Correspondance - Tome III
À Maurice Schlésinger ................................................. 97
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.
J’étais invité à dîner aujourd’hui chez Mme Cloquet et demain chez Dumont. J’ai refusé l’un et l’autre, n’ayant pas
– 537 – le temps d’y aller. J’attends maintenant l’Idiot d’Amsterdam (devenu exact !!!). Nous allons aller à la répétition de Faus-tine ; de là aux Variétés pour notre traité. – Puis j’irai chez Florimont, puis chez la mère Sand qui est malade et de là au dîner de Magny. Demain je m’enferme ainsi qu’après-demain. Jeudi soir j’irai chez Michelet avec les de Goncourt.
J’ai fait cette nuit une nuit de 14 heures, m’étant couché à 10 et levé à midi.
Je voudrais bien vous voir, d’abord pour vous voir, et puis pour vous conter un tas de choses farces. J’ai dîné sa-medi chez la princesse Mathilde, et la nuit d’hier (du samedi au dimanche) j’ai été au bal de l’Opéra jusqu’à 5 heures du matin avec le prince Napoléon et l’ambassadeur de Turin, en grande loge impériale. Voilà. Ceci doit être lu en sheik : « Ah ! comme il y a loin de tout cela à notre bonne petite vie de province. »
Si quelque Rouennais t’interroge sur Faustine, je te sup-plie, mon loulou, de ne rien dire du tout. Il faut être modeste dans la victoire et, quand on fréquente les grands, discret.
Tu t’imagines bien que je n’ai guère pensé à ton Ho-mère. La meilleure trad[uction] que je connaisse est celle de Bareste. Patiente un peu. Je te la trouverai.
M. et Mme d’Osmoy demeurent rue Duphot, 8. Comme je leur ai dit que nous devions, ta grand-mère et moi, aller à Trouville cet été, ils se proposent d’y venir en même temps que nous pour jouir de notre compagnie.
Si tu n’assistes pas à la 1re de Faustine, tu pourras voir celle du Château des cœurs.
– 538 –
Adieu, pauvre bibi, embrasse bien ta bonne-maman et soigne-la de ton mieux.
Reçois-tu toujours de beaux bouquets ?
Suis-je gentil de t’écrire une si longue lettre, hein ?
Je baise tes bonnes joues fraîches.
Ton oncle le timoré.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] jeudi, 1 heure [4 février 1864].
Qu’est-ce que ça veut dire, mon Caro ? Avec qui vien-dras-tu à Paris ? Ce ne peut être avec ta grand-mère ni avec ta tante Achille ? C’est donc avec cette bonne Virginie ? Mais alors tu laisserais la pauvre vieille toute seule ? Quelles personnes énigmatiques vous faites pour me donner tou-jours des nouvelles incomplètes. Celle-là, heureusement, ne me tourmente pas !
La 1re de Faustine aura lieu dans 10 à 12 jours. – Ça va bien. J’assiste à toutes les répétitions, ce qui m’amuse et me tourmente tout à la fois. C’est non seulement Bouilhet, mais Fournier qui m’a prié de venir à trois reprises différentes. Je ne crois pas leur être inutile, soit dit sans vanité. On com-mence à beaucoup parler de Faustine, la mise en scène sera splendide.
Comme je suis content de savoir que ta bonne-maman va mieux. Peut-être que, si elle eût employé la pierre infer-nale plus tôt, la guérison serait plus avancée ?
– 539 –
Adieu, mon pauvre loulou. Je n’ai absolument rien à te dire, si ce n’est que je t’embrasse bien tendrement.
Ton vieil oncle.
À LA COMTESSE DE BEAULAINCOURT ?
[Paris, 5 février 1864 ?]
Je suis bien fâché, chère Madame, de répondre par un refus à votre invitation si gracieusement cordiale.
Mais demain, j’attends à 4 heures du soir ma mère qui arrive de Rouen et dîne chez moi avec sa petite-fille et deux dames de ses amies.
Je me présenterai chez vous, avant deux heures, pour vous renouveler mes regrets et vous dire une fois de plus que je suis, Madame, votre très humble et affectionné.
Vendredi 3 h 1/4.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, 10 février 1864.]
Oui, mes Bons, je dîne chez vous.
Mercredi, 1 heure.
– 540 –
AU PRINCE NAPOLÉON
[Paris,] mercredi, 10 février [1864].
Monseigneur,
Enhardi par la bienveillance dont vous m’honorez, j’ose vous faire une humble requête.
Mme Cornu, notre amie commune, vous a recommandé pour être employé à la correspondance de Napoléon Ier, M. Jules Duplan.
C’est un de mes intimes les plus chers, un homme que je crois très capable de ce travail. Quant à sa moralité, Mon-seigneur, j’en réponds comme de la mienne, et vous n’aurez, je pense, qu’à vous applaudir de votre choix.
Daignez, Monseigneur, recevoir l’assurance du dévoue-ment de votre respectueux et très affectionné serviteur.
À JULES DUPLAN
[Paris,] jeudi, 7 heures du matin [11 février 1864 ?].
J’ai vu l’homme hier au soir.
Il a pris ton adresse.
Je t’embrasse.
À dimanche.
– 541 –
À JEANNE DE TOURBEY
[Paris,] jeudi [18 février 1864].
Si Flaubert n’avait pas été empêché par l’enterrement de Lambert-Bey et par deux répétitions consécutives à la Porte-Saint-Martin, il aurait été causer avec son amie du « fameux discours » du prince Jérôme. « Sans la peur de le déranger et d’avoir l’air de poser l’enthousiasme, j’aurais même été au Palais-Royal, lui apporter l’obole du pauvre, c’est-à-dire ma part d’admiration. » – « Voilà longtemps que l’on a dit ou écrit de semblables paroles. Ça m’a causé l’impression et le soulagement d’une large fenêtre que l’on ouvre tout à coup. L’air et la lumière entrent d’un bond… » Il loue « ce raison-nement en ligne droite qui se continue sous les arabesques de la plaisanterie » qu’il compare « à une épée enguirlandée de pampres ». Et lui qui a « vu ces choses-là de près là-bas » affirme la vérité du tableau.
Quand Flaubert s’écrie, en parlant du Prince : « Quel tempérament ! quel homme ! », qu’il admire son « individua-lité tranchée », son génie de la parole, qu’il déclare avoir eu « le bourrichon monté » pendant 24 heures par l’effet de ce discours, il ajoute : « Vous pouvez le lui dire, en toute cons-cience ; ce que je vous écris ne perdra pas à passer par votre jolie bouche. »
En P.-S., Flaubert annonce la première de Faustine.
– 542 –
À JULES DUPLAN
[Paris, 19 février 1864.]
C’est demain la 1re de Faustine, et ce soir la répétition générale. – À 5 heures juste.
Viens-y.
Et si tu vois, aujourd’hui, Mme C***, tâche que l’homme y vienne.
Vendredi, 6 heures du matin.
À SAINTE-BEUVE
[Paris, 22 février 1864.]
Quel jour voulez-vous voir Faustine, cher Maître ? On vous aura des places convenables.
Il nous a été impossible de vous en envoyer samedi.
On vous expliquera tout cela.
Mille excuses de la part de Bouilhet.
Tout à vous.
Lundi.
