Correspondance - Tome III

Gustave Flaubert · Chapitre 50 sur 50 · partie 15/29

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Correspondance - Tome III

À Maurice Schlésinger ................................................. 97

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.

Que veux-tu que je te dise ? J’ai passé moi-même par là, et je sais qu’en ces désastres les prétendues consolations

– 666 – que l’on vous donne irritent plus qu’elles n’apaisent. Depuis dix jours, je ne fais absolument que songer à toi, à ta pauvre mère, à tous les tiens, à tous les autres disparus ! Nous avons tant de souvenirs communs, notre vie a été si mêlée pendant longtemps, que nos cœurs doivent encore battre à l’unisson dans de certains jours.

Si quelque chose peut amener un peu de douceur dans ton chagrin, c’est de penser que tu as fait le bonheur et l’orgueil de celle qui n’est plus. Tu n’as à te reprocher envers elle ni une mauvaise action, ni un mot brutal, et sa dernière pensée (si elle a vu sa fin) a été, j’en suis sûr, une bénédic-tion pour toi.

Mon pauvre cher Ernest, je t’embrasse plus tendrement que jamais, et seul, au coin de mon feu, je converse de loin avec toi, pour pleurer ensemble !

Adieu, mon plus vieil et meilleur ami ! Tâche de t’occuper le plus possible, de t’étourdir par le travail, c’est encore le meilleur cataplasme qu’il y ait pour les blessures de la vie.

Mille tendresses du fond de l’âme.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

Croisset [vers le 20 novembre 1865].

Mon Bibi,

Est-ce que ta grand-mère est vraiment malade, qu’elle redemande Julie ? Arrange-toi pour que j’aie ce soir des nou-velles un peu explicites de sa santé.

 

– 667 –

— J’ai reçu ce matin une lettre de la Princesse qui me dit ce que tu verras.

Je te prie de te transporter aux deux gares et de faire faire des recherches immédiates. Cela devient drôle ! D’après le billet de la Princesse, je suis sûr qu’elle en a fait faire à Paris, comme me l’avaient dit les Bichons.

Veux-tu que je leur écrive (aux Bichons) pour leur dire, en cas qu’ils ne puissent te donner de places, de vous faire inscrire au contrôle ?

Mon clou ne se passe pas, et je vais remettre de la bouil-lie.

Envoie-moi demain une citadine à 3 h 1/2 pour que j’aille faire ma visite au général Valazé. Je passerai d’abord chez ta bonne-maman.

Embrasse-la pour moi et ne perds pas la lettre de la Prin-cesse.

Ton vieux.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[23 novembre 1865.]

Madame et Princesse,

Vous avez dû, depuis deux mois, me trouver le plus ou-blieux et le plus rustre des mortels. Comment ne pas vous remercier tout de suite d’un pareil cadeau, s’il m’était parve-nu ?

 

– 668 –

Voilà deux jours que je vais à Rouen tout exprès, et après de minutieuses recherches faites sous mes yeux, dans les deux gares, on m’a répondu, comme on l’avait fait tout d’abord, « qu’on n’avait rien reçu pour moi ».

La caisse, sans doute, est restée à Paris ?

On me demande la date précise de l’envoi, le bulletin, etc. J’ai vu le moment où on allait exiger de moi un certificat de moralité !

Êtes-vous bien sûre que la personne chargée de porter la caisse rue d’Amsterdam se soit acquittée de la commission intelligemment ? Mais que Votre Altesse ne se préoccupe pas de tout cela. La semaine prochaine, dès mon arrivée (après avoir eu l’honneur et le plaisir de vous faire une vi-site), je me transporterai dans les bas-fonds du chemin de fer, décidé à m’y porter aux dernières violences.

Je suis comme vous, très angoissé relativement à Ma-demoiselle Henriette. Et je vous remercie beaucoup de la bonne place que vous m’offrez pour l’entendre.

Permettez-moi, Madame et Princesse, de vous baiser [les mains] et de vous assurer que je suis votre très respec-tueux et très affectionné

Croisset, jeudi soir.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset, 23 novembre 1865.]

C’est encore moi, mes Bons. Mais cette fois je ne de-mande pas de réponse.

– 669 –

Ma nièce et son époux (oui, vous me voyez venir ? Eh bien, non !). Bref, si vous ne pouvez me donner deux bal-cons, ayez l’obligeance de les retenir pour moi au contrôle, la chose coûtât-elle des sommes insensées.

La Princesse m’offre une place dans sa loge. Si vous ai-mez mieux que je sois au paradis ou aux latrines, faites. On ne vient pas pour s’amuser aux 1res des amis, mais pour les servir. J’ai répondu à la Princesse « que je la remerciais beaucoup », ce qui ne m’engage à rien. – Quelle politique ! quelle astuce !

Voilà deux jours que je passe dans les deux gares de Rouen ; pas d’aquarelle. La chose sera restée à Paris ? ou au-ra été remise à un autre chemin de fer ?

J’arriverai à Paris jeudi soir, ou peut-être mercredi soir. Je brûle d’y être.

Allons, à bientôt. Vous allez avoir une semaine embê-tante à passer.

C’est moi qui vous emprunterai de l’argent, si vous avez un succès !

Ne ressemblez pas trop à Dennery, hein ?

Adieu, très chers vieux, je vous embrasse sur vos quatre joues.

(Nuit de jeudi.)

 

– 670 –

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset,] dimanche matin [26 novembre 1865].

N’y allez pas par quatre chemins, mes Bons. Il est inutile de se débattre avec la censure. Adressez-vous directement à l’Empereur.

J’arriverai à Paris mercredi. Je passerai chez vous entre 6 et 7. – Nous dînerons ensemble et je vous lâcherai à10 heures. – Si vous avez affaire ailleurs, tant pis.

À bientôt.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] dimanche [26 novembre 1865].

Vieux Bardache,

J’arriverai à Paris mercredi soir.

Je compte sur ta visite jeudi, entre 9 et 10 heures du ma-tin.

J’aurais dîné avec toi si je n’étais convaincu que le mer-credi tu te délectes au sein de la famille, chez ton frère. Tu fais bien, mon bonhomme. La famille est une base, respec-tons-la !

En conséquence, moi qui suis un homme immoral, j’ai, pour mercredi soir, un rendez-vous lascif. – Si ma divinité me manque de parole, ce à quoi je m’attends, j’irai dîner chez Maxime, ou bien je dînerai seul et j’irai le soir chez la Princesse. Donc à jeudi matin.

 

– 671 –

Ton géant a fortement pioché depuis six mois. – Et un peu d’air ne lui fera pas de mal.

Adieu, ou plutôt à bientôt.

Je t’embrasse.

 

Monseigneur sera à Paris avant une quinzaine.

 

P.-S. – Le pharmacien Durel s’est remarié avant-hier. Les bocaux sont en liesse.

 

À JULES DUPLAN

[Croisset,] nuit de lundi [27 novembre 1865].

Saint-Florent,

Comme je désire voir l’exposition rétrospective qui ferme le 3, j’arriverai à Paris après-demain, mercredi, à 4 h 20 mn.

Le mercredi n’est-il pas le jour où tu dînes chez ton in-fect frère le tabellion ?

