Correspondance - Tome III
À Maurice Schlésinger ................................................. 97
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.
– 288 – hallucination intérieure, une obsession compliquée d’un commencement de maladie de cœur, en sorte que le moral et le physique réagissent l’un sur l’autre. Il me conseille de voyager, mais pour cela, il me faudrait quelqu’un qui m’inspirât assez de confiance pour me laisser conduire comme un enfant. Je n’ai plus ni force, ni volonté, si ce n’est une résistance d’inertie. Si Dieu ne m’envoie un secours inespéré, je succomberai inévitablement. J’ai une invincible répugnance à me déplacer, le moindre changement me cause des peurs affreuses. Pourtant je ne puis rester ici, j’ai une jolie habitation à la campagne, mais tous ceux que je voyais sont morts ou absents. Les habitants d’Angers me sont hostiles, l’idée de passer ici un autre hiver m’effraye. Où aller, quel lieu choisir ? Je n’ai rien que je puisse aimer sur la terre. Je vis par instinct de conservation ; sans la crainte de la confession, je regarderais la mort comme un grand bien. Je ne mange plus, je ne dors plus. Je vous écris à l’aube, je n’ai pas encore dormi. Vous recevrez la visite d’un jeune Angevin, c’est le fils d’une dame que je connais depuis long-temps ; il se nomme GUINHUT et il a lu Madame Bovary, il vous admire. Il m’a demandé un mot pour vous que je n’ai pas cru devoir lui refuser. Il fait des vers et veut embrasser la carrière littéraire, c’est un excellent jeune homme digne de confiance.
Avez-vous vu Mme Sand, je lis son Tamaris qui conjure un peu mes maux. Si vous la voyez, dites-lui combien je vis près d’elle par la pensée. J’attends toujours Salammbô ! Je n’ai point encore lu Les Misérables. J’ai La Légende des siècles. Bien des gens d’esprit n’ont pu aller jusqu’au second vo-lume. Je crains d’en faire autant. J’aime peu les vers. Je n’écris plus que quelques pages de ma vie passée que vous lirez quelque jour si vous ne m’avez pas tout à fait oubliée. Je suis triste à la mort. Le ciel gris rappelle les plus mauvais
– 289 – jours d’hiver. Je désespère de tout, et de moi-même surtout ! Il n’existe pas de malheur semblable au mien ! Plaignez-moi et consolez-moi ! Je ne puis venir à bout de l’Histoire de France d’Henri Martin, je la préfère cependant à Michelet. Son siècle de Louis XIV contient des détails tels que je n’ai pu les lire. J’admire La Campagne de 1815 d’Edgar Quinet, c’est parfait. Je lis La Réforme littéraire qui contient de bons articles, mais cela ne remplace pas la Revue de Paris. Je trouve les feuilletons de La Presse et du Siècle déplorables. Que dites-vous de La famille de Mestral du Siècle et de Bouche de fer de La Presse ? Là pas une idée, pas même de sens commun.
Adieu, cher Monsieur, donnez-moi parfois un souvenir et croyez à l’inaltérable affection avec laquelle je suis.
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset,] vendredi [24 janvier 1862].
Pourquoi ta bonne-maman ne m’a-t-elle pas écrit, au-jourd’hui, mon Carolo ? Est-elle malade ? S’il fait à Paris le temps qu’il fait à Croisset, je n’en serais pas surpris. Tu n’imagines pas l’humidité dans laquelle nous sommes plon-gés. La maison est dans un état pitoyable depuis que l’on ré-pare la salle à manger, surtout. On a l’air d’habiter au milieu des ruines. – J’ai pour distraction la conversation des ou-vriers, le père Senart qui ne me paraît pas fort du tout et l’illustre Migraine qui sort de mon cabinet à l’instant. Il me tarde bien de m’en aller, et de bécoter tes bonnes joues.
– 290 –
Je vais aujourd’hui à Rouen dîner chez le petit Baudry, avec des Persans. Je passerai à l’Hôtel-Dieu et je profiterai de l’occasion pour prendre un bain de vapeur. Ça me délas-sera. La fin de Carthage est lourde.
La lettre du couvent, que je viens d’ouvrir par ton ordre, est pour t’inviter à assister au tirage de la loterie, qui a eu lieu hier.
Je suis content que tu étudies un peu plus ton piano. Tâche d’acquérir le plus de talents possible. Ça fait passer le temps agréablement, et ça peut servir.
Continue à lire l’Histoire de la conquête. Ne t’habitue pas à commencer des lectures et à les planter là pour quelque temps. Quand on a pris un livre, il faut l’avaler d’un seul coup. C’est le seul moyen de voir l’ensemble et d’en tirer du profit. Accoutume-toi à poursuivre une idée. Puisque tu es mon élève, je ne veux pas que tu aies ce décousu dans les pensées, ce peu d’esprit de suite, qui est l’apanage des per-sonnes de ton sexe. Voilà des conseils bien rébarbatifs (ou rébarbaratifs), mon bibi, et qui sentent le sheik. – Mais ta lettre de ce matin est si gentille et bien troussée que l’on peut te parler comme à un jeune homme raisonnable, ce qui est le plus grand éloge que je puisse te faire.
À propos de lettres, je ne comprends goutte à celles que m’écrit the young Edward, je me perds dans toutes ses his-toires. Il passe sa vie à se monter et à se démonter alternati-vement le bourrichon.
Est-ce bientôt fini, le cours de danse ? j’ai reçu une lettre de Mme Sandeau, qui me charge de l’excuser près de ta grand-mère. Mais elle a eu une grippe abominable.
– 291 –
Adieu, ma chère Caroline. Je t’embrasse bien tendre-ment.
Ton vieil oncle.
À JULES SANDEAU
Croisset, 26 janvier [1862].