À AGLAÉ SABATIER
[Paris,] mardi soir [23 février 1864].
Chère Présidente,
– 543 –
Voici une loge, 1° parce qu’on vous aime, et 2° parce que vous êtes bien gentille et bien aimable.
Vous ne m’en voulez pas (comme tant d’autres) de n’avoir pu vous faire assister dans la loge impériale à la 1re de Faustine ! Quel embêtement que ces billets !
Je vous adore de plus en plus. – Ah ! si j’étais une des bêtes du jardin d’Acclimatation, comme je vous verrais sou-vent ! Mille tendresses et un long baiser sur vos beaux bras.
Votre vieux soupirant.
La loge étant pour le 5 (mars), vous avez le temps de vous retourner.
À MADAME DE BEAULAINCOURT ?
[Paris, 26 février 1864 ?]
Cela « ne me dérange » jamais, chère Madame, d’aller vous voir. – Mais je reçois votre aimable billet, à l’instant même, et ce soir, je suis pris.
Puisque vous êtes souffrante, peut-être ne sortirez-vous pas demain ? Je me présent[er]ai chez vous, à tout hasard, vers 4 heures ?
Permettez-moi d’ici-là de vous baiser les mains et de vous assurer que je suis entièrement
le vôtre.
Vendredi, 6 heures du soir.
– 544 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] lundi, 3 heures [29 février 1864].
Ma chère Caro,
Je n’oublie pas du tout la Divine, mais je n’ai pas eu, jusqu’à présent, de places à lui donner. Ce sera pour cette semaine. Faustine commence à faire de l’argent. Les recettes de ces jours derniers étaient très bonnes. Le feuilleton d’aujourd’hui est en somme très favorable, et ça va aller, je crois. Leurs Majestés ont paru très contentes l’autre jour, ce qui attire du monde. Bref, je suis payé de mes peines qui n’ont pas été médiocres.
Je vais ce soir à la 1re de la mère Sand dans la loge du Prince. Demain j’assiste au contrat de Guérard. Jeudi je vais chez Michelet. Voilà le programme de la semaine. Le service des billets de Faustine commençant à se calmer, je suis un peu plus tranquille. Comme je dors ! comme je dors !
Tu devrais bien me donner de vos nouvelles un peu plus longuement. Quand pensez-vous pouvoir venir à Paris ? Meubles-tu ta maison ? Je serais content si vous preniez Touzan pour tapissier ; il est « de bon goût » et pas cher.
L’Idiot d’Amsterdam nous quitte à la fin de la semaine, la féerie une fois réglée.
Adieu, pauvre loulou, embrasse bien ta grand-mère pour moi.
Je suis fatigué d’écrire des billets. Quand j’ai un moment de repos, je dors sur mon divan en songeant à mon roman que j’ai grande envie d’écrire.
Je te bécote sur tes belles joues fraîches.
– 545 –
Ton vieux ganachon d’oncle.
Amitiés à M. mon futur neveu ainsi qu’à cette bonne Virginie.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
Nuit de lundi, 3 heures.
[Paris, 29 février 1864.]
Mes Bichons,
Mademoiselle Bosquet m’écrit pour me demander s’il vous est agréable qu’elle vous fasse un article dans le Jour-nal de Rouen. Elle admire grandement votre livre.
Et moi aussi, car je viens de le lire ou plutôt de le dévo-rer en entier et d’une seule haleine (depuis 9 heures du soir). Ça m’a charmé. Voilà tout ce que je puis dire maintenant. Ce qui me reste le plus dans la tête, c’est le portrait de l’abbé, celui d’Henri et la mort de Renée. – Quel charmant être que cette jeune fille-là !
Ce volume m’a l’air roide, dites donc ? Je vais mainte-nant le relire posément.
Mais c’est l’exemplaire de Bouilhet que j’ai reçu. Où est le mien ?
Comme ça s’enchaîne ! Quel mouvement ! Et il y a des morceaux chouettes, des portraits classiques. Le dialogue au commencement entre les deux époux, exquis, le duel, su-perbe, etc.
– 546 –
J’ai été irrité plusieurs fois par des imparfaits dans la narration. Sont-ce des fautes typographiques ou bien est-ce intentionnel ?
Adieu. Je n’en puis plus. Je vous prends sur ma table de nuit. Et je vous relis.
Tendresses de votre vieux.
Oui, sacré nom de Dieu. C’est bien, très bien ! J’ai fran-chement ri à deux ou trois places, et mouillé à quelques autres (comme un bourgeois). Comme vous avez de talent et d’esprit et comme je vous aime !
À SA NIÈCE CAROLINE
Paris, [3 mars 1864].
Ma chère Caro,
Je suis bien content de penser que dans 8 jours nous re-vivrons enfin, ensemble ! Les douleurs de genou de ta grand-mère seront dissipées, espérons-le. Et nous passerons en-core, avant ton mariage, quelques moments comme autre-fois.
Les rideaux sont déjà donnés à la blanchisseuse et de-main matin j’enverrai presser ton coffre à bois chez Touzan.
Il fait un temps horrible, bien défavorable aux gens en-rhumés. Je tousse et suis sur le bord d’une grippe. Heureu-sement qu’a manqué le dîner de Bouilhet pour ce soir. Il de-vait nous payer un festival à moi, à l’Idiot et à Fournier. Mais
– 547 – ce dernier étant malade par suite des fatigues de Faustine, la partie est remise. –
Nous nous bornerons à aller chez le père Michelet en soirée, et puis demain et après-demain je me prive complè-tement de bottines et reste chez moi, si ce n’est demain soir où je vais chez la Tourbey. Mais ce qu’il y a de pire, ce sont les courses de jour. Heureusement elles sont finies, Faustine marchant toute seule.
Je vais employer le temps qui me reste d’ici à mon dé-part définitif de Paris, à préparer mon terrible roman.
Adieu, ma chère Carolo. Embrasse ta bonne-maman bien fort et dis-lui qu’elle touche à la fin de ses maux. Notre pauvre vieille a été bien éprouvée cet hiver.
Un bon baiser de
ton ganachon d’oncle.
Jeudi, 5 heures.
À EDMOND PAGNERRE
[Paris,] mardi soir [8 mars 1864].
Mon cher Pagnerre,
Il se passe à la Porte-Saint-Martin un fait léger :
Les journaux de théâtres annoncent la 1re du Capitaine Fantôme pour le Samedi saint. Je croyais d’après ce que tu m’avais dit il y a huit jours qu’elle n’aurait lieu que dans six semaines. La moyenne de Faustine est de 3 000, ce qui est beau par ce temps de Carême.
– 548 –
Pourquoi faire à ce brave Fantôme tant de réclames d’avance, tandis qu’on n’en a pas fait une à Faustine ? C’est dire : « Ne donnez pas votre argent maintenant. Réservez-le pour dans quelques jours. » Il y a là un préjudice moral irré-parable, sans compter le préjudice matériel.
Qu’est-ce que ça veut dire ? d’où vient cet ordre ? et ce mauvais vouloir permanent contre la littérature, lors même qu’elle fait de l’argent. 3 000 est la moyenne du Bossu. N’importe, on étranglera Faustine à la 30e représentation parce que c’est écrit.
Fournier prend l’air à la campagne pour ne point pa-raître se mêler de tout cela, et Mariquitta (l’accompagnant naturellement) a lâché le ballet. – Très bien !