Dans cette crainte j’ai écrit aux Bichons que je dînerais avec eux, et viendrais les prendre entre 6 et 7. – Mais lesdits Bichons peuvent avoir un engagement ? Dans ce cas-là, je resterais le cul entre deux selles ! Tu serais donc bien ai-mable de venir au-devant de moi au chemin de fer. – Si je ne te vois pas je serai chez toi de 4 h 1/2 à 5 heures, pour t’embrasser le premier.

 

– 672 –

À toi.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset, 9 décembre 1865.]

Je suis bien content de savoir le triomphe d’Henriette à la seconde. D’Osmoy me l’écrit en même temps que vous. Sa persuasion intime est que si vous tenez encore pendant deux ou trois représentations ce sera un très grand succès.

J’avais écrit une lettre d’injures au sieur Darcel. – Je l’ai déchirée et j’en ai écrit une autre plus verte qui lui sera lue (en public). De plus, ce qu’il a dit de la Princesse mérite qu’elle le foute à la porte de son salon. – Il y a longtemps que ce drôle m’agace. Il serait temps de le couler ? Commu-niquez-lui (à la Princesse) l’article en question. Et notez que D[arcel] fait des bassesses pour avoir la croix.

 

N.B. Se méfier de Villemot avec qui j’ai causé mercredi soir.

Écrivez-moi un mot pour me dire comment a été la 3e. Tenez-moi ainsi au courant toute la semaine.

Vous avez été crânes l’autre jour et je vous ai admirés tous les deux du fond de l’âme.

Je vous embrasse tous les deux très tendrement.

Samedi matin.

 

– 673 –

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 9 décembre 1865.]

Ne pas oublier de m’apporter demain l’article de Leval-lois !

Quel rhume de cerveau !

À vous.

Samedi.

 

Venez de bonne heure. L’Idiot est enchanté de votre pièce.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset, 11 décembre 1865.]

Je m’attendais ce matin à un petit mot de vous me di-sant comment s’était passée la 3e ? J’espère en avoir un, mercredi matin, qui me donne en même temps des nouvelles de la 4e.

Un brave garçon dont je réponds me prie de vous de-mander des places pour lui et sa femme (il se met à votre disposition pour « la bataille »). Donc, si vous avez deux bal-cons, faites-moi le plaisir de les envoyer rue Pigalle, 18 à M. Eugène Crépet.

Avez-vous pensé à me recueillir quelques feuilletons. J’attends ce cadeau. – Nom de Dieu, comme j’ai envie que ça tienne !

 

– 674 –

Envoyez-moi des nouvelles fréquentes pendant 10 ou 12 jours, après quoi je vous laisserai tranquille.

Mille tendresses de votre vieux.

[Croisset,] lundi 4 heures.

 

P.-S. – Je r’ouvre ma lettre, car je viens de lire un re-article de Darcel (numéro d’aujourd’hui) plus poli que l’autre, mais guère plus bienveillant. D’après lui c’est vous qui faites une cabale.

Il y avait dans un vaudeville de Grassot (je ne sais plus lequel) cette phrase remarquable : « J’éprouve le besoin de ficher des calottes à mon ami de vingt ans. » C’est ce que j’éprouve à l’encontre du susdit.

Tenez ferme.

 

Re-post scriptum : le Darcel a une place au Louvre. Je souhaite qu’on l’en chasse et qu’il crève de faim, dans le ruisseau. Tel est mon caractère. Pas de pitié pour les envieux.

 

À HIPPOLYTE TAINE

Croisset, mardi [12 décembre 1865].

Il faut que je vous dise en deux mots, mon cher Taine, combien j’ai eu de plaisir en lisant vos Nouveaux essais de critique – en voilà de la critique, à la bonne heure !

 

– 675 –

Je ne connais rien de réussi comme votre morceau sur Terre et Ciel. À chaque ligne on s’extasie, on se dit : « Bien, bien, c’est cela », on éprouve enfin un contentement absolu. – J’applaudis mêmement à votre analyse du bouddhisme. – Ce sont là les deux chefs-d’œuvre du volume. Je connaissais déjà le Balzac et je ne vous en dis rien pour éviter les redites. Vous avez porté sur son œuvre un jugement définitif, il faut tirer l’échelle.

Quant au Racine, permettez-moi de relever un seul mot p. 260 : « On ne trouvait… aucune image assez juste. » – Mille pardons, on ne s’inquiétait pas du tout des images. Ra-cine fourmille de vers comme celui-ci :

 

Cependant de Taxile appuyons les soupirs

 

parce que le mot appuyer ne lui représentait rien aux yeux ; – « couronner la flamme » est fréquent au XVIIe siècle parce que flamme pour eux voulait dire « amour » et couronner : « récompenser par un heureux mariage ».

Oui, ces hommes-là s’occupaient de style. Mais ils le prenaient à rebours. Pourquoi n’y a-t-il pas une image fausse dans les poètes du e XVI siècle, – et peut-être pas une précise ou originale dans ceux du e XVII ? La rage de l’idée leur avait enlevé tout sentiment de la nature. Leur poétique était anti-physique.

Vous avez admirablement fait voir comme il s’emboîtait dans son époque. Mais vous êtes passé maître en ces ana-lyses. – Ce que je voudrais vous voir discuter, doctement, ce sont les procédés esthétiques, et non les sources.

 

– 676 –

Je vous remercie pour Marc Aurèle – qui est un des saints de mon calendrier –, bref votre volume m’a charmé, et j’attends l’autre (celui que vous m’avez promis) avec grande impatience.

Je vous serre les deux mains très fort et suis, vous le sa-vez, votre

 

Quand verra-t-on en volume votre voyage en Italie ?

Le tapage de « la Jeunesse des écoles » contre Henriette Maréchal me semble un signe des temps ?

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 12 décembre 1865.]

Comment remercier V[otre] A[ltesse] de son beau ca-deau ? Car elle est là ! Je l’ai enfin, cette aquarelle tant cher-chée par les gares de Rouen.

Je viens de l’accrocher à mon mur, devant ma table, entre un buste de ma sœur par Pradier et un masque d’Henri IV, en chère et illustre compagnie, comme vous voyez.

Étant un pauvre connaisseur en peinture, mes compli-ments doivent être médiocrement agréables à un artiste comme vous, Princesse ? Je m’abstiens donc de tout éloge sur cette œuvre, craignant d’en faire de maladroits.

Cependant, permettez-moi de vous dire qu’elle m’a paru charmante ? Où avez-vous trouvé cette jolie tête ? Quel goût dans l’ensemble ! J’adore cette chemise blanche, d’un faire si

– 677 – large, se mariant aux tons bleus du paysage, et la petite bouche ! et les fleurs ! et le reste ! Tout cela est plein de lu-mière, de style, de charme et de rêveries.

Eh bien ? et nos amis les de Goncourt ? Comme vous avez été brave, mardi dernier ! Toute la littérature doit vous en être reconnaissante !

C’est en arrivant de Compiègne que vous recevrez ce billet ? Ainsi je vous présente mes hommages, dès votre re-tour chez vous, Princesse ! Et je me mets à vos pieds en vous priant de croire que je suis

votre très respectueux et sincèrement affectionné servi-teur.

Croisset, mardi soir.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 14 décembre 1865 ?]

Madame et Princesse,

Voici la carte photographique que vous avez eu la bonté de me demander. Je la reçois à l’instant même et vous l’envoie bien vite, en vous priant d’excuser mon retard invo-lontaire.

Tel est le résultat de trois essais ! Celui-là vaut-il mieux que les deux autres ? J’en doute. Il me semble que je n’ai pas, d’habitude, la main droite si noire, ni l’œil gauche si ma-lade ?