J’ai une singulière requête à vous faire, mon cher ami.
Voici l’histoire :
J’ai reçu hier une lettre de Baudelaire m’invitant à solli-citer votre voix pour sa candidature à l’Académie.
Or, comme je trouve insolent de vous donner, en cette matière, un conseil, je vous prie de lui donner votre voix, si vous ne l’avez déjà promise à quelqu’un.
Le candidat m’engage à vous dire « ce que je pense de lui ». Vous devez connaître ses œuvres. Quant à moi, certai-nement, si j’étais de l’honorable assemblée, j’aimerais à le voir assis entre Villemain et Nisard ! Quel tableau !
Faites cela ! Nommez-le ! Ce sera beau. Il paraît que Sainte-Beuve y tient.
Je ne sais rien de toutes ces choses dans mon petit trou, étant acharné à la fin de Carthage, qui aura lieu dans deux ou trois semaines ; après quoi j’irai vous serrer les deux mains.
C’est ce que je fais à distance, en vous priant de me dé-poser aux pieds de Mme Sandeau et de me croire, mon cher Maître,
– 292 –
tout à vous.
À CHARLES BAUDELAIRE
[Croisset,] dimanche soir [26 janvier 1862].
Mon cher Baudelaire,
Le premier devoir d’un ami est d’obliger son ami. Donc, sans rien comprendre à votre lettre, je viens d’écrire à San-deau en le priant de voter pour vous. – Mais sa voix doit être promise ?
J’ai tant de questions à vous faire, et mon ébahissement a été si profond qu’un volume ne me suffirait pas !
J’espère vous voir avant un mois.
D’ici là, bonne chance.
Et tout à vous.
Malheureux ! vous voulez donc que la coupole de l’Institut s’écroule.
Je vous rêve entre Villemain et Nisard.
À MAURICE SCHLÉSINGER
Croisset, mardi [28 janvier 1862].
Mon Cher,
– 293 –
Ma mère m’écrit de Paris avoir vu votre fils qui est maintenant à ce qu’il paraît un monsieur à barbe. Il lui a dit que Mme Maurice était malade d’une affection nerveuse. Qu’est-ce donc, mon Dieu ! Donnez-moi je vous prie de ses nouvelles, promptes et détaillées.
Je suis encore ici pour douze jours, après quoi je m’en retourne dans la capitale avec mon livre achevé. Mais je ne sais encore si je le ferai paraître maintenant et si je n’attendrai pas le mois d’octobre, à cause des Misérables d’Hugo.
Je suis si accablé et si pressé de besogne que je ne vous en ai pas souhaité la bonne année – ces jours-ci. Acceptez donc, cher ami, pour vous deux tous mes souhaits de bon-heur.
Adieu – écrivez-moi (lisiblement) et excusez mon laco-nisme. Mes sentiments sont plus longs que mes phrases.
Je vous embrasse.
À ALFRED BAUDRY
[Croisset, 31 janvier 1862.]
Êtes-vous parti à Paris ? Sinon, venez donc dimanche matin déjeuner. Si vous ne pouvez ce jour-là, dites-moi quel jour. – J’aurais besoin de le savoir pour mes petits arrange-ments particuliers. Je pars certainement au commencement de l’autre semaine. À vous.
Vendredi 31.
– 294 –
À CHARLES BAUDELAIRE
[Croisset,] dimanche [2 février 1862].
Je vous envoie la lettre que j’ai reçue de Sandeau hier matin. Je vous prie de ne pas la perdre et de me la rendre, quand vous l’aurez lue, mon cher Baudelaire.
Et ne me remerciez pas trop pour un petit service qui ne m’a rien coûté du tout.
Comment voulez-vous que je connaisse l’article de Sainte-Beuve ? Qui m’en aurait parlé, puisque je ne vois per-sonne ?
Je compte me livrer avec vous à un fier dialogue dans une quinzaine de jours.
Mille poignées de main.
À vous.
À ALFRED BAUDRY
[Croisset, vendredi 7 février 1862.]
Si vous avez les volumes de la bibliothèque du Cabinet des fées, faites-en un paquet, mon bon. Narcisse va le pren-dre.
Si vous ne les avez pas, n’en ayez souci. – Je ne suis nul-lement pressé de faire cette lecture. – Carthage va me tenir encore jusqu’à la fin de mars, et peut-être d’avril. – J’aurai d’autres choses à lire à Paris.
– 295 –
Mais si vous ne venez pas demain samedi, je ne peux plus vous recevoir que mardi, parce que dimanche je recopie toutes mes pages, et lundi (si vous voulez savoir des détails intimes) je me purge, Monsieur, afin de bannir mes humeurs peccantes et d’arriver frais dans la capitale.
Si vous venez mardi, nous nous en retournerions en-semble par le bateau de 2 h 1/2.
Samedi, vous vous trouveriez avec Édouard Lebarbier.
Mercredi, à 9 heures 15, je fous mon camp, Dieu merci ! Je l’espère, du moins. – (Foutre mon camp !) J’écris comme M. Thiers.
À bientôt. Il faut que vous veniez un de ces deux jours-là, sacrebleu !
Le vostre.
À JULES DUPLAN
[Croisset,] dimanche soir [9 février 1862].
Je t’attends, ô Dolbourg, dimanche prochain à 11 heures pour déjeuner suivant les vieux us.
À moins que tu ne fasses partie de ces individus dont parle Dumolard et que la maréchaussée n’arrête le cours de tes crimes d’ici à la semaine prochaine.
Ton vieux.
Mardi matin.
– 296 –
Le bougre du rural n’ayant pas pris ma lettre hier, il se fait qu’elle sera en retard de 24 heures. Je reçois ton portrait. Merci, cher vieux. Tu seras suspendu près de ma glace dans mon cabinet. Je pars demain pour Mantes. J’arriverai à Paris samedi soir.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Croisset, 10 février 1862.]