N’y a-t-il pas moyen de reculer le terrible Fantôme de 8 jours et de faire bénéficier Bouilhet de la semaine de Pâques, qui est productive ? Ce serait 3 ou 4 mille francs de plus dans sa poche ; or il en a grand besoin. Car note bien que si on joue Anicet le Samedi saint on arrête Faustine (à cause des relâches) quatre ou cinq jours d’avance. Ce qui fait deux semaines de flambées.
Je te supplie de faire tout ce que tu pourras.
L’année dernière aux Français ç’a été la même histoire. On a coupé Dolorès sur 3 500 francs. Il n’a pas de chance. – Bref, au nom des vieux, je te recommande le Bouilhet. Cette réclame dans les journaux 15 jours d’avance est inexpli-cable.
À toi, cher vieux.
– 549 –
P-S. – Tu sais ou ne sais pas que malgré la parole d’honneur du sieur Noriac Le Château des cœurs ne sera pas joué aux Variétés. Ils se sont aperçus après avoir gardé le manuscrit deux mois que leur scène était trop petite. – Si bien que nous attendons l’établissement des théâtres futurs.
Et dîner ?
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] jeudi soir [10 mars 1864 ?].
Mon Loulou,
Ta mère-grand arrivera à Rouen samedi par le train qui part de Paris à 8 heures 25 mn et entre à la gare à 11 heures 5 mn. Je l’accompagnerai jusqu’à Mantes d’où je partirai le lendemain.
Nous vous embrassons très fort.
Ton vieux, ton pauvre vieux !
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris,] 15 mars [18]64.
Cher Flaubert,
Je ne sais pas si vous m’avez prêté ou donné le beau livre de M. Taine. Dans le doute, je vous le renvoie. Je n’ai eu le temps d’en lire ici qu’une partie, et à Nohant, je vais n’avoir que le temps de griffonner pour Buloz. Mais, à mon retour, dans deux mois, je vous redemanderai ces excellents
– 550 – volumes d’une si haute et si noble portée. Je regrette de ne vous avoir pas dit adieu. Mais comme je reviens bientôt, j’espère que vous ne m’aurez pas oubliée et que vous me fe-rez lire aussi quelque chose de vous. Vous avez été si bon et si sympathique pour moi à la première représentation de Vil-lemer, que je n’admire plus seulement votre admirable ta-lent, je vous aime de tout mon cœur.
GEORGE SAND.
À JEANNE DE TOURBEY
[Paris,] dimanche midi [27 mars 1864 ?].
Je ne puis aller dîner chez vous aujourd’hui, ma chère et belle amie ! Hélas ! ma soirée est prise.
J’irai vous dire un re-adieu un de ces jours. Je pars sa-medi.
Comme vous étiez jolie, avant-hier, en amazone ! quel charmant être vous faites ! Je vous adore et je baise vos belles mains très fort et pendant très longtemps.
Le vôtre.
J’aurais eu grand plaisir à faire la connaissance de M. Mistral, que j’admire beaucoup. Veuillez lui exprimer tous mes regrets. – Puisqu’il me reste de la place sur ce pa-pier, encore un petit bonjour… ANGE !
– 551 –
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, 31 mars 1864.]
Restez chez vous demain. J’irai vous dire adieu de 4 à 6.
Bouilhet m’écrit qu’il est « réellement toqué du livre des de Goncourt ». Et moi, donc !
À vous.
Jeudi, 10 heures.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[4 ? avril 1864.]
Chère Madame,
Je ne puis malheureusement donner aucun ouvrage à votre protégée Mme Hamelin (dont je me souviens parfaite-ment), par la meilleure de toutes les raisons : je n’ai rien à faire copier. – Car je travaille hélas, fort lentement. Me voilà commençant un livre qui me demandera probablement plu-sieurs années. Plaignez-moi, et surtout excusez-moi. Vous seriez bien bonne, chère Madame, de me dire que vous ne m’en voulez pas et de me croire votre très respectueux et af-fectionné.
Croisset, lundi soir.
– 552 –
À ERNEST FEYDEAU
[Croisset,] dimanche soir [10 avril 1864].
Mon vieux Feydeau,
Malgré l’envie que j’avais [de] te voir avant mon départ, j’ai été tellement occupé qu’il m’a fallu me priver de ta visite. Je te la ferai dans une quinzaine quand je serai de retour à Paris, où je resterai tout le mois de mai.
Mlle Bosquet m’avait chargé de te prier de la recomman-der à la Revue de Paris. Elle y a déposé un manuscrit ayant pour titre Jacqueline de Vardon. Et elle attend la réponse de ces MM. anxieusement.
J’attends pour te parler du Secret du bonheur qu’il soit terminé. Quel sacré mode de publication qu’une revue ! – Et comme ça nuit aux livres ! Dans la crainte de te dire des bê-tises je m’abstiens de toute parole. Je sais bien ce qu’il y a dans ton œuvre de bon, mais quant au mauvais j’ai peur de me tromper.
La cérémonie nuptiale de ma nièce s’est faite mercredi. Les époux doivent être demain à Milan. Je viens de passer une semaine peu gaie, mon bonhomme !
Et je t’embrasse.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi soir [11 avril 1864].
Eh bien, mon pauvre loulou, ma chère Caroline, com-ment vas-tu ? Es-tu contente de ton voyage, de ton mari et
– 553 – du mariage ? Comme je m’ennuie de toi ! et comme j’ai en-vie de te revoir et de causer avec ta gentille personne.
Bouilhet est parti avant-hier, les dames Vasse au-jourd’hui. Mme Laurent s’en ira samedi et Virginie en même temps qu’elle, je crois ! Ta grand-mère qui est bien raison-nable m’accompagnera à la fin de la semaine prochaine pour aller au-devant de toi à Paris. Mme Desvilles doit arriver sa-medi ou dimanche. Telles sont les nouvelles.
Nous avons eu hier beaucoup de visites et entre autres celle de Miss Winikin. Tu n’imagines pas sa laideur, c’est fantastique !
Nous ne savons pas où vous adresser nos lettres. Vous devriez bien nous faire part de votre itinéraire et de vos pro-jets de retour dès que vous serez arrivés soit à Gênes, soit à Venise.
Nous avons bu ce soir à votre santé et j’ai écrit les der-nières adresses des billets de faire-part. Le temps est rede-venu beau et le jardin verdit. Votre intention est-elle de res-ter à Paris quelques jours, avant de revenir à Rouen ?
J’ai tant de choses à te dire que je ne t’en dis aucune. – Ou plutôt non, j’ai simplement bien envie de baiser tes bonnes joues, de te regarder en face et de faire une longue causette.
Adieu donc, mon pauvre Carolo, embrasse pour moi monsieur mon neveu et pense à ton
Vieux.
– 554 –
Écris-nous le plus souvent que tu pourras. Ta grand-mère compte les jours qui la séparent de ton retour. Il lui semble que tu es partie depuis un siècle !
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] jeudi 14 [avril 1864], 3 heures du soir.
Il était temps que ta lettre arrivât, ma chère Caro, car ta bonne-maman commençait à perdre la boule. Nous avions beau lui expliquer qu’il fallait du temps à la poste pour ap-porter de tes nouvelles. Rien n’y faisait, et si nous n’en avions pas eu aujourd’hui, je ne sais comment la journée de demain se serait passée.