Je suis chargé près de V[otre] A[ltesse] d’une commis-sion assez ridicule. La voici :

– 678 –

Vous rappelez-vous la propriété du sieur Narcisse Cré-pet, que vous avez visitée l’année dernière ? Eh bien, ce jeune bourgeois vient de manquer (style rouennais) de trois millions (rien que cela) pour avoir joué, inconsidérément, sur les cotons ! Or il faut de l’argent, et tout de suite, et le plus possible ! Donc on est venu m’obséder pour que je propose à Votre Altesse ladite propriété de Varengeville, moyennant la somme de 240 mille francs. J’ai eu beau répondre un tas de choses, il a fallu promettre que je vous ennuierais. C’est fait ! Excusez-moi donc !

Et plaignez-moi, Princesse, car me voilà revenu au tra-vail et à la solitude…

Je me mets à vos pieds, vous baise les mains, et suis, Madame (quoique la formule soit banale) très sincèrement

vôtre.

Croisset, jeudi, 6 heures du soir.

 

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset,] mardi [19 décembre 1865].

Eh bien ? est-ce vrai ? Votre pièce est retirée par ordre ? Pourquoi ? J’imagine que votre Préface n’est pas étrangère à cela ? On aura été blessé, je ne sais de quoi ?

Vous avez dit tout ce qu’il y avait à dire. Je vous ai trouvés seulement trop loyaux et trop modestes. Quand on est braves comme vous, on peut être crânes. Quand on a votre talent, on doit être fiers !

 

– 679 –

La mesure autoritaire m’étonne d’autant plus qu’un bourgeois de Rouen (qui a assisté à l’une des dernières d’Henriette) m’a dit, hier, que tout s’y était très bien passé.

Tout cela est d’un incroyable à devenir fou !

J’ai relu Henriette deux fois. C’est bon. Voilà mon avis. Et je m’y connais autant que Darcel.

Je vous supplie de m’écrire un peu longuement. – Et même le plus longuement que vous pourrez.

Je sens qu’il y a du Prêtre dans votre cabale ? La Sociale n’a pas cet acharnement ? Et puis, avant tout et surtout, vous avez le style, cette chose qui ne se pardonne jamais.

Qu’est-ce que la Princesse dit de tout cela ?

Tandis que l’on supprime votre pièce pour satisfaire au vœu de Pipe-de-bois, on chasse des écoles les étudiants qui ont parlé à Louvain. – C’est l’équilibre. Ô sainte Voyoucra-tie !

Adieu, mes pauvres chers vieux. Comme vous devez être las ! et énervés, maintenant ! Mais, sacré nom de Dieu ! Vous êtes de bons bougres. Vous pouvez vous dire cela à vous-mêmes dans le silence du cabinet. Et nous faisons un beau métier, après tout, puisqu’il fait crever de rage et d’envie jusqu’à la « Jeunesse des écoles ».

Des détails, hein ?

Je vous embrasse et vous aime encore plus, si c’est pos-sible.

Votre

 

– 680 –

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, 23 décembre 1865.]

Votre Altesse m’ayant permis de lui demander quelque-fois de ses nouvelles, c’est ce que je fais, aujourd’hui, Prin-cesse, en vous priant de m’envoyer un peu de votre écriture.

Voilà un bien mauvais temps pour votre atelier. Et vos toiles, par ces tristes lumières, doivent rester sur le cheva-let ? Mais je doute que les jours de Paris soient aussi abomi-nables que les nuits de Croisset. Le vent, la pluie, la grêle, « tous les éléments sont déchaînés », comme disent les poètes tragiques ; et je passe des heures qui manquent de gaieté. Surtout quand je pense à la rue de Courcelles, ce qui souvent arrive.

Le temps, du reste, n’est pas aux humeurs folâtres. J’ai reçu des Goncourt une épître où ils me paraissent s’ennuyer démesurément. L’homme de lettres est un animal mélanco-lique. Et puis il leur manque tant de choses, à ces pauvres gens ! Toujours quelque tempête les secoue !

J’ai déjeuné dernièrement avec un homme bien d’aplomb, M. Leroy, le préfet de Rouen.

Il m’a fait boire à votre santé, et m’a parlé de vous, Princesse, en des termes qui m’ont attendri.

C’est, à ce qu’il paraît, mon rival en sucre de pomme. J’espérais le dépasser par les cheminots, mais on n’en fait pas encore. Que ne suis-je boulanger !

Voilà le Jour de l’An, bientôt. Que les visites vous soient légères ! N’est-ce pas, actuellement, le souhait convenable ? Et soignez-vous ! Prenez garde à ces affreux brouillards.

 

– 681 –

J’attends avec impatience le moment où je pourrai vous voir, et vous assurer, de nouveau, Princesse, que je suis votre très humble et sincèrement dévoué et affectionné

Nuit de samedi.

 

À HIPPOLYTE TAINE

[Croisset,] 25 décembre 1865.

Merci bien, cher Ami, mais je possède depuis longtemps votre Tite-Live et votre La Fontaine. – Ce que je n’ai pas lu de vous c’est le guide aux Pyrénées.

J’ai fait à votre Philosophie de l’art des traits sur les marges. – Comme ce livre est le résumé de votre doctrine il nous servira à une définitive discussion – les coudes sur la table –, inter pocula.

Je vous souhaite pour 1866 pas trop de spleen et beau-coup de travail. Le reste est secondaire.

À vous.

 

Nuit de Noël, il y a des gens qui font le réveillon mainte-nant ; est-ce drôle !

 

À ADÈLE HUSSON

[Paris, 1865-1866 ?]

Le plus adorable des moutons,

 

– 682 –

Oui, nous ramènerons nos deux trombines dimanche prochain dans votre cher logis.

Comment ne pas vous adorer ?

Je me dépose à vos pieds ainsi que mon associé, et suis vôtre.

 

À LA PRINCESSE MATHILDE

[Croisset, vers le 1er janvier 1866.]

Madame,

Si j’étais à Paris, j’irais déposer mon nom chez votre concierge, ce qui serait une façon silencieuse de vous faire mes compliments. Permettez-vous que je les écrive, Prin-cesse ?

Que faut-il vous souhaiter ?

Du soleil, l’hiver, pour vos promenades ; de la pluie, au printemps, pour vos gazons ; pas de maladies à vos toutous ; d’entendre la plus belle musique du monde et de rencontrer de bons livres.

Quoi encore ? Que vous manque-t-il ?

Si vous avez un chagrin, qu’il s’en aille ! Un désir, qu’il s’accomplisse !

Je voudrais être dévot afin de prier le Ciel pour vous, et bien qu’aujourd’hui soit le jour des mensonges, je vous prie de croire, Princesse, que je suis

votre très affectionné et très dévoué

 

– 683 –

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Croisset,] jeudi, 2 heures [4 janvier 1866].

Entendu : vous me trouverez samedi prochain dans la gare de la rue Verte à 1 h 25 mn.

Mais :

Vous ne prétendez pas abuser de moi jusqu’à me faire passer un après-midi entier dans mon odieuse patrie. Le dé-vouement ne va pas jusque-là.

Donc :

Je vous remmène ici, mes chéris, où vous dînerez et où vous coucherez. (Je n’admets pas d’observations. Plus un mot ! Sortez !) Nous y taillerons une soignée bavette. Après quoi vous partirez le lendemain si bon vous semble.