Collez sur votre glace, ô mes chéris ! que :
dimanche prochain 16 je vous attends, boulevard du Temple. – Dans l’après-midi.
Si vous ne pouviez venir ce jour-là, envoyez-moi un pe-tit mot, pour me dire le jour et l’heure où nous pourrons nous embrasser.
Mais je compte sur vous néanmoins.
À bientôt.
Je vous serre les quatre mains à vous casser les doigts.
Je reste chez Bouilhet de mercredi à samedi soir.
Lundi matin.
À JULES DUPLAN
Croisset, jeudi matin [13 février 1862].
Je t’attends dimanche prochain à 11 heures pour déjeu-ner.
– 297 –
Et je n’admets aucune excuse, tu sais ! mon bon !
J’ai bien envie de t’embrasser.
Ton.
À JULES DUPLAN
[Paris, 15 février 1862.]
Mon pauvre Vieux,
Me voilà revenu. – Je t’attends demain à 11 heures pour déjeuner, selon les vieux us.
Je t’embrasse.
Samedi, 2 heures.
À JULES DUPLAN
[Paris, vers le 20 février 1862 ?]
J’ai invité Gleyre à déjeuner pour dimanche prochain.
N’oublie pas de le prendre et de l’accompagner.
À toi.
– 298 –
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, 21 février 1862.]
Venez-vous demain au Renan ? À quelle heure dois-je vous attendre ?
À vous.
Vendredi midi.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, 24 février 1862.]
Mille excuses, mon cher ami. Mais il m’est impossible d’aller chez vous jeudi. Je serai plus heureux une autre fois. – Espérons-le !
Je compte vous faire une petite visite, à la fin de la se-maine prochaine après le Carnaval.
Si vous n’avez rien de mieux à faire dimanche dans l’après-midi, venez donc causer un tantinet.
Un grand serrement dans vos quatre mains.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, 4 mars 1862.]
Est-ce une conduite ? Que devenez-vous ?
Je vous ai vainement espéré dimanche dernier.
– 299 –
Or dimanche prochain je vous attends à 11 heures, pour prendre la côtelette du Désert.
À vous.
Mardi gras.
À THÉOPHILE GAUTIER
[Paris, mars-avril 1862 ?]
Tu sais, ô grand homme, que je t’attends samedi pro-chain à 6 h 1/2 pour dîner avec Sainte-Beuve.
N’oublie pas, sacré nom de Dieu !
Tout à toi.
Boulevard du Temple, 42.
À SAINTE-BEUVE
[Paris,] mercredi soir [mars-avril 1862 ?]
Mon cher Maître,
Êtes-vous assez aimable pour venir samedi prochain dî-ner chez moi avec Théo ?
Si rien ne vous en empêche, faites-nous ce plaisir !
Mille poignées de main de votre.
Boulevard du Temple, 42.
– 300 –
À AMÉLIE BOSQUET
[Paris,] lundi (nuit de) [14 avril 1862].
Comme j’ai passé deux dimanches consécutifs à parler des Misérables, vous me pardonnerez, n’est-ce pas, si je ne vous en envoie pas une critique détaillée ?
Je suis à peu de chose près de votre avis, ou peut-être de votre avis complètement. Êtes-vous contente ?
Depuis trois semaines j’ai pris l’air deux fois. Je ne vais nulle part. J’ai encore 5 pages pour avoir complètement fini. – Elles ne sont pas les plus faciles. – Et je n’en peux plus. Voilà juste cinq ans que je travaille à cet interminable bou-quin. Donnez-moi des nouvelles de votre santé.
Je vous embrasse.
À vous.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, 14 avril 1862.
Il y a un siècle, cher Monsieur et ami, que je me refuse le plaisir de vous écrire. J’ai pourtant été bien souvent avec vous par la pensée. J’ai vu dans un journal qu’on vous avait remarqué dans un bal travesti, chez je ne sais quel grand personnage et j’ai pensé que vous renonciez un peu à votre vie de solitude. Que devient Salammbô que nous attendons toujours. J’ai La Légende des siècles que je n’ai point encore lue. Je compte avoir Les Misérables ; la confession du con-ventionnel à l’évêque que j’ai lue m’a paru parfaite de vérité.