Je t’ai écrit à Milan lundi dernier.
Tu as l’air de bien t’amuser, mon pauvre loulou ? J’aurais bien voulu te voir en traîneau et sur un mulet ! Je m’imagine que tu ne dois pas être très brave et penser « à la sécurité de MM. les voyageurs » ; je me figure ta bonne mine fraîche au milieu des montagnes… Mais ce qui m’intéresse plus que ton voyage, c’est ton P.-S., à savoir que tu te plais beaucoup avec ton compagnon et que vous vous entendez très bien. Continuez comme cela une cinquantaine d’années encore et vous aurez accompli votre devoir.
Les dames Vasse sont parties lundi dernier. Virginie s’est en allée ce matin. Mme Laurent nous quitte samedi. La mère Desvilles vient d’arriver. – Il y a eu aujourd’hui visite de la mère Lebret et des dames Pelay.
– 555 –
Ta tante Achille avec Juliette dîne ici aujourd’hui. Telles sont les nouvelles. Le temps est superbe et le soleil brille sur la rivière.
Dites-nous le jour précis de votre retour. Ta bonne-maman reviendrait avec moi à Paris, si vous y restez deux ou trois jours. Dans le cas contraire, nous vous attendrons ici, sans bouger. Écrivez-nous souvent, car ta pauvre vieille grand-mère est moins raisonnable au fond qu’à la surface.
Je voudrais bien être avec vous à Venise ! QUEL CA-CHET ! Comme c’est beau, hein ? Profitez de votre liberté, mes chers petits. Nous vous embrassons tous et moi particu-lièrement, qui suis
ton vieux ganachon d’oncle.
Je me suis remis à travailler. Mais ça ne va pas du tout ! J’ai peur de n’avoir plus aucun talent et d’être devenu un pur crétin, un goitreux des Alpes.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, lundi 18 [avril 1864], 5 heures du soir.
J’espère que ceci vous arrivera avant votre départ, mon pauvre Caro, car dans mes prévisions vous ne devez partir de Venise que samedi ? Ta grand-mère attend avec bien de l’impatience l’annonce positive de votre retour. Quant à moi, je vois que tu t’amuses si bien que je regrette que ton voyage ne se prolonge pas. Vous promenez-vous bien en gondole ? Te repais-tu de Véronèse, de Titien, et de Tintoret… ? Je vous approuve fort d’avoir passé légèrement sur tout le reste
– 556 – afin d’avoir plus de temps pour Venise. Il y a peu de choses aussi belles au monde, j’en suis sûr. Ouvre bien tes yeux pour t’en souvenir toute ta vie.
Tu as dû être bien longtemps sans avoir de nos nou-velles, mais c’est de votre faute, mes cocos.
Ta grand-mère, quand elle en a des tiennes, est assez raisonnable. Mais au bout de deux jours elle trouve que tu l’oublies ou s’imagine que tu es malade. – Donnez-nous votre itinéraire du retour. Si la chose n’est déjà faite dans une de vos lettres qui va croiser celle-ci.
Je n’ai plus pour compagnie que la mère Desvilles et maman. Elles viennent le soir dans mon cabinet ; la pre-mière ne dit rien et la seconde dort, ce qui fait des petites réunions fort animées. Heureusement que maintenant je tra-vaille beaucoup. – Au plan de mon grand roman parisien. Je commence à le comprendre, mais jamais je n’ai autant tiré sur ma pauvre cervelle. Ah ! que j’aimerais mieux me pro-mener sur le Grand Canal ou au Lido !
On nous fait beaucoup de visites. Toute la famille, sauf Achille, est venue aujourd’hui ici et va y dîner. Le jeune Rocquigny crie maintenant dans le jardin, avec son chien. Le temps est superbe et tous les arbres sont en fleurs. – N’importe ! Moi qui déteste la nature, je préférerais une longue station devant la Magdeleine du Giorgione, et les Jean Belin, hein ? Est-ce farce ! Adieu, mon pauvre loulou. Revenez, qu’on vous embrasse tous les deux, vous serez bien reçus.
Ton vieux bonhomme d’oncle qui te chérit.
– 557 –
Je voudrais savoir si vous resterez à Paris quelques jours et le jour que vous y arriverez. Parce que ta grand-mère s’y transporterait avec moi. – Dans le cas contraire, je vous attendrai ici et ne m’en irai que plusieurs jours après, quand je t’aurai un peu usé les joues. J’ai besoin de passer à Paris un bon mois, au moins, à consulter des collections de journaux.
À ERNEST CHEVALIER
Croisset, 19 avril [1864].
Je n’accepte pas tes tendres reproches, mon cher Er-nest, bien qu’ils m’aient remué jusqu’au fond de l’âme. Nous avons beau ne nous voir qu’à de rares et courts intervalles, je pense à toi bien souvent, sois-en convaincu, et je te re-grette, mon pauvre vieux ! À mesure que l’on vieillit et que le foyer se dépeuple, on se reporte vers les jours anciens, vers le temps de la jeunesse. Tu as été trop mêlé à la mienne, tu as trop fait partie de ma vie pendant longtemps, pour qu’il y ait jamais de ma part oubli ni froideur ! Jamais je ne vais à Rouen chez mon frère sans regarder la maison du père Mi-gnot, dont je me rappelle encore tout l’intérieur et jusqu’aux devants de cheminée : Henri IV chez la belle Gabrielle, un cheval qui ruait, etc., etc. ! Quand Pâques revient, je songe à mes voyages aux Andelys, alors que nous fumions pipes sur pipes dans les ruines du Château-Gaillard, et que ton pauvre père nous versait du vin de Collioure, et nous découpait des pâtés d’Amiens, tout en riant de si bon cœur aux bêtises que je disais. L’autre jour, j’ai été au collège voir un gamin que l’on m’avait recommandé à Paris ; tout le temps de collège m’est revenu à la pensée. Je t’ai revu battant la semelle
– 558 – contre le mur, par un temps de neige, dans la cour des grands…
Mais, saprelotte, quand tu viens à Paris préviens-moi par un petit mot la veille, afin que je puisse te recevoir et t’embrasser. Je rugis comme un âne toutes les fois qu’on me remet ta carte.
J’y passerai tout le mois de mai, j’attends même le re-tour des nouveaux époux pour y aller. – Ils sont maintenant à Venise.
Pour répondre aux questions que tu ne me fais pas et qui t’intéressent, puisque tu t’intéresses à tout ce qui me re-garde, je te dirai que mon nouveau neveu me paraît un ex-cellent garçon, et qu’il adore sa femme. C’est le principal. Quant à son métier, il a une scierie mécanique à Dieppe, et fait venir des bois du Nord qu’il vend à Rouen et à Paris. Il est très considéré par les bourgeois comme honnête homme et homme capable dans son industrie. Voilà tout ce que je puis t’apprendre maintenant.
Ma mère m’a chargé de t’embrasser bien fort, ainsi que tous les tiens.
C’est ce que je fais.
Ton vieux.
Quand donc reverrai-je ta femme, qui m’a laissé un si excellent souvenir !
Tu me parais embêté de la toge ? Ne serait-ce pas plutôt de la province ? Quand siégeras-tu à Paris, ou tout au moins plus près de nous ?