Vos lits sont déjà faits. – Ne me refusez pas ça !

À samedi, 1 h 25 !

Je vous embrasse comme je vous aime, c’est-à-dire très fort.

Si vous avez un rendez-vous lubrique vous avez le temps d’écrire pour le remettre au lendemain.

En repartant de Rouen dimanche par le train de 1 h 40 vous serez à Paris à 4 h 20.

Au reste ! merde ! il faut que vous restiez.

 

– 684 –

MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

À GUSTAVE FLAUBERT

Angers, ce 15 janvier 1866.

Cher Monsieur,

Je viens encore à vous comme à un appui, un consola-teur, dont l’intelligence supérieure, le cœur excellent, com-prend et plaint mes cruelles souffrances. Le mieux que j’avais éprouvé pendant la belle saison ne s’est pas soutenu. Les brumes de novembre, les frimas de l’hiver, la maladie, la réclusion forcée où je vis 6 mois de l’année, l’aspect désolé de la campagne, toutes ces causes réunies m’ont rendu mes hallucinations intérieures. Plus que jamais je suis la proie des imaginations affreuses ; la confession, cette idée fixe qui m’ôte la raison depuis plusieurs années, est devenue un fléau, un cauchemar incessant. J’ai eu encore mille raisons d’aggravation de mon état moral. Les villes de province sont tristes en général, mais nulle n’est aussi morte qu’Angers, c’est un sépulcre, un tombeau où s’ensevelissent et meurent les intelligences les mieux trempées. Il n’y avait pour moi qu’un élément de vie : le théâtre, et une heure a suffi pour le détruire. Je ne puis aimer que l’opéra, on devait jouer La Somnambule que toute ma vie j’ai désiré entendre, je m’étais endormie avec l’attente de la réalisation de mon désir ; à mon réveil, j’apprends que le théâtre a brûlé dans la nuit. L’opéra était mon remède, mon lieu de refuge, mon champ d’asile ; je savais que là on ne viendrait pas me tourmenter. Le théâtre était mon seul intérêt dans la vie monotone que je mène. Il ne me reste rien, je n’ai plus de courage, plus de cœur à rien. Ce n’était pas pour moi un plaisir, une distrac-tion. C’était le seul amour qui me restât en ce monde ! En-tendre l’opéra m’est plus nécessaire que le pain de chaque jour ; encore s’il me restait une espérance, mais d’ici 4 ans je

– 685 – serai morte ; où trouverai-je de l’opéra à Nantes, le théâtre est fermé et dans toutes les villes voisines il n’y a rien. Je se-rais forcée d’aller à Paris, mais je n’y suis jamais allée ; avec ma santé il faudra me loger dans les environs, et puis il me faudra toujours revenir l’hiver à Angers. On remplace ici l’opéra par un cirque. Ce n’est même plus la troupe nomade du roman comique, ce sont des saltimbanques. Il ne nous manque plus que les combats de taureaux et les gladiateurs pour être en tout conformes aux Romains de la décadence. Patience, nous y viendrons ! nous sommes en bon chemin. Ici le sol se couvre de couvents, le clergé règne et gouverne, à voir ce qui se passe on dirait être à la veille d’une guerre de religion. J’ai été bien impressionnée par la mort des deux grand-mères de la ferme que j’habite. J’aimais ces pauvres femmes et je ne puis vous dire tout ce que j’ai souffert en sa-chant cette mort pendant la nuit à deux pas de moi, car le mur seul sépare nos maisons. Toute ma nature se révolte contre l’idée de la destruction, je ne puis l’accepter ; voir souffrir et mourir l’être le plus infime me fait moi-même souffrir comme si cela m’était personnel. C’est le sentiment de la vie universelle atteinte dans une de ses parties, c’est la fibre humaine qui chez moi est plus sensible que chez les autres. Je ne crains pas la mort, je souffre trop pour ne pas désirer sortir de ce monde qui m’a été si hostile, mais je crains le prêtre, la confession à ma dernière heure ; n’est-ce pas barbare de tourmenter des mourants ? Il vaut mieux ha-biter avec les sauvages en cela plus humains. Je voudrais me confesser, je ne le pourrais, puisque la seule pensée me rend folle. Suis-je donc destinée à souffrir et à mourir ainsi ? Il me semble pourtant qu’il y aurait un remède et qu’on me laisse périr faute de secours ! Je dois bien vous ennuyer avec mes plaintes. J’ai lu dans un journal que vous écrivez un roman que l’on vante beaucoup. Je me réjouis de le lire, je pense

 

– 686 – bien à vous et je vous adresse ma lettre à la campagne où je vous suppose. C’est près de Rouen. J’ai pleuré de regret en lisant que la troupe italienne y chantait, moi qui serais si heureuse de l’entendre. J’ai lu le Sylvestre de G. Sand, c’est admirable, surtout la dernière lettre. J’ai un ouvrage à faire imprimer, que me conseillez-vous ? Ne m’oubliez pas trop, mille vœux de bonheur pour l’année qui commence !

Adieu, cher Monsieur, croyez à toutes mes sympathies.

M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.

 

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE

Croisset, mardi [16] janvier 1866.

Vous avez bien tort de m’appeler consolateur, chère Demoiselle. Je voudrais mériter ce titre, mais que puis-je pour vous, sinon vous envoyer l’assurance d’une sympathie très profonde !

Je vous croyais occupée d’un grand travail historique sur Angers, et j’espérais que votre esprit trouverait du calme dans cette sage besogne. Il n’en est rien, hélas ! et je m’en af-flige. Forcez-vous donc à étudier les faits, les choses, la na-ture enfin ! Bien que vous soyez dans le courant philoso-phique moderne, le Moyen Âge vous étouffe. Vous y tenez par des attaches multiples ! Et encore une fois, malgré tout, fuyez votre pays, quittez votre maison comme si le feu y pre-nait, et toutes vos habitudes qui sont mortelles. Ne soyez pas complaisante pour vos douleurs.

Vous goûtez trop, comme dirait Montaigne, cette délica-tesse qui est au giron de la mélancolie.

 

– 687 –

Vous vous étonnez du fanatisme et de l’imbécilité qui vous entourent. Que l’on en soit blessé, je le comprends ; mais surpris, non ! Il y a un fond de bêtise dans l’humanité qui est aussi éternel que l’humanité elle-même. L’instruction du peuple et la moralité des classes pauvres sont, je crois, des choses de l’avenir. Mais quant à l’intelligence des masses, voilà ce que je nie, quoi qu’il puisse advenir, parce qu’elles seront toujours des masses.

Ce qu’il y a de considérable dans l’histoire, c’est un petit troupeau d’hommes (trois ou quatre cents par siècle, peut-être) et qui depuis Platon jusqu’à nos jours n’a pas varié ; ce sont ceux-là qui ont tout fait et qui sont la conscience du monde. Quant aux parties basses du corps social, vous ne les élèverez jamais. Quand le peuple ne croira plus à l’immaculée Conception, il croira aux tables tournantes. Il faut se consoler de cela et vivre dans une tour d’ivoire. Ce n’est pas gai, je le sais ; mais, avec cette méthode, on n’est ni dupe ni charlatan.

Je m’en vais demain à Paris où je compte rester jusqu’à la fin du mois. Si vous pensez à moi, écrivez-moi donc bou-levard du Temple, 42.