– 301 –
J’ai surtout remarqué le passage où il dit que 93 fut une ré-plique. Je vous adresse ma lettre à Paris où vous devez être. J’ai passé un hiver tel que pour rien au monde je ne voudrais en recommencer un pareil. J’ai cru devenir folle, et souvent j’en ai été bien près. Maintenant voici le printemps, tout est vert et blanc, je crois que je reprends un peu d’énergie. J’ai été obligée de laisser de côté l’idée de la confession, quoiqu’en ce temps elle soit obligatoire. Je suis peinée de ne pouvoir remplir cette prescription, mais Dieu ne veut pas que je devienne folle et je sens que je le deviendrais. J’attendrai que le calme et la lumière se fassent dans mon âme. J’ai éprouvé des crises si affreuses, que l’idée seule de leur retour me fait trembler. Il me semble que je redeviens jeune et qu’un travail de transformation se fait en moi. Je me sens capable d’enthousiasme, d’admiration, d’amour, mais rien autour de moi ne peut servir de prétexte à ces senti-ments. Je n’ai point l’appui moral dont j’aurais besoin, la re-ligion que j’ai été habituée à voir à travers le prêtre me manque, nul ne m’est sympathique ici, le monde n’existe pas pour moi ! Les idées, les opinions des habitants de l’Anjou me sont antipathiques. Je me suis cruellement ennuyée tout l’hiver et vous ne pouvez imaginer ce que c’est qu’une femme qui s’ennuie. Cela conduit les faibles à des fautes et les autres à la folie ou au suicide. Je relis les premiers ro-mans de G. Sand. Je les admire toujours davantage et pour-tant aucun ne me touche comme Madame Bovary. C’est que ce roman est vrai, réel, et voilà pourquoi il n’est pas égalé par les plus grands chefs-d’œuvre ; moi aussi j’accuse sou-vent le sort qui m’a constamment placée dans le plus triste milieu. Je sens le besoin impérieux d’aller ailleurs. J’ai à Tours des parents nobles qui désirent ma présence ; à la vé-rité ils n’ont pas mes idées, ni mes opinions, mais je louerai une maison à Tours pour un mois, la Touraine a mes meil-
– 302 – leurs souvenirs. J’ai dans mes mémoires des pages à ce sujet que vous lirez, car, d’après mon testament, ces mémoires vous seront donnés et vous pourrez en faire prendre copie. De Tours, si j’en ai le courage, j’irai à Paris. Savez-vous ce qui m’a fait vivre dans ces derniers temps : l’audition d’un mauvais opéra ; on a raison de dire que l’on [n’]aime que l’idéal qu’on porte en soi et non l’objet qui existe, l’amour n’est jamais qu’une création de celui qui l’éprouve. J’ai mis, sans doute, dans cette musique si mal exécutée, tout ce que mon âme renferme de poésie, de besoin d’aimer quelque chose ; à présent que je n’ai plus d’opéra, c’est comme si on m’avait ôté mon pain quotidien. G. Sand fait dire à Lélia : « Je fus à l’opéra à Venise et je sentis que je devais y retour-ner chaque soir ou mourir. » C’est moi, je ne vis que là, ce goût est inné chez moi. Les Romains voulaient du pain et des spectacles. Je vivrais de ces derniers, c’est un besoin plus impérieux que celui du pain. Ne m’oubliez pas trop, songez à ma solitude, à mon abandon, à mon besoin de sou-tien et d’amitié. Pour moi, vous m’avez inspiré trop d’estime, de sympathie, vous avez été trop bon pour moi, pour que je ne pense pas tous les jours à vous. Croyez donc à l’inaltérable amitié avec laquelle je suis.
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, 21 avril 1862 ?]
Mes Bichons,
Nous serons demain à 6 heures devant la Librairie nou-velle pour dîner avec ensemble.
– 303 –
En cas d’impossibilité prévenez-nous.
Tâchez d’avertir Saint-Victor.
À vous.
À THÉOPHILE GAUTIER
[Paris, 22 avril 1862.]
Suis-je encore cette fois obligé de manger à moi seul la portion de trois ?
Tâche de venir jeudi, sacré nom de Dieu ! – Il y a long-temps que nous n’avons causé, tranquillement.
J’éprouve le besoin de te faire un discours sur Les Misé-rables.
Ton.
Le couvert du Toto sera mis.
Mardi matin.
À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
Paris, 24 avril 1862.
Je suis bien aise d’apprendre, par votre dernière lettre, que votre état s’améliore ; tâchez que cela dure. Votre inten-tion de venir à Paris est excellente. Voilà bien longtemps que je vous prêche la distraction, les voyages. Quand espérez-vous mettre ce projet à exécution ? C’est le plus sensé que vous ayez jamais eu ; mais, puisque vous aimez la musique,
– 304 – ce grand soulagement des nerfs malades, je vous conseille de remettre à l’hiver prochain votre voyage à Paris. Vous trouverez alors de quoi vous satisfaire amplement.
J’ai enfin terminé, dimanche dernier, à sept heures du matin, mon roman de Salammbô. Les corrections et la copie me demanderont encore un mois et je reviendrai ici dans le milieu de septembre, pour faire paraître mon livre à la fin d’octobre. Mais je n’en puis plus. J’ai la fièvre tous les soirs et à peine si je peux tenir une plume. La fin a été lourde et dif-ficile à venir.
Mme Sand, dont vous me parlez souvent, est à Paris, pour les répétitions d’un drame qu’elle a fait en collabora-tion avec Meurice. Je n’ai pas encore eu le temps d’aller la voir ; ce sera pour la semaine prochaine, nous parlerons de vous.
Je ne partage pas toutes vos idées sur Les Misérables. Mais, avant d’avoir une opinion arrêtée sur une œuvre aussi considérable, il faut connaître l’ensemble.
Depuis deux mois que je suis à Paris, j’ai vu fort peu de monde, mais ce que j’en sais n’est ni beau ni édifiant. Le sens moral me paraît baisser de plus en plus ; on se rue dans le médiocre. Petites œuvres, petites passions et petites gens : on n’a pas autre chose autour de soi.
Deux curiosités charmantes attirent maintenant les gens de goût : le musée Campana et le jardin d’Acclimatation. On peut là rêver, pendant de longues heures, à des époques dis-parues et à des pays lointains.
Excusez la brièveté de ma lettre, et croyez que mon af-fection pour vous est plus longue que mon papier.
– 305 –
Mille bonnes tendresses ; le vôtre tout dévoué.
À EUGÈNE DELATTRE
[Paris, fin d’avril 1862.]
Non ! Bouilhet n’a pas de prix. C’est une bêtise du Moni-teur qui est cause de ce cancan.
Mes compliments, mon cher Monsieur, bon voyage et bonne chance.
Ton ancien.
Foulongne m’a demandé une chose absurde et impos-sible. Tâche de le lui faire comprendre.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, avril-mai 1862 ?]
C’est à 7 h 1/2 (samedi) que commence cette chose à l’École lyrique.