– 559 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 22 avril 1864.]
Ma chère Caro,
Ta réponse à la présente nous arrivera peu de temps avant toi, probablement.
Ta lettre de Venise, datée de mardi, nous a fait bien plaisir. Ta grand-mère a eu le temps de la lire, sur le quai, avant de prendre le bateau de 2 heures. Elle est à faire des courses avec Mme Desvilles. Elle m’a chargé de t’embrasser et de te remercier de ton exactitude, pauvre chérie.
J’imagine qu’étant à Milan, vous avez été aux îles Bor-romées, ou tout au moins au lac de Côme. Cela en vaut la peine.
De Milan à Paris vous ne vous arrêterez guère, proba-blement. – Or nous vous attendons vers le milieu de la se-maine (si vous ne vous arrêtez pas à Paris). –
Aucune nouvelle à vous apprendre. La famille vient très souvent ici, et tout le monde s’informe de vous avec em-pressement. Il fait chaud comme au mois de juin, et j’ai cuydé crever de chaleur, hier, à Rouen – j’ai rencontré dans les rues l’avocat Nion qui m’a assommé avec des potins lo-caux ! Quel être ! Quelle portière ! –, en allant voir ce mal-heureux E. Le Marié retenu chez son père par la goutte. Si la pudeur ne m’en avait empêché, je me serais assis sur une borne.
Ta grand-mère a reçu ce matin une lettre de Mme Le Poittevin, pour la prier de venir la voir à Étretat. – C’est ce qu’elle fera cet été, quand tu seras à Dieppe.
– 560 –
Adieu, ma chère Carolo. Amusez-vous bien et aimez-vous fort. C’est de votre âge et il n’y a que cela de bon dans la vie.
Regrettez-vous déjà Venise ?
Encore un baiser (uno baccio) sur chacune de tes bonnes joues. – Amitiés à M. mon neveu.
Ton vieil oncle qui te chérit.
Vendredi, 4 heures du soir.
À JULES DUPLAN
[Croisset, 29 avril 1864.]
Mon Vieux,
Sois chez toi lundi de 4 h 20 à 6 heures du soir. J’arriverai par le train de 4 h 20. – Et m’arrêterai à la porte.
J’ai reçu ce matin une invitation des Tuileries pour une soirée, mercredi prochain. Il y a sur la carte en uniforme. Demande à Mme C[ornu] ce que ça veut dire pour les simples pékins.
À toi, je t’embrasse.
Vendredi.
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À ERNEST FEYDEAU
[Paris,] vendredi soir [6 mai 1864].
Mon pauvre cher Vieux,
Je ne t’oublie pas. Mais j’ai eu la grippe, la représenta-tion de Bouilhet (qui m’a demandé quinze jours de courses), j’ai été à Croisset – et j’ai un clou sur la face qui me rend hi-deux.
Nonobstant, tu me verras un de ces matins avant midi – lundi, mardi – (au plus tard mercredi).
Je t’embrasse.
Ton vieux fidèle.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] mercredi, 2 heures [11 mai 1864].
Mon cher Caro,
Ça ne va pas mieux. Ton petit oncle est cloué chez lui et n’en bouge. Je ne pourrai demain aller dîner à Neuilly chez Théo, ni après-demain chez Mme de Tourbey. Malgré l’onguent de la mère et les cataplasmes, ma ridicule infirmité ne se guérit pas. Tout cela prolonge mon séjour à Paris où j’ai tant à faire, et que je voudrais cependant quitter pour jouir de ta gentille compagnie à Croisset. Il faudra que vous y refassiez un séjour à l’automne. – Car voilà longtemps que nous ne nous sommes vus tranquillement.
J’ai, hier, travaillé toute la journée avec Monseigneur au plan de mon livre. Nous en étions, le soir, plus brisés l’un et
– 562 – l’autre que si nous eussions cassé du caillou. Mais nous avons fait, je crois, d’excellente besogne. L’idée principale s’est dégagée et maintenant c’est clair. Mon intention est de commencer à écrire, pas avant le mois de septembre.
Je n’ai aucune nouvelle à te donner, car je ne vois per-sonne, ne sortant pas et ayant fait défendre ma porte, pour travailler plus librement avec l’Archevêque. Hier cependant j’ai eu la visite du sieur Roger Lévy qui est un idiot. Il est res-té chez moi trois quarts d’heure et, pour le mettre à la porte, il m’en a coûté 10 francs.
Adieu, pauvre bibi. Embrasse ta bonne-maman pour moi. Mes amitiés à M. mon neveu.
Ton vieil oncle qui te chérit.
Tu ne me dis pas si les couteaux te plaisent.
Je demande des détails sur les politiques Rocquigny. Est-ce pitoyable et comique !
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Paris,] mercredi, 2 heures [11 mai 1864].
Il me sera impossible, chère Madame, de me rendre à votre aimable invitation. J’ai deux empêchements : un clou formidable qui me fait garder le lit, et mon ami Bouilhet qui me soigne. Je serai, je pense, débarrassé de l’un et privé de l’autre dans une huitaine de jours ? Alors j’irai vous présen-ter moi-même mes excuses et mes regrets. D’ici là, veuillez me croire, chère Madame, votre très humble et affectionné.
– 563 –
Présentez, je vous prie, mes respects à madame votre mère.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] dimanche, 6 heures du soir [22 mai 1864].
Mon Loulou,
Il me semble qu’il y a longtemps que je n’ai reçu de nou-velles de ta grand-mère. Dis-lui de ne pas oublier de me ré-pondre relativement à la chambre de la rue de Vendôme.
Quand venez-vous à Paris ? Retardez votre voyage tant que vous pourrez, afin de ne pas laisser seule la pauvre ma-man qui s’ennuierait trop dans la solitude. Mon séjour ici se-ra bien encore de 15 bons jours (mais pas plus). Il me faut bien cela pour en finir (momentanément du moins) avec mes ennuyeuses recherches. Mes séances à la Bibliothèque impé-riale ne sont pas douces, d’autant plus que je me prive à peu près de déjeuner afin d’y arriver de meilleure heure ; et quelle compagnie ! J’étais hier à côté d’un véritable La Pommerais, un bourgeois qui empoisonnait.
J’ai vu Mme Cloquet, qui désire beaucoup faire la con-naissance de M. mon neveu, et Mlle Bosquet, qui m’a dit avoir reçu une lettre de toi.
À propos d’amies, as-tu des nouvelles de cette pauvre Flavie ? Où est-elle maintenant ?
Je vous envie beaucoup de vous promener le soir en ca-not, au clair de lune. – S’il ne fait pas froid toutefois. Depuis avant-hier, la température a baissé et le fond de l’air, etc.
– 564 –
Mon dimanche a été des plus solitaires, et je n’ai pas même eu mon petit Duplan (il est chez Du Camp, qui part pour l’Italie dans cinq ou six jours). – Aussi en ai-je profité pour expédier des livres que l’on m’a prêtés. Ce soir je vais aller, pour la première fois, chez la princesse Mathilde.
Adieu, ma chère Carolo. Je t’embrasse bien fort sur les deux joues.
Ton vieil oncle.
Demande à ta tante Achille si elle veut que je lui envoie maintenant des pipes ou si elle préfère attendre que je les lui apporte.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris, 27 mai 1864.]