J’ai beaucoup travaillé cet hiver ; j’ai fini la première partie de mon roman. Quand la totalité sera-t-elle finie ? Voi-là ce que j’ignore.

Mille bons souvenirs de votre tout dévoué.

 

– 688 –

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 3 février 1866.]

Mon Bibi,

Dès le lendemain de mon arrivée, mon domestique a fait la commission de ton mari. Le marchand de poudre denti-frice a répondu qu’il allait en envoyer deux boîtes, et qu’au reste son voyageur était à Rouen. Je mène comme toi une vie agitée, mais non dans le grand monde. Je suis perdu dans les fabriques de porcelaine. – J’ai passé hier tout mon après-midi avec des ouvriers du faubourg Saint-Antoine et de la barrière du Trône. J’avais eu, le matin, la visite d’un conducteur de diligence. – Je vais aller aujourd’hui à la gare d’Ivry. – Rentré chez moi, je lis des traités sur les faïences. Je n’ai pas été au bal des Tuileries ni à celui de l’Hôtel de Ville ; les pots m’occupent trop.

Hier j’ai dîné chez le père Cloquet. Mardi je dîne avec le Prince. Et, mercredi j’aurai Monseigneur. – Voilà toutes les nouvelles.

Comme je comprends que tu sois tannée de Rouen en général et de la famille en particulier ! Tout cela vous énerve et vous abrutit. Il est sain pour l’esprit de s’en esbigner quand on peut.

Dès que tu seras à Paris, je t’engage à aller voir Batty, le dompteur de lions. C’est le seul spectacle où j’ai été. Et où, probablement, j’irai.

Je te fais une prédiction : c’est que si vous restez à Paris un mois, ta grand-mère ne résistera pas à son ennui, et vien-dra vous retrouver. Elle ferait mieux de s’arranger pour venir avec vous tout de suite.

 

– 689 –

Adieu, pauvre bibi. Continue à t’amuser, pendant que tu es jeune. Il faut prendre du bon temps quand on le peut, va ! – Quant à moi, j’avoue que j’ai revu Paris et mes amis avec grand plaisir. – J’ai l’esprit assez perverti et le cœur assez dur pour ne pas regretter la campagne, et ne pas sentir le besoin d’aller à la chasse chez Saint-André. – Mais ce que je regrette, c’est ta bonne mine à bécoter. – Si les adorations de M. le Préfet te laissent quelque loisir, écris à ton vieux

Ganachon qui t’aime tendrement.

***

Embrasse pour moi ton oiseau, qui est bien gentil.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, vers le 9 février 1866.]

Chère Caro,

Ta grand-mère a l’intention de descendre chez moi. Mais je n’avais pas songé que je n’ai pas de place pour José-phine. Elle va sans doute te montrer ma lettre où tu verras mes explications. Je n’ai pas de place pour mettre un 3e lit chez moi, puisque mon domestique couche dans la cuisine. De plus, il me manque des matelas et des couvertures.

Tu connais assez ta grand-mère pour comprendre qu’elle va croire : que je ne veux pas la recevoir et que tout cela est un prétexte. Tâche de lui faire entendre raison. – Je ne demande pas mieux que de la loger. Mais, franchement, Joséphine me gênerait, outre que je ne vois pas moyen de nous tasser tous dans mon domicile. Il faut donc : 1° ou qu’elle se résigne à se passer de femme de chambre ; 2° ou

– 690 – que j’envoie chaque soir mon domestique coucher à l’hôtel, ou 3° que ta grand-mère descende au Helder, ce qui fran-chement serait plus simple et plus commode pour elle et pour moi. – Mais je me pendrais plutôt que de le lui dire, moi-même. Et je te prie, ma chère Carolo, de ne pas lui dire que je t’ai écrit à ce sujet. Je compte sur ta discrétion.

Et t’embrasse.

Ton vieil oncle.

 

Réponds-moi tout de suite, de manière à ce que j’aie une lettre dimanche matin. –

Dimanche soir, je passerai au Helder si mon rhume a diminué. Je ne fais que tousser, cracher et moucher.

 

À GEORGE SAND

[Paris, 11 février 1866 ?]

C’est demain lundi jour de Magny, chère Maître.

J’y serai, bien entendu. D’ici là je vous embrasse.

Dimanche matin.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris, 15 février 1866.]

Chère Caro,

 

– 691 –

Je ne sais pas si je pourrai aller te voir rue du Helder lundi matin, parce que ce jour-là j’aurai à faire ranger mon logement pour ta grand-mère ; je dîne chez Sainte-Beuve et je dois prendre en route Mme Sand. Aussi est-il peu probable que j’irai au chemin de fer au-devant de ma mère.

Si tu ne me vois pas dimanche soir à ton hôtel, entre 11 heures et minuit, tu serais bien aimable de venir chez moi le lundi dans la matinée. Je voudrais te parler.

J’espère que tu vas te reposer un peu. Car si tu conti-nuais la vie brûlante, tu te ferais crever, mon bibi.

Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus ! J’ai bien envie de te bécoter.

Tu vois que moi, je suis un homme exact, et que je ré-ponds de suite aux lettres.

Le Lion amoureux est une infection, et Ponsard un idiot. Tu peux le dire sans crainte. Mais il est convenu que c’est beau.

Adieu. Je t’embrasse bien fort.

Ton vieux.

 

Embrasse Ernest pour moi.

 

P.-S. – Êtes-vous heureux de quitter momentanément votre infecte patrie ?

Re-P.-S. – Je te dispense de faire, de ma part, le moindre compliment à mes amis et connaissances.

 

– 692 –

À CHARLES-EDMOND CHOJECKI

3 [mars 1866 ?].

Mon cher Ami,

Pouvez-vous m’envoyer trois cartes pour visiter la cou-pole du Sénat ? Elles seront à l’usage de ma nièce Mme Commanville, de son mari, et de votre serviteur.

Je pense que vous verrez Bouilhet au prochain Magny. D’ici là mille poignées de mains et à vous.

Boulevard du Temple, 42.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] lundi soir, 10 heures [5 ? mars 1866].

Mon Caro,

Voici la lettre de Chennevières, tu peux couper la page, et t’en servir.

Je ne sors pas demain mardi (ni le matin ni l’après-midi ni le soir).

Mercredi je serai absent toute la journée.

Jeudi je reste chez moi à travailler.

Vendredi je sors, à 3 heures.

Samedi je dîne chez Baudry.

Quand te verrai-je ? Quand repartez-vous pour l’infect Rouen ?

 

– 693 –

Ta grand-mère ne m’a écrit qu’une fois depuis son dé-part (mercredi dernier).

Je baise tes deux jouettes.

Ton ganachon.

 

À JULES DUPLAN

[Paris, 8 mars 1866.]

Saint-Florent,

Peux-tu me prêter 200 francs jusqu’au milieu de la se-maine prochaine ? Une bêtise de mon cousin Bonenfant fait que je suis sans le sol.

Je ne bougerai de chez moi ni aujourd’hui ni demain.

Merci.

Ton vieux.

Jeudi matin.

 

À LAURE DE MAUPASSANT

Paris, vendredi [9 mars 1866].

Ma chère Laure,

Comment t’exprimer ma stupéfaction et ma douleur ? Je n’ai appris l’affreuse nouvelle qu’hier au soir, seulement. J’en suis encore écrasé.