Nous dînons ensemble, n’est-ce pas ? C’est convenu. Voulez-vous que j’aille vous prendre rue Saint-Georges entre 5 et 5 heures et demie.
À vous, mes très chers.
Jeudi.
– 306 –
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, avril-mai 1862 ?]
Je compte sur vous demain à 7 h. du soir pour m’accompagner à l’École lyrique.
Voulez-vous que j’aille vous prendre chez vous à 7 h. ? En cas de non-réponse, c’est ce que je ferai.
Mille tendresses.
Je ne peux pas dîner dehors. Sans cela nous eussions cauponisé ès tabernes méritoires.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Paris, 1er mai 1862.]
C’est à midi qu’il faut que vous soyez au musée Campa-na. Parce qu’à 3 heures l’impératrice arrive.
Je préviens Saint-Victor.
À vous.
À AMÉLIE BOSQUET
[Paris, début de mai 1862.]
Pauvre chère Amie,
J’ai longtemps hésité à vous écrire. – Car il m’est impos-sible de trouver des mots, des consolations, comme on dit.
– 307 –
J’ai passé par là. Et toutes les phrases banales que l’on dé-bite en pareilles circonstances, loin de soulager, irritent. – Mais si nous étions l’un près de l’autre, vous verriez bien que je ne suis pas insensible à votre douleur.
J’ai pensé longuement à vous. – À votre solitude main-tenant complète. J’ai senti quelque chose de vos arrache-ments et je vous ai vue dans la désolation et dans les larmes.
Êtes-vous un peu plus tranquille maintenant ? Écrivez-moi un seul petit mot pour répondre aux deux longues poi-gnées de main que je vous envoie. – En vous regardant, jusqu’au fond du cœur, tendrement.
Jetez-vous tête baissée dans le travail. L’encre est un vin qui grise, plongeons-nous dans les rêves, puisque la vie est si atroce !
Du courage ! pauvre chère amie, et soyez sûre que je vous aime bien. Mais à quoi cela vous sert-il ?
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris, 6 mai 1862.]
(À lire tout haut, la main gauche sur le cœur et la droite levée en l’air, pour punir la jeune personne.)
Mon Bibi,
Je te renvoie une lettre adressée à Jeanne. Sans doute que tu lui en as envoyé une qui m’était destinée. « Nous sommes bien légers ! bien légers ! »
– 308 –
Pour réparer ton étourderie, tu devrais m’envoyer une longue lettre me donnant des nouvelles de ta bon[ne]-maman, de ta personne, et de Croisset.
Je deviens décidément sheik et bedolle. Croirais-tu que je m’ennuie de la campagne et que j’ai envie de voir de la verdure et des fleurs ? J’en rougis de honte. Voilà la pre-mière fois de ma vie que ce sentiment épicier surgit dans mon âme.
Il m’est impossible de continuer mes corrections de Sa-lammbô. Le cœur me saute de dégoût à la vue de mon écri-ture. J’attends Monseigneur avec impatience. Il sera ici avant huit jours. Je lui écris d’avancer son voyage, si cela se peut.
Duplan m’a payé hier à dîner et m’a ensuite régalé du spectacle. – Je dîne demain chez Mme Cornu.
Je vais me mettre à te faire du programme.
Adieu, ma chère petite Caro. Embrasse ta bonne-maman pour moi et soigne-la bien.
Ton vieil oncle qui te bécotte sur
les deux joues.
À JULES DUPLAN
[Paris, 6 mai 1862.]
Mon cher Vieux,
Je t’attends pour dîner jeudi à 6 heures. – Et après le dî-ner je te lirai ce que tu ne connais pas du roman.
– 309 –
Monseigneur sera probablement ici, vendredi. – La se-maine prochaine je ferai des courses et commencerai les préparatifs de mon départ. Donc à jeudi.
Si je n’ai pas de réponse, je compte sur toi. – En cas d’empêchement de ta part, préviens Maisiat.
À toi.
Mardi.
À JULES DUPLAN
[Paris,] mardi soir [6 mai 1862].
Mme Cornu m’a invité à dîner pour demain.
Je me propose d’aller te prendre chez toi vers 4 heures.
Ne me réponds pas, si cela te convient.
À toi, ton.
À THÉOPHILE GAUTIER
[Paris,] jeudi [9 mai 1862].
Mon bon Théo,
Je suis chargé par M. Cornu de te faire des excuses. Tels sont ses mots que je te transmets.
Il y a eu, relativement aux articles à écrire sur le musée Campana, beaucoup de malentendus. Un tas de farceurs se sont jetés là-dessus avec emportement croyant se faire bien
– 310 – voir du souverain, etc., etc. Je t’épargne les nombreux dé-tails de ces potins.
Bref, je suis chargé de te demander officiellement si tu veux écrire dans Le Moniteur des articles sur les peintures, les vases et les terres cuites.
La sculpture et les bijoux sont donnés à je ne sais plus qui ? – ce que l’on regrette amèrement.
Voilà ! réponds-moi tout de suite.
J’ai vu le sieur Toto hier, l’ayant mandé près de ma per-sonne pour avoir ton adresse.
Adieu, vieux cher Maître. Je t’embrasse tendrement.
À THÉOPHILE GAUTIER
[Paris,] boulevard du Temple, 42, mardi [14 mai 1862].
Mon vieux Théo,
Je t’ai adressé, il y a cinq ou six jours, une lettre à l’hôtel Sablonnière. Accuse ton fils de cette bêtise. Saint-Victor, heureusement, m’a averti, et j’ai, ce matin, été prendre ton adresse au Moniteur.