Mon bon Caro,
Ta marchande de modes a dit hier à Eugène qu’elle en-verrait aujourd’hui ton chapeau.
Il fait un froid horrible. Je reprends mon paletot d’hiver, et file à la bibliothèque.
Embrasse pour moi ta mère-grand et ton époux.
Un bon baiser sur chacune de tes bonnes joues fraîches.
Ton vieil oncle.
Vendredi, 9 heures 1/2.
– 565 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris,] lundi matin, 9 heures [30 mai 1864].
Mon Carolo,
J’apprends ce matin par une lettre de ta grand-mère que vous vous disposez à venir samedi prochain à Paris. Je serai de retour à Croisset au plus tard le mercredi suivant. Vous devriez bien retarder votre voyage jusque-là, afin de ne pas laisser la pauvre bonne femme toute seule. Elle va s’ennuyer à périr, n’ayant autour d’elle ni sa petite ni son grand petit.
Je laisserai Eugène pour vous servir, si vous voulez.
Quand entrez-vous dans votre maison de Rouen, c’est-à-dire quand quittez-vous Croisset ? – J’espère que je vais t’y voir pendant quelque temps encore. Comme il y a longtemps que je n’ai contemplé et bécoté à l’aise mon pauvre loulou !
Tu ne m’as donné aucune nouvelle de cette pauvre Fla-vie.
Je suis invité à aller aujourd’hui chez son préfet, le sieur Janvier, me livrer à un bal suivi d’un gueuleton épique. – Mais je me prive de ce plaisir.
Te voilà donc devenue une canotière. La voile fait une peur abominable à ta grand-mère. J’ai été obligé, autrefois, de renoncer à ce plaisir pour lui laisser la tranquillité. – C’est un sacrifice qui m’a coûté, je l’avoue ; mais on en fait tant dans cette gueuse d’existence !
Sur ce, je t’embrasse et vais passer mes baûttes pour al-ler à la bibliothèque lire des choses ineptes et prendre des notes sur icelles.
Adieu, ma chère Caroline.
– 566 –
Ton vieil oncle.
Je vais faire préparer votre chambre, mais si vous n’avez pas absolument besoin [d’être] à Paris samedi, retar-dez jusqu’à mardi. Par ce moyen-là, ta grand-mère ne serait seule qu’un après-midi et qu’un matin.
À CHARLES-EDMOND CHOJECKI
Croisset, lundi soir [13 juin 1864 ?].
Cher Ami,
C’est encore moi.
Pouvez-vous me donner le renseignement suivant ?
Louis Blanc a publié sous Louis-Philippe la Revue du progrès et Le Monde ? J’aurais besoin de ces deux feuilles ! Cette publication double a commencé, je crois, vers 1839 ? Durait-elle encore en 1847 ? Le Sénat la possède-t-il ? Y a-t-il moyen de la tirer subrepticement de ladite boutique ? Une fois, bien entendu, que les séances de cet établissement se-ront closes.
J’espère vous voir à Paris vers la fin de juillet.
Mille tendresses chez vous et à vous.
– 567 –
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Croisset, 16 juin 1864.]
Mes Bichons,
Je serai à Trouville lundi soir, et j’y resterai probable-ment toute la semaine. – Comment se voir ? Où êtes-vous ? À Fontainebleau, à Paris ou à Trouville ? ou à Villers ?
Fassent les Dieux que ceci vous arrive et que vous me répondiez le plus promptement possible !
Je vous baise sur vos quatre joues.
Le vôtre.
Croisset, jeudi.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Trouville-sur-Mer, hôtel de la Plage.]
Mercredi, 5 heures du soir [29 juin 1864].
Nous allons partir tout à l’heure pour Le Havre. Ta grand-mère a fortement peur d’être malade. Elle s’étonne de n’avoir pas de lettres de toi aujourd’hui, écris-lui donc bien vite à Étretat. La plume de fer dépasse mes forces.
Je t’embrasse bien fort, mon loulou.
Ton vieux.
Amitiés à Mimi.
– 568 –
À JULES DUPLAN
Croisset, dimanche 3 [juillet 1864].
Comme je suis content de ta lettre de ce matin, mon bon vieux ! Enfin te voilà casé et dans une position qui te plaît. Si toi ou ton patron aviez besoin du consul du Caire, fais-le-moi savoir : je lui écrirai ce que tu voudras. Ledit consul se nomme le comte de Saint-Foix, et est un excellent bougre.
Tu vas donc entrer en relations avec les Rois-Nègres dont parle le Vieux. J’espère que tu vas puiser là quelques exemples pour renforcer tes principes. Mais comme l’industrie est un peu arriérée dans leur pays, tu ne ferais pas mal de leur envoyer des instruments de débauche et des gravures obscènes. – Penses-y !
Ce brave Cernuschi était si content de cette nouvelle que c’est là la première chose qu’il m’ait dite mercredi soir, où je l’ai trouvé, dans son lit, couché.
J’ai vu aussi, à Frascati, le prince Napoléon, superbe et orné de bas écossais.
Depuis que nous nous sommes quittés, j’ai lu toute la collection des Guêpes, piètre lecture, du Saint-Simon (celui des Saint-Simoniens et non de Louis XIV), du Fourier, du Lacordaire et du Lamennais. Tout cela n’est pas démesuré-ment amusant, ni même fort. Je me suis retrempé hier au soir, au débotté comme dit Villemessant, en relisant le 2e volume de La Philosophie, et toujours avec un nouveau plaisir.
Je n’ai guère pensé à mon roman au milieu de mes vil-légiatures (mot du grand monde) consécutives. Je ne me
– 569 – mettrai à la copie qu’après mon voyage de Montereau, vers la fin d’août.
L’artiste Feydeau a dédié son roman à Monseigneur.
Pleut-il à Paris autant qu’à Trouville et qu’à Croisset ? Je suis décidément embêté de la France, et de moi, aussi ! Je voudrais aller vivre pendant trois ans en Italie. Ça me rajeu-nirait, mais…
Adieu, mon bon vieux, je t’embrasse bien fort.
Ton.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi [8 juillet 1864].
Mon Loulou,
C’est bien gentil à vous de nous avoir envoyé du bou-quet. Nous l’avons mangé ce matin en parlant de vous deux.
Nous n’avions pas besoin, du reste, ta grand-mère et moi, de ce petit souvenir pour penser à toi. – Nous n’avons fait que cela hier toute la journée où nous étions comme « des ânes en peine ».
Ta grand-mère est maintenant à Rouen partie prendre des renseignements sur un domestique qui a été un an chez ton ami Delacroix.
Elle ira dimanche aux courses avec la mère Baudry qui nous a invités à dîner pour ce jour-là.
Si Miss Juliet prend le train de 8 heures du soir, nous se-rons tout portés à Rouen pour aller au-devant d’elle à
– 570 –
9 heures 30. Si elle ne te quitte que le lendemain lundi, elle peut prendre le train de 10 heures 1/2 qui arrive à midi et demi, je crois. J’irais alors à sa rencontre. Embrasse-la bien pour moi, en attendant.
Maman n’ose pas, de peur de les casser, se charger de tes petites affaires.
La mère Lebret est venue lui tenir compagnie avant-hier soir et va revenir ce soir.