 

– 694 –

Je t’aime trop pour te donner des consolations, et te dire de ces choses banales qui exaspèrent la souffrance. Pleure, ma pauvre vieille amie, pleure tant que tu pourras ! Celle que tu as perdue mérite toutes les larmes, car personne plus qu’elle ne fut intelligent, bon, dévoué, charmant ! Quelles vacances de Pâques je passais autrefois à Fécamp ! Quels souvenirs exquis ! Quelles conversations avec mon Alfred et vous ! Je n’ai retrouvé cela, nulle part !

Il me semble entrer encore dans votre cour de la Grande-Rue, et apercevoir Mme Le Poittevin sur la terrasse, près de la volière…

Que vas-tu devenir ? Comme tu vas te trouver seule ! Comme je te plains !

Adieu, ma pauvre Laure. Tâche d’avoir du courage pour tes enfants ! Dis de ma part à Virginie tout ce que je t’écris à toi-même.

Je t’embrasse. Ton vieux camarade et ami.

 

À SAINTE-BEUVE

Paris, lundi [12 mars ? 1866].

Mon cher Maître,

Avez-vous pensé à moi ? Pourriez-vous me dire ce qu’il faut lire pour connaître un peu le mouvement néo-catholique vers 1840 ? Mon histoire s’étend de 1840 au Coup d’État. J’ai besoin de tout savoir, bien entendu, et, avant de m’y mettre, d’entrer dans l’atmosphère du temps.

 

– 695 –

Si vous avez quelque livre ou recueil qui puisse m’être utile, L’Avenir par exemple, vous seriez bien aimable de me le prêter.

Je ne puis aller vous voir, parce que j’ai un horrible clou qui m’empêche de m’habiller. – Il m’est impossible d’aller aux bibliothèques. Je perds mon temps et je me ronge.

Mille poignées de main de votre

 

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Paris, 15 mars ? 1866.]

Eh bien, cher vieux, et le Lévy ? Y as-tu songé ? Quelle réponse ?

Je suis fixé chez moi par un horrible clou à la cuisse. Voilà ce qui m’empêche d’aller moi-même m’informer de mes affaires. Si tu passes demain ou après-demain ou di-manche dans mon quartier, tu es sûr de me trouver.

À toi. Ton

Jeudi, 4 heures.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] vendredi midi [16 mars 1866].

Pauvre loulou ! tu m’as l’air de t’ennuyer bien fort dans ta noble patrie ? C’est, quant à moi, l’invariable effet qu’elle me produit depuis mes plus tendres années. L’aspect de Rouen a quelque chose de mastoc qui vous écrase ! Conve-

– 696 – nons-en ! Mais, en revanche, les habitants sont très gentils, on ne peut plus bienveillants, et démesurément spirituels. Je te conseille de te précipiter dans les Beaux-Arts et de re-prendre Montaigne. Ça te consolera.

J’ai présentement un clou à la joue droite, un autre sur la rotule du genou gauche et un troisième au milieu de la cuisse droite, lequel est gros comme un petit œuf de poule. Je ne puis, non seulement marcher, mais me tenir debout, et je suis enharnaché de bandes et enfoui sous les cataplasmes. Cela va me tenir ainsi cinq à six jours au moins. – Je vais en profiter pour ne pas sortir et travailler. Je suis privé di-manche prochain d’entendre une comédie du divin Feuillet chez la Princesse.

Je ne sais encore si c’est demain ou de demain en huit que je verrai Monseigneur.

Je ne vois pas d’autres choses à narrer, mon Caro. Si ce n’est que je regrette tes visites, bien qu’elles fussent rares et courtes.

Et je t’embrasse ainsi que ton époux.

Ton vieux ganachon d’oncle.

 

P.-S. – Si tu t’ennuies trop, en faisant beaucoup de bas-sesses tu pourrais arriver à te faire inviter chez Saint-André !!!

Ou bien, va un peu à Ouville. La société des enfants t’amusera. Rien n’est charmant comme la famille à la cam-pagne !

 

– 697 –

LA FAMILLE ET LA CAMPAGNE

Horrid, horrid, most horrid

 

SHAKESPEARE.

 

Dis à ta bonne-maman que je lui écrirai dès que j’aurai reçu sa lettre.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] jeudi midi [29 mars 1866].

Mon pauvre Bibi,

Ta grand-mère m’a écrit que tu étais pâlie, maigrie, et fatiguée. C’est le résultat d’un hiver trop échevelé et de la vie brûlante de Paris. Tâche de te reposer et de reprendre ta bonne mine. Quant à moi, voilà quinze jours que je suis dans l’impossibilité de marcher et même de me tenir debout, ce qui joint à mes trois semaines fait que, depuis deux mois, j’en ai passé plus d’un chez moi. Telles sont mes folichonne-ries dans la capitale. – J’ai voulu dimanche aller dîner chez Mme Husson et m’en suis très mal trouvé. – Aujourd’hui, pour la première fois, je n’ai plus de cataplasmes ; j’en pro-fite pour me purger, si l’on peut s’exprimer rainsi. Je profite de mes arrêts forcés pour travailler. – Et quand je reviendrai à Croisset, au milieu de mai, j’aurai, probablement, fini le 1er chapitre de ma seconde partie. Le 2e et le 3e me deman-deront plus d’un an ! C’est pire que les clous, cela.

Monseigneur est parti hier matin pour s’embêter dans sa famille pendant les vacances de Pâques !

– 698 –

Je ne pense pas que Spirite t’amuse ? Dis-moi ce que tu en trouves. Écris-moi une lettre littéraire comme pour la Di-vine ; ça flattera ma vanité. Son auteur (l’auteur de Spirite) va bientôt marier sa fille, ce qui ne l’amuse pas du tout. Je serai probablement témoin du mariage. Ce sont des histoires à la fois comiques et lamentables.

Recommences-tu à faire de la musique ?

As-tu repris ce brave Montaigne ?

Je devais demain dîner avec Grimaux. La chose me sera impossible. Je n’ai pas été lundi à Magny, ni hier chez la Princesse. – Ma seule distraction consiste à regarder, de ma table, les voitures sur le boulevard. – On vient me voir et j’ai d’ailleurs mes dimanches.

Vous ne me donnez jamais de nouvelles de mon ami Fortin ?

Adieu, pauvre loulou, embrasse pour moi ta grand-mère et ton époux.

Deux gros baisers de nourrice sur tes bonnes joues.

Ton vieil oncle qui t’aime.

 

À JULES DUPLAN

[Paris, 30 mars 1866.]

Cher Vieux,

J’imagine que tu vas venir me faire une visite ce soir, puisque dimanche tu déjeunes chez Maxime ?

 

– 699 –

Au lieu de te présenter à 8 heures, viens à 6 h 1/2. Je te ferai faire GRAS comme il convient à un philosophe. – Tu te trouveras avec un ami partageant tes principes.

À bientôt.

Vendredi, 4 heures et demie.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Mars-avril 1866 ?]

Ma chère Nièce,

Comme je pense toujours à toi je te confie ce livre que m’a prêté Monseigneur. Étudie-le ! apprends-le ! bourre-t’en !

Je tiens à ce que tu m’en répètes, quand je te verrai, les plus beaux passages.

Plût à Dieu que nos princes actuels nous offrissent d’aussi beaux exemples !

On peut y puiser, dans toutes les conditions, d’utiles en-seignements pour la vie, avec laquelle j’ai l’honneur d’être.