Dans cette lettre, qui a été perdue, sans doute, je te di-sais que M. Cornu me chargeait de te faire des excuses. Ce sont ses propres paroles. Il y a eu (quant aux articles à faire dans Le Moniteur sur le musée Campana) des malentendus déplorables, un tas de farceurs se sont jetés là-dessus. Bref, je suis chargé de te demander officiellement si tu veux te
– 311 – charger de la peinture, des vases et des terres cuites. Ré-ponds-moi tout de suite.
L’objection que tu resteras encore à Londres pendant un mois n’en est pas une. On attendra ton retour.
Je crois, cher vieux Maître, avoir bien emmanché cette affaire. – Tu soigneras tes articles. – Tu deviendras l’ami de Mme Cornu, etc. « J’ai mon plan », comme le général Cavai-gnac.
Adieu, ne t’embête pas trop, embrasse Ernesta et tes filles de ma part. Ton.
Le sieur Bouilhet ci-présent me charge de le déposer à tes pieds.
À ERNEST FEYDEAU
[Paris, 16 mai 1862 ?]
Mon vieux Feydeau,
Je me suis tellement plu à ton dernier festin, j’ai trouvé les mets tellement bons, ton môme si beau, Mme Feydeau si charmante, et toi… « Ici nous renonçons à peindre » (Notre-Dame-de-Paris, tome III, p. 957) que je n’hésite pas à dire OUI !!! Donc tu me verras demain samedi comparaître en ton logis vers 7 heures.
– 312 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Paris, 19 mai 1862.]
Ma chère Lilinne,
Merci de ta gentille lettre. Je devrais y répondre par une fort longue. Mais, sérieusement, je suis fort occupé. Ma co-piste me met en fureur. Je devais tout avoir demain. Et je n’ai encore que 80 pages. Ce sera bien heureux si le manus-crit entier est recopié à la fin de la semaine. Je vais ou j’envoie tous les jours dans son établissement. Bref, j’espère que, le galop de ce matin ayant produit quelque effet, dans huit jours je baiserai à mon aise tes bonnes joues.
Monseigneur lit sa pièce demain à Fournier à 8 heures du matin. Mais on prétend que ledit Fournier va faire faillite.
Je suis en train de lire le dernier des 4 volumes des Mi-sérables nouvellement parus. Je vous les apporterai.
Nous avons hier dîné chez Mme Cornu, et mercredi nous dînons avec les bichons.
Maisiat est venu hier me faire ses adieux. Il part pour la campagne. Embrasse ta bonne-maman pour moi, bien ten-drement.
Ton vieux ganachon d’oncle.
À CHARLES LAMBERT
[Paris, vers le 20 mai 1862 ?]
Mon cher Lambert,
– 313 –
Excusez-moi de ne pas aller vous faire mes adieux. Re-cevez-les ici sur cette feuille de papier. N’allez-vous pas tous les ans au Tréport ou à Fécamp ? Si vous passez par Rouen, cet été, rappelez-vous que Croisset est à un quart d’heure de ladite ville, et que vous y serez reçu avec ivresse.
J’aurais bien voulu cet hiver vous voir plus souvent. Mais ! etc. Espérons que l’hiver prochain sera plus bourré de hautes questions.
Adieu. Tout à vous.
Je vous serre les mains bien affectueusement, cher ami.
À AGLAÉ SABATIER
Croisset, lundi [26 mai 1862 ?]
Vous savez pourquoi je n’ai pas été vous voir, chère belle Présidente. – Mais je ne vous en suis pas moins recon-naissant et agréez, Madame, tous mes remerciements. Ma modestie m’empêche de vous en dire plus long.
Quand vous n’aurez rien de mieux à faire, écrivez-moi. Quand vous aurez envie de pleurer et que vous n’oserez, en-voyez-moi vos larmes. – Rien de ce qui vous arrive ne m’est indifférent. Cela m’a navré l’autre jour de vous voir ainsi. Mais qu’y puis-je, malheureux ? Vous, sacré nom de Dieu, qui étiez faite pour faire revivre l’hôtel de Rambouillet. – Une femme comme vous, née pour toutes les belles choses et qui les comprend si bien !
Les hommes sont des cochons, décidément, et vivre est un sale métier.
– 314 –
Qu’il est beau, le mot de La Bruyère : « Il est triste d’aimer sans une grande fortune. » Cela en dit plus long, comme profondeur de sentiment, que bien des ballades à la lune.
Mais ne désespérez pas. – Ne désespérez jamais. L’homme et les flots sont changeants. – Il faut se redire tou-jours ce grand mot : « Qui sait ? » Ça aide à s’endormir, et le vent tourne pendant la nuit.
Adieu, donc, chère amie ! Au mois d’août prochain. D’ici là, donnez-moi de vos nouvelles.
Je vous baise les bras jusqu’aux oreilles.
Mille tendresses.
À MICHEL LÉVY
Croisset, vendredi 30 mai [1862].
Mon cher Michel,
Je n’ai rien répondu aux propositions que m’ont faites vos collègues…
À JULES DUPLAN
[Croisset,] vendredi soir [30 mai 1862].
Je viens d’écrire à Lévy pour lui donner l’adresse de ton frère et l’avertir que c’est lui que j’ai chargé de traiter pour moi. Je l’engage à lui demander un rendez-vous.
– 315 –
Je ne fais à M. le Président de Blamont aucune recom-mandation, le sachant plus intelligent que son serviteur. Mais Minski dépose à ses pieds son champignon en le priant de s’arranger de telle sorte qu’il (Minski) puisse avoir de belles soupières pour ses glaces.
Je suis éreinté, mon pauvre vieux, et les dernières cor-rections de Salammbô m’achèvent. Elles sont plus longues et plus difficiles que je ne croyais. – J’ai un mal de tête qui ne me quitte pas. – Je me couche à 10 heures et je me lève à midi. Bref, le petit bonhomme n’en peut plus. J’attends l’Archevêque dans une quinzaine. – À moins que dans une quinzaine je ne parte avec ma mère pour Vichy ? cela sera décidé dans quelques jours.