Adieu, mon pauvre Caro, à jeudi, donne-nous de tes nouvelles fréquentes. – Amitiés à Ernest. Je te bécote bien fort.
Ton ganachon.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] lundi matin, 10 heures [18 juillet 1864].
Mon Bibi,
Maxime Du Camp m’écrit ce matin qu’il a trouvé pour Fovard « une merveille, 200 francs : c’est le biscuit de Sèvres représentant La Baigneuse de Falconet, absolument intact, provenant de la succession du roi de Wurtemberg ; 38 cen-timètres de hauteur. Ça vaut à Paris de 700 à 800 francs. Frédéric sera ravi ». Il m’envoie en même temps la facture du marchand et me demande où il faut qu’il l’expédie.
Sans attendre ta réponse, qui ne peut être douteuse, j’envoie immédiatement à Baden 200 francs et j’écris à Max d’expédier la chose à Rouen. Ce sera plus gentil qu’elle parte
– 571 – de Rouen pour Paris, avec une aimable lettre de ta personne pour ce bon Fovard.
***
Ta grand-mère va porter elle-même tout à l’heure au chemin de fer tes dentelles pour Gagelin. J’ai cacheté l’adresse moi-même. – Tu vois que l’on s’occupe de toi, mon loulou.
Mais voici ce que nous pensons ici. Puisque tu dois ve-nir lundi, tâchez de venir dimanche ou plutôt samedi soir (les ouvriers de Commanville ne travaillent pas le di-manche). Vous resteriez jusqu’à mercredi. On se verrait un peu. – De cette façon-là, ta grand-mère et Miss Juliet n’iraient pas à Dieppe jeudi. Ce serait une petite économie pour ta grand-mère, qui te verrait deux jours plus tard et plus longuement ? Tout cela me semble sage. – Réponds-nous illico.
Adieu, mon pauvre Caro ; je t’embrasse bien tendre-ment.
Ton vieux.
Ta grand-mère a passé son après-midi dans les honneurs de la Société d’horticulture. – Mme Morin et le père La-brousse viennent demain dîner à Croisset, et Mme Achille aussi. Voilà.
Tire les favoris à ton époux, de ma part.
– 572 –
À AMÉLIE BOSQUET
Croisset, mardi soir [19 ? juillet 1864].
Non, chère Amie, ce n’est pas la bonne compagnie qui fait que vous vous ennuyez (la mauvaise ne vaut pas mieux, ne regrettez rien), c’est l’existence en elle-même. – Car la vie humaine est une triste boutique, décidément, une chose laide, lourde et compliquée. L’art n’a point d’autre but, pour les gens d’esprit, que d’en escamotter le fardeau et l’amertume.
(Est-ce une faute d’orthographe que d’écrire escamotter avec deux t ? Escamotez-en un, alors.)
Vous voilà donc placée au Temps ? Mais il faut prendre de la patience, à ce qu’il paraît. En prendrez-vous ?
Vous ne me dites pas si vous avancez dans votre roman martainvillais.
On m’a conté que vous aviez écrit, dans le Journal de Rouen, le compte rendu de La Religieuse. Vous êtes donc ren-trée dans ce papier dont j’exècre le ton bourgeois et les ten-dances rétrogrades. – Tant pis pour vous ! C’est perdre votre temps.
Quant à votre ami, il continue ses lectures socialistes, du Fourier, du Saint-Simon, etc. Comme tous ces gens-là me pèsent ! Quels despotes ! et quels rustres ! Le socialisme moderne pue le pion. Ce sont tous bonshommes enfoncés dans le Moyen Âge et l’esprit de caste. Le trait commun qui les rallie est la haine de la liberté et de la Révolution fran-çaise.
Dans quelque temps, je serai fort en ces inepties. J’ai lu aussi toute la correspondance du P. Lacordaire avec
– 573 –
Mme Swetchine, et beaucoup de Lamennais. De plus, je viens de passer quinze jours à Trouville et à Étretat. – Au mois d’août je retournerai à Paris pour une huitaine. Ainsi vous voilà instruite de mes faits et projets.
Et vous ? N’est-ce pas bientôt que vous allez chez Mme Fourneaux ? Serez-vous à Paris dans la seconde quin-zaine d’août ?
Ma nièce vous écrira de Dieppe très prochainement.
Vous savez bien que présentement je songe beaucoup à vos yeux, et à votre joli cou que je baise à droite, puis à gauche, en vous serrant les deux mains bien plus affectueu-sement que respectueusement.
Le vôtre.
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Croisset, été 1864.]
Il n’y a rien de plus mélancolique que les beaux soirs d’été. Les forces de la nature éternelle nous font mieux sen-tir le néant de notre pauvre individualité.
Quand je vois ma solitude et mes angoisses, je me de-mande si je suis un idiot ou un saint. Cette volonté enragée qui m’honore est peut-être une marque de bêtise. – Les grandes œuvres n’ont pas exigé tant de peine. –
Je suis indigné de plus en plus contre les réformateurs modernes, qui n’ont rien réformé. Tous, Saint-Simon, Le-roux, Fourier et Proudhon, sont engagés dans le Moyen Âge jusqu’au cou ; tous (ce qu’on n’a pas observé) croient à la ré-
– 574 – vélation biblique. Mais pourquoi vouloir expliquer des choses incompréhensibles par d’autres choses incompréhen-sibles ? Expliquer le mal par le péché originel, c’est ne rien expliquer du tout. La recherche de la cause est antiphiloso-phique, antiscientifique, et les Religions en cela me déplai-sent encore plus que les philosophies, puisqu’elles affirment les connaître. Que ce soit un besoin du cœur, d’accord. C’est ce besoin-là qui est respectable, et non des dogmes éphé-mères.
Quant à l’idée de l’expiation, elle dérive d’une concep-tion étroite de la justice, une manière de la sentir barbare et confuse ; c’est l’hérédité transportée dans la responsabilité humaine. – Le Bon Dieu oriental, qui n’est pas bon, fait payer aux petits enfants les fautes de leur père, comme un pacha qui réclame à un fils les dettes de son aïeul. Nous en sommes encore là, quand nous disons la justice, la colère, ou la miséricorde de Dieu, toutes qualités humaines, relatives, finies et partant incompatibles avec l’absolu. –
Quels clairs de lune, le soir ! Lundi, vers minuit, des gens, qui s’en revenaient d’une assemblée, ont passé en ca-not sous mes fenêtres en jouant des instruments à vent. Cela m’a surpris tout à coup. J’ai fermé ma croisée… Mon cœur débordait… Ah ! les orangers de Sorrente sont loin !…
À EDMA ROGER DES GENETTES
[Été 1864.]