Ton tendre oncle CRUCHARD.

 

Nota bene. C’est sérieusement la seule bonne histoire de France que je connaisse.

 

– 700 –

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris,] mercredi, 4 heures [mars-avril 1866].

Vieux Théo,

Je devais aller dîner chez toi aujourd’hui avec Maxime. Mais il m’a écrit que ce serait pour mercredi prochain.

Je t’attends demain pour 7 heures. Arrive !!!

 

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Paris,] mardi soir [3 avril 1866].

Eh bien ! et le Lévy ?

Tu m’as l’air d’un Monsieur qui m’a complètement ou-blié depuis un mois ? – dont j’ai passé la plus grande partie embrené de cataplasmes.

As-tu vu l’enfant d’Israël ? Que dit-il ? Dois-je m’écrier comme Athalie : « Dieu des Juifs, tu l’emportes ! »

Tâche, mon cher vieux, de lui tirer une prime (qu’il me doit, franchement) et en désespoir de cause, une avance. C’est une démarche qui me répugne, personnellement, beaucoup. Je me fie à ta vieille amitié pour avoir des mo-nacs, le besoin s’en faisant de plus en plus sentir.

Mille tendresses de ton

 

– 701 –

À FRÉDÉRIC FOVARD

[Paris,] vendredi soir [6 avril 1866].

Cher Ami,

Tu as bien fait, en somme, potius mori quam fædari, comme disent les hermines de Bretagne. Et maintenant que tu m’as rappelé à la décence, je te remercie de ton inaction. Mieux vaut se serrer le ventre que faire petite figure devant les enfants d’Israël. Soyons catholique et hidalgo ! seulement tu me permettras de m’écrier, comme dans Racine : « Dieu des Juifs, tu l’emportes ! »

Quant au traité, rien à y changer. C’est une affaire mal faite. – Mais faite. Il y a cependant ceci : quand un éditeur a gagné beaucoup (ou espère en gagner beaucoup) avec un livre, il est d’usage que ledit éditeur donne une prime.

Michel lui-même a eu tant de remords relativement à la Bovary qu’il m’a donné sans aucune réclamation de ma part 500 francs, somme énorme par rapport au prix du livre 800 francs.

N’y aurait-il pas moyen, tout en gardant des manières, d’arriver à avoir une prime pour Salammbô qui lui a rapporté plus que Bovary (QUOI QU’IL DISE), vu le prix du volume ?

N.B. – Théo va se mettre, définitivement, à l’opéra.

Enfin, bon vieux, arrange tout comme bon te semble. Je te laisse la direction de mes intérêts et de mon honneur.

À toi.

 

J’irai te voir très prochainement.

– 702 –

À SA NIÈCE CAROLINE

Paris, mercredi soir [11 avril 1866].

Mon pauvre Loulou,

Il me semble que je suis en retard dans ma correspon-dance ? Je t’en fais mes excuses. Comment vas-tu ? As-tu re-trouvé tout à fait ta bonne mine, et repris tes petites habi-tudes ? Comment se portent la gravure, la musique et le père Montaigne ? Donnes-tu toujours des soirées du grand monde ?

Quant à moi, je suis repris, par les clous, depuis hier. J’ai un cataplasme sur la main gauche (je ne sais pas com-ment je ferai pour aller dîner demain chez le père Cloquet), j’en souffre même, assez fortement, ce soir. – Ce n’est pas faute, cependant, de me soigner ! Je prends beaucoup de bains et m’abreuve de boissons amères. C’est samedi que je serai témoin du mariage de Judith Gautier. Triste histoire.

***

J’ai reçu une lettre de Mme de La Chaussée (écrite soi-disant sans que son mari en sache rien) pour me prier de faire nommer son époux chef de bataillon. – C’est un mys-tère. Quand je lui répondrai, je dois écrire à Mme Vasse. (Je ne trouve pas la ficelle bien forte, ni le procédé d’un goût exquis. N’importe.) Tu peux lui dire de ma part qu’elle de-mande là une chose très difficile. Mme Cornu a été deux ans, avant de faire nommer un chef de bataillon. L’Empereur renvoie la demande dans les bureaux ; et c’est comme si on n’avait rien fait du tout. – Je tiens beaucoup, cependant, à obliger Cora ; mais franchement je doute du succès ?

 

– 703 –

Mme Morin est venue hier pour que je lui fasse gagner son procès. – Tout cela m’honore infiniment. – Mais on me prête une puissance que je n’ai pas.

Malgré mes infirmités, je ne prolongerai pas mon séjour à Paris, au-delà du milieu de mai. – Donc dans six semaines, je serai revenu. Vous seriez bien gentils de choisir ce mo-ment-là pour séjourner un peu à Croisset, afin que je te voie et que je te bécote à mon aise, mon pauvre Caro.

On a donné aux Bouffes une Didon où une Salammbô fi-gure. Mais je me prive de ce spectacle. Messieurs les auteurs ne m’ont pas envoyé de billet, ce que je trouve d’une gros-sièreté insigne. Tel est le genre des gens de théâtre, d’ailleurs.

As-tu lu Les Travailleurs de la mer ? Nous causerons de Spirite, livre en main. C’est vendredi que paraît l’histoire des Apôtres de Renan.

Adieu, pauvre chérie, embrasse pour moi ta grand-mère et ton époux.

Un bon baiser sur tes joues.

Ton vieux ganachon.

 

À SA NIÈCE CAROLINE

[Paris,] mardi soir [24 avril 1866].

Mon Loulou,

T’es-tu bien amusée à Verneuil ? Ce petit voyage a dû faire passer les remords de ta vertu ? Tu n’es guère « comme il faut » : on doit haïr Paris et raffoler de la campagne.

– 704 –

Ton époux m’a fait part du fameux secret. Et j’ai de suite deviné que la petite chapelle t’avait profondément sé-duite. Je souhaite que la chose s’arrange, puisque cela vous fait plaisir, mes chers enfants.

Quelle mère Galuchet tu es ! Acheter un château et ne pas acheter un livre dont tu as envie !… Me recevras-tu bien, au moins ? Me donneras-tu des FÊTES !

Quant à moi, étant délivré de clous pour le moment, je passe tous mes après-midi aux bibliothèques publiques à lire des journaux de l’année 1847. – J’en ai encore pour une quinzaine de jours. Rien n’est plus ennuyeux ni plus pénible que de travailler dans ces grandes halles. On y a froid. On y est mal assis. On y fait du bruit. C’est abominable.

As-tu lu Les Apôtres de Renan ? Je trouve cela superbe. – C’est la seule nouveauté intéressante. Les Bichons vont pu-blier après-demain un nouveau livre.

Le Louis XV du père Michelet va paraître dans une hui-taine. Telles sont les nouvelles des Arts.

Viendras-tu voir l’exposition ?

Adieu, mon pauvre bibi. Ma lettre est stupide. Mais c’est que je n’ai vraiment rien à te dire, sinon que je t’aime et t’embrasse bien fort.

Ton vieux ganachon d’oncle.

 

– 705 –

À EDMOND ET JULES DE GONCOURT

[Paris, 26 avril 1866.]

Vous avez bien fait de me dédier votre bouquin parce que c’est celui de vous où je retrouve le mieux mes Bichons. Jamais vous n’avez rien écrit de plus personnel.

J’avais vu la chose, cette nuit, avant de m’endormir. – Et elle m’a charmé. C’est le mot juste.