Tu as vu comment mes futurs collaborateurs de la fa-meuse féerie m’ont lâché. J’en ai été plus peiné que surpris, moi qui connois les hommes. N’importe ! moi je ne me lâche pas. Mais il y a une chose qui me manque et dont je n’ai pas eu le temps de m’occuper à Paris dans ces derniers temps. – À savoir la collection des féeries que l’on a jouées depuis une trentaine d’années. Tâche de me la faire faire dans Le Magasin théâtral, et dans Le Monde dramatique. Ce sera une trentaine de francs que je devrai de plus à ta Seigneurie ? Tu serais bien gentil de t’occuper de cela. Je ne connais per-sonne à Paris qui puisse me rendre ce service, les de Gon-court étant absents. – Si au mois d’octobre je n’ai rien trou-vé, je passerai à d’autres exercices. Mais au moins j’en aurai le cœur net.
Tu m’enverrais cela par le chemin de fer avec les 2 derniers vo[lumes] des Misérables à l’adresse de mon frère.
Adieu, cher vieux, je t’embrasse bien tendrement. Ton
– 316 –
À JULES DUPLAN
[Croisset,] mardi [10 juin 1862].
J’ai reçu ton paquet, cher Vieux, et t’en remercie.
J’ai déjà avalé 4 féeries. C’est une lourde lecture. Mais je persiste à soutenir plus que jamais qu’il y a là-dedans quelque chose à faire ? Le d’Osmoy (que j’avais calomnié) ne m’a point lâché. Il viendra dans une quinzaine, brûlant de zèle. Ainsi dans trois semaines notre parti sera pris d’une fa-çon ou d’une autre.
Les dernières corrections de Salammbô m’ont fortement embêté. – Et j’éprouve un vieil éreintement qui ne se passe point. Je dors beaucoup sans en avoir la tête plus légère.
Je rêvasse des sujets de livres noirs et terribles.
J’attends Monseigneur samedi. Nous allons avoir quelques jours de pioche furieuse pour en finir avec Sa-lammbô, après quoi à la grâce de Dieu ! La vue seule de ma copie me pèse sur les bras.
Gleyre a eu tort de ne pas demander à Hetzel quels étaient ces conseils qu’il voulait me donner. Il faut tout en-tendre.
J’admire le toupet du Président de Blamont. Calme-le. Au reste je m’en rapporte complètement à sa sagacité.
Oh ! merci ! merci ! pour le Fanjat. Je me suis foutu une bosse hier dans mon lit avec l’élucubration de ce pauvre vieux. – Mets de côté tous les numéros où paraît sa Ven-geance. Je les lirai tous d’un seul coup. Ce bougre-là a des personnages à lui !
– 317 –
Tu aimes Albéric. Ça me fait plaisir. Mais il faut le voir avec moi. Je l’excite et il devient très beau. Nous sommes in-times bien qu’il me démolisse en cachette.
Adieu, mon pauvre vieux.
Je t’embrasse tendrement.
Ton
Puisque ton frère s’est chargé de mon affaire, il serait peut-être bon de savoir ce que Hetzel voulait dire ?
Si Lévy refuse on verrait ce que Hachette propose. – Mais la maison Hachette me déplaît avec ses locomotives ; espérons que l’Israélite aboulera ses piastres.
À ERNEST DUPLAN
Croisset, jeudi [12 juin 1862].
Mon cher Ami,
L’affaire, grâce à vous, me paraît bien emmanchée et j’ai bon espoir ; mais voici les considérations que je soumets à votre judiciaire :
1° Je ne crois point qu’il soit sage de laisser Lévy lire mon manuscrit.
Pourquoi cette exception défavorable ? Car jamais un éditeur ne lit les œuvres qu’il imprime. Quand je me suis abouché avec Lévy pour la Bovary (j’étais alors complète-ment inconnu), je lui ai offert de la lire. Il a refusé en disant
– 318 – que « ce n’était pas la peine ». Notez qu’il n’achète nulle-ment Salammbô, mais la valeur vénale que ma première pu-blication donne à la seconde.
Je ne crois pas qu’il abuse de mon manuscrit, mais voici ce qui arriverait. Quelle que soit son opinion, il commencera par faire de mon livre de grands éloges, en ayant bien soin d’ajouter que « ça ne marchera pas sur le public ». Puis il ira chez ses confrères déprécier ma denrée, et, de guerre lasse, il me faudra enfin revenir à sa boutique et en passer par ses conditions, à lui. Je crois ce petit aperçu grave. Quid dicis ?
2° Jamais, moi vivant, on ne m’illustrera, parce que la plus belle description littéraire est dévorée par le plus piètre dessin. Du moment qu’un type est fixé par le crayon, il perd ce caractère de généralité, cette concordance avec mille ob-jets connus qui font dire au lecteur : « J’ai vu cela » ou « Ce-la doit être ». Une femme dessinée ressemble à une femme, voilà tout. L’idée est dès lors fermée, complète, et toutes les phrases sont inutiles, tandis qu’une femme écrite fait rêver à mille femmes. Donc, ceci étant une question d’esthétique, je refuse formellement toute espèce d’illustration.
Je n’y avais pas pris garde lorsque j’ai vendu Madame Bovary. Lévy, heureusement, n’y a point songé non plus. Mais j’ai arrogamment refusé cette permission à Préault qui me la demandait pour un de ses amis.