[…] Je pourrais dans quelque temps faire un cours sur le socialisme : j’en connais du moins tout l’esprit et le sens. Je viens d’avaler Lamennais, Saint-Simon, Fourier et je re-
– 575 – prends Proudhon d’un bout à l’autre. – Si on veut ne rien connaître de tous ces gens-là, c’est de lire les critiques et les résumés faits sur eux ; car on les a toujours réfutés ou exal-tés, mais jamais exposés. – Il y a une chose saillante et qui les lie tous : c’est la haine de la liberté, la haine de la Révolu-tion française et de la philosophie. Ce sont tous bonshommes du Moyen Âge, esprits enfoncés dans le passé. – Et quels cuistres ! quels pions ! Des séminaristes en go-guette ou des caissiers en délire. – S’ils n’ont pas réussi en 48, c’est qu’ils étaient en dehors du grand courant tradi-tionnel. – Le socialisme est une face du passé, comme le jé-suitisme de l’autre. – Le grand maître de Saint-Simon était M. de Maistre et l’on n’a pas dit tout ce que Proudhon et Louis Blanc ont pris à Lamennais. – L’école de Lyon, qui a été la plus active, est toute mystique à la façon des Lollards. – Les bourgeois n’ont rien compris à tout cela. – On a senti instinctivement ce qui fait le fond de toutes les utopies so-ciales : la tyrannie, l’antinature, la mort de l’Âme […]
À AMÉLIE BOSQUET
[Paris,] mardi soir [9 août 1864].
Je n’avais pas besoin de votre lettre pour savoir que vous êtes un bon cœur et un excellent esprit. Mes brutalités, ou plutôt ma grossièreté, comptaient bien là-dessus. Si j’avais douté de votre intelligence, je ne vous aurais pas écrit si vertement, et, puisque vous acceptez mes baisers quand même, je vous en envoie quatre, un sur chaque joue et deux autres, un peu plus longs, placés un peu plus bas.
Voilà tout ce que j’ai voulu vous dire : je regarde ledit Béranger comme funeste. Il a fait accroire à la France que la
– 576 – poésie consistait dans l’exaltation rimée de ce qui lui tenait au cœur. Je l’exècre par amour même de la démocratie et du peuple. C’est un garçon de bureau, de boutique, un bourgeois s’il en fut ; sa gaieté m’est odieuse. Après Voltaire, il faut clore la gaudriole religieuse. – Quel argument contre la phi-losophie, pour les Veuillot, qu’un tel homme ! Et puis, encore un coup, pourquoi ne pas admirer les grandes choses et les vrais grands poètes ? Mais la France, peut-être, n’est pas ca-pable de boire un vin plus fort ? Béranger et Horace Vernet seront pour longtemps son poète et son peintre ! Ce qui m’avait indigné dans votre article, c’était la comparaison que vous en faisiez avec Bossuet et Chateaubriand, qui sont cependant loin d’être des dieux pour moi. Je maintiens que le premier écrivait mal, quoi qu’on dise. Mais il serait temps de s’entendre sur le style. N’importe ! je ne compare pas ces patriciens à ce boutiquier.
Je n’ai pas attendu la réaction pour avoir un avis ; en 1840, il y a 24 ans, je me suis fait presque mettre à la porte pour l’avoir attaqué chez un de ses amis. C’était chez le pré-fet de la Corse, devant tout le conseil général. Je vous dirai même que, maintenant, assez souvent, je défends ledit Bé-ranger. Car on est encore bien plus bas que son idéal. Il y a, du reste, dans un des derniers volumes de Sainte-Beuve, une page exquise, où le Béranger que je conçois est admirable-ment décrit. J’y suis nommé en toutes lettres. Et cela m’a fait beaucoup rire tant c’est vrai !
Je vous accorde qu’il valait mieux que les gloires du jour. – L’éloge est mince, mais c’est jusque-là que je peux al-ler.
D’où vient qu’on est toujours indulgent pour la médio-crité dorée ? et qu’on sait Béranger par cœur et pas un vers de Saint-Amant, pas une page de Rabelais ? Pourquoi
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M. Thiers est-il notre grand historien ? etc., etc. Quelle vani-té que la littérature et que la gloire !
Le cavalier Marini a eu plus d’honneurs en France que tous ses écrivains réunis ? Qui est-ce qui lit Byron, mainte-nant ? même en Angleterre ! De tout cela, je conclus, suivant le père Cousin, que « le beau est fait pour 40 personnes par siècle, en Europe ». Je monte dans ma tour d’ivoire et ferme ma fenêtre. – Car autrement, autant se casser la margou-lette, ou devenir fou. Mais quand vous ferez de la critique, par humanité, tâchez un peu de hausser vos lecteurs jusqu’à vous, au lieu de descendre jusqu’à eux. Pensez à votre sa-cerdoce, comme dirait M. Prudhomme, et aimez-moi tou-jours, car je suis vôtre.
À JULES DUPLAN
Sens, hôtel de l’Écu de France,
mercredi, 9 h 1/2 du soir [17 août 1864].
Tu l’avais deviné : le serf qui lavait la voiture rue du Château-d’Eau est familier (c’est lui que j’ai eu pour auto-médon, Monsieur), familier, mais bon. À Villeneuve-Saint-Georges, il a été sur le point, sans y être nullement convié, de s’asseoir à table à côté de moi. – Liberté justifiée par l’amour qu’il me portait ; il me trouve « un Brave Homme ». J’ai été fortement rincé par la pluie dans sa société. Quel temps, miséricorde ! J’étais tellement mouillé à Corbeil, que j’ai pris un bain chaud pour faire sécher mes vêtements. Dans l’établissement aquatique de cette infâme localité, on est servi par des jeunes filles de 15 ans, et une dame qui en-trouvre la porte des cabinets avec une décence sans pareille. – Rien n’est convenable comme ce bras s’allongeant le long
– 578 – du mur, pour prendre vos nippes. C’était bien là l’occasion de te foutre une douce dans la baignoire. Eh bien non ! Je me suis contenté de chier, pas dans la baignoire, mais dans un cabinet à côté. – Après avoir manqué de me colleter avec deux charbonniers et un loueur de voitures, j’ai pris l’omnibus de Melun en compagnie de deux maçons, forte-ment allumés, et d’un ouvrier champêtre qui schlinguait l’eau-de-vie et l’ail, et suis arrivé à 9 heures du soir dans Me-lun, mourant de faim et de froid. Se méfier de l’hôtel du Commerce ! Puis, ce matin, j’ai fait un voyage exquis de Me-lun à Montereau par le bord de la rivière, sous des roches couvertes de vignes, en plein soleil… Mon cocher portait à sa boutonnière 4 décorations, ce qui fait que les passants me saluaient.
Arrivé ici à 2 heures, j’ai visité le collège, l’asile austère où fut élevé notre grand poète dramatique, celui que la pu-deur empêche de nommer et qui se livre à des existences de Richard Darlington comme tu le verras dans le petit bout de torche-cul ci-renfermé. La concierge du collège est une femme de 40 ans environ, tétonnière, brune, l’air excellent. Pendant qu’elle me montrait le dortoir l’idée m’a pris de la renverser sur un lit et de l’enfiler, en l’honneur de Doucet. – Mais j’ai pensé que ça pourrait avoir des suites graves. Cette considération m’a retenu. – Oh ! le beau sacristain que celui de la cathédrale ! Quel Onuphre ! Une barbe de 15 jours, une bosse sur chaque omoplate, un pif étroniforme, et une gueule ! une gueule ! Il m’a montré le manteau du sacre de-Charles X, divers chefs de saints, les habits de Thomas Beck-et, etc., etc., et a « reconnu de suite que j’étais un amateur ». J’ai vu aussi un rude cierge, donné par le pape à monsei-gneur ! Il pèse 20 livres et sert une fois par an seulement. – Afin qu’il dure davantage, on ne l’allume jamais ; un sémina-riste le porte à la procession devant monseigneur.