Je vous ferai mes remarques dimanche. Je vais relire votre livre et y apposer des coups de crayon.

Si vous pouviez me donner un exemplaire vulgaire, vous seriez bien gentils.

Je vous remercie, vous embrasse et suis votre

Jeudi, 7 heures du soir.

 

À SAINTE-BEUVE

[Paris, 1er mai 1866.]

Monsieur le Secrétaire des commandements,

Je vous remercie de m’avoir transmis les ordres de S[on] A[ltesse]. Je compte y obéir, et vous prie d’agréer mes très humbles respects avec l’hommage de ma considération dis-tinguée, etc., etc., etc…

Et je vous serre la dextre.

Mardi matin.

 

– 706 –

À THÉOPHILE GAUTIER

[Paris, 8 mai 1866.]

Mon cher vieux Maître,

Voici l’embryon de scénario que tu m’as demandé. Il est fait depuis un mois, mais je n’ai pu te le remettre 1° parce que tu as manqué deux Magny ; 2° j’ignore ton adresse à Montrouge.

Tache donc de venir lundi en huit au banquet de Ma-gny !

Adieu. Je t’embrasse. Ton

Mardi matin.

 

I

 

Banquet des mercenaires, dans les jardins d’Hamilcar.

 

Les mercenaires vont partir le lendemain. C’est une or-gie d’adieu qu’ils se donnent. – Le second chœur composé de Carthaginois chante : « Il est temps qu’ils partent. Nous en avons assez ou sinon menaces vagues. »

Les mercenaires s’exaltant de plus en plus commettent un sacrilège. Ils veulent prendre le voile de Tanit. – Et vont aller briser les portes du temple qui le contient.

Apparition de Salammbô. Elle les arrête.

Mâtho et Narr’Havas. – Jet du javelot. – Tous se retirent sauf Mâtho et Taanach.

– 707 –

Taanach propose à Mâtho ce que dans le roman Spen-dius lui a proposé. Elle peut lui donner le voile et en explique les vertus : « Quel intérêt y as-tu ? » dit Mâtho. – « Je te re-garderais alors comme maître du monde. » Mâtho ne répond pas d’une manière précise. – Puis quand Taanach est partie : « Ce n’est pas pour toi, mais pour elle » (il se tourne vers la terrasse). « C’est pour celle-là. Pour la voir, pour l’obtenir je ferais tout, je traverserais les airs, l’océan, la terre. » En ré-sumé : « Je prendrai le voile. »

 

II

 

La chambre de Salammbô.

 

Sala[m]mbô et le grand prêtre. Le grand prêtre lui pro-pose comme moyen d’alliance politique de se marier à Narr’Havas. Mais Salammbô préfère la déesse. Invocation à la Lune.

Salammbô rêvasse aux ordres du prêtre, et s’endort, sur un chant doux et vague, tandis que Taanach à part pense à Mâtho tout en lui frottant les pieds.

Salammbô endormie et seule. Mâtho entre. Elle se ré-veille. Déclaration de Mâtho. Horreur de Salammbô. Fureur de Taanach : « Quoi ! ce n’était pas moi qu’il aimait. »

Au cri terrible de Salammbô la foule accourt, et veut prendre Mâtho. Il rejette son premier burnous et montre en dessous, sur lui, le zaïmph. La foule se recule.

Dialogue en a parte de Taanach qui fait encore des pro-positions à Mâtho : « Emporte-moi dans ses plis de feu. – Je

– 708 – n’emporte pas les esclaves », répond Mâtho. Elle tombe évanouie, ce qu’on attribue à la terreur religieuse.

Mâtho passe au milieu de la foule qui s’écarte. Bien marquer qu’on ne le suivra pas et qu’on a peur de lui.

Salammbô est furieuse de la lâcheté du peuple. Elle chasse tous ces misérables. Puis se penche sur Taanach qui se réveille en hurlant de vengeance, tandis que la foule au loin en fait autant.

« Oh ! comment faire ? qui sauvera Carthage ? » dit Sa-lammbô. Le grand prêtre survenant : « C’est toi ! »

 

III

 

La tente.

 

Mâtho, Spendius, Narr’Havas. – Celui-ci vient offrir son alliance. Elle est acceptée.

« Méfie-toi de lui, dit Spendius, car il est fiancé à Sa-lammbô. » Les deux amis s’épanchent. Énergie de l’un, mé-lancolie de l’autre : « Pourquoi te tourmenter pour une femme que tu ne verras jamais ? »

Salammbô entre, avec Taanach. – Spendius plein de mé-fiance tire son épée. Mâtho lui ordonne de s’en aller.

« Que viens-tu faire ? dit Mâtho.

— Parce que je t’aime.

— Ah ! elle l’aime, se dit Taanach. Ce n’est pas là ce qu’elle m’avait dit. Nous devions nous glisser jusqu’à lui

– 709 – comme des serpents et le tuer. » Puis se tournant vers Sa-lammbô : « Vous oubliez… malheur à vous ! » Mâtho la fait sortir. – Elle sort en méditant une vengeance.

Scène d’amour entre Salammbô et Mâtho. Elle le cajole, tout en regardant où peut être le voile. – Mâtho prend ses avances au sérieux. Mais tout à coup l’incendie éclate. Cris, Spendius arrive l’avertir. Mâtho sort en lui donnant un bai-ser : « Rien à craindre, je reviens. »

Une fois seule elle se précipite sur le voile et elle le tient quand Taanach rentre en disant : « C’est moi qui ai allumé l’incendie. »

SALAMMBÔ : Partons vite.

TAAN[ACH] : Comment ! Vous ne l’aimez donc pas.

— Non, je voulais le voile, seulement.

— Comment a-t-elle pu l’obtenir, se demande Taanach, elle a cédé ?

— Vous n’avez [pas] été souillée ?

— Si je l’étais, c’est toi qui porterais le voile et non pas moi. »

Elle le met sur ses épaules. Le prêtre venant les prendre dit que la route est libre.

Vue du camp qui brûle et des femmes qui s’enfuient à l’horizon.

 

IV

 

Dans le camp des mercenaires battus et mourant de faim.

– 710 –

Spendius et Mâtho avec quelques braves s’en vont pour attaquer Hamilcar. Mais par défiance de Narr’Havas on le confine dans le camp avec les siens. Il s’y était attendu et a donné rendez-vous à ses espions.

Arrivée du prêtre et de Taanach, déguisés. Taanach est chargée par Salammbô d’un message pour Narr’Havas. Mais elle a, en outre, l’espoir de rencontrer Mâtho, de le sauver et de s’en faire aimer, puisque Salammbô ne l’aime pas.

Le prêtre, instruit du plan de la bataille, ou d’un défilé, par Narr’Havas, sort pour aller le dire à Hamilcar. Taanach voudrait suivre le prêtre pour se rapprocher de Mâtho. Mais Narr’Havas la retient.

Trouver moyen d’occuper la scène jusqu’au retour de Mâtho, Spendius et autres.

Ils reviennent enchaînés. Chant de triomphe des Car-thaginois et des auxiliaires de Narr’Havas.

Taanach se glisse près de Mâtho : « Si tu veux m’aimer, je te sauve. » Réponse amère de Mâtho : « Je t’abandonne. »

Trouver quel est le moyen que Taanach aurait de sauver Mâtho.

Continuer : partie 16 sur 29