3° Quant aux traductions et aux pièces de théâtre, je se-rai là-dessus aussi coulant que l’on voudra, parce que, jusqu’à présent, je n’ai point vu le nez d’une seule traduction et que le fameux droit de traduction réservé, inscrit à la pre-mière page de tous les bouquins modernes, me paraît une amère plaisanterie, une décevante blague. J’en avais une de la Bovary (en anglais) faite sous mes yeux et qui était un
– 319 – chef-d’œuvre. J’avais prié Lévy de s’arranger avec un édi-teur de Londres pour la faire paraître. Néant ! Donc, comme je ne compte de ce côté-là sur rien, je suis prêt à abandonner tout.
Cependant, comme j’ai une promesse envers Mme Cornu relativement à une dame allemande de ses amis, je me ré-serve le choix du traducteur en allemand.
J’ai aussi une espèce d’engagement avec Reyer pour un opéra. Il serait même possible que Salammbô, mise en mu-sique, inaugurât la Nouvelle Salle, car le libretto que l’on a donné audit Reyer lui plaît médiocrement et il est affriandé par l’idée de Carthage. Ainsi, réserve pour Reyer.
4° J’aime mieux une somme fixe que tant par exem-plaire. En effet, qui peut prouver jamais le nombre d’exemplaires vendus ?
5° Quant à la somme, vous pouvez en rabattre. Au lieu de 25 à 30 mille francs, demandez-en vingt mille. Nous ver-rons ce qu’il dira.
En résumé :
Je suis inflexible quant aux illustrations. Pour le prêt du manuscrit, je rechigne, et je crois la chose dangereuse. La question de traduction et de pièces est à voir et le chiffre demandé peut être abaissé.
Il me reste, mon cher Ami, à vous remercier bien fort et à vous serrer les mains – id. – en me disant tout à vous.
A-t-il été question de l’édition in-8°, des 100 exemplaires qui seront donnés et des 25 exemplaires sur papier de Hol-lande ?
– 320 –
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, le 13 juin 1862.
Cher Monsieur,
Vous aviez bien raison de prévoir que l’amélioration de mon état moral ne devait pas être de longue durée. J’ai éprouvé des crises affreuses, mon médecin veut absolument que je change de lieu et je n’en ai pas le courage. Cette lettre vous sera remise par le fils d’une dame de mes amies ; c’est un excellent et intelligent jeune homme qui n’a jamais été à Paris ; il écrit bien, avec facilité, des vers et a fait quelques pièces de théâtre, il est un de vos admirateurs et m’a priée, sachant aussi combien je vous estime et vous admire, de lui donner ce petit mot pour vous. Je suis persuadée d’avance que vous serez assez bon pour le renseigner sur la carrière qu’il désire embrasser, c’est une bonne et franche nature, vous n’aurez jamais à regretter l’estime que vous lui accor-derez et qu’il mérite.
Adieu, cher Monsieur, j’attends l’apparition de Salamm-bô avec impatience et je suis votre toute dévouée.
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
Ce jeune homme se nomme Camille GUINHUT.
À JULES DUPLAN
[Croisset, 15 juin 1862.]
Mon bon Vieux,
– 321 –
Ton frère, dans son avant-dernière lettre, m’en avait an-noncé une de ta Seigneurie, et je serais bien aise de l’avoir pour que tu me dises ton opinion sur le point en litige : dois-je ou ne dois-je pas prêter mon manuscrit à Lévy ?
Si tu dînes demain avec le Président de Blamont, dis-lui que je lui répondrai là-dessus mercredi. C’est demain qu’arrive Monseigneur. Je prendrai son avis, le tien, et je me déciderai.
Je suis sûr que mon notaire me trouve insensé ! – Il ne réfléchit pas assez à ceci. 1° Lévy, quoi qu’il trouve du ma-nuscrit, le dépréciera. 2° Nous pouvons nous fâcher, avoir recours à un autre éditeur. Cet autre éditeur, lui aussi, vou-dra savoir à quoi s’en tenir. Il peut en être de même pour un troisième et un quatrième. 3° Pourquoi faire une exception qui m’est défavorable, puisque, du moment que l’on a un nom en littérature, il est d’usage de vendre chat en poche ?
Si toutes ces considérations étaient levées, je passerais sur la première de toutes, qui est une répugnance, une horri-pilation extrême à me laisser juger par M. Lévy. – Il doit acheter mon nom, et rien que cela. Ah ! que j’ai eu raison de confier mon affaire à un tiers ! Si j’étais là-bas, j’aurais em-brouillé ou, pour mieux dire, rompu les choses par ma vio-lence intempestive !
Quant à la question d’immoralité qui revient (est-ce une plaisanterie du Président ou une objection de Michel ?), je me targue : 1° du jugement qui me déclare un homme mo-ral ; et 2° de l’opinion des bourgeois qui me déclarent obs-cène – ce qui fait qu’à ce point de vue-là j’ai une valeur double. Bref, ça commence à m’emmerder et je vous enver-rai ma réponse définitive dès que j’aurai eu ton avis et celui de Monseigneur.
– 322 –
J’ai lu, grâce à toi, ma petite vieille, 14 féeries ; jamais plus lourd pensum ne m’a pesé ! Nom d’un nom ! est-ce bête ! Mais ce n’est pas une féerie que je veux faire. – Non ! non ! je rêvasse une pièce passionnée où le fantastique soit au bout ; il faut sortir des vieux cadres et des vieilles ren-gaines, et commencer par mettre dehors la lâche venette dont sont imbibés tous ceux qui font ou veulent faire du théâtre. Le domaine de la fantaisie est assez large pour qu’on y trouve une place propre. Voilà tout ce que je veux dire.
Je continue à être fort éreinté, et à me livrer à de vio-lents sommeils. Mes lectures féeriques, par le dégoût qu’elles m’inspirent, contribuent à m’achever.
Adieu, vieux bougre. Je t’embrasse bien tendrement.
Ton
Amitiés à M. Cornu. Tout ce que tu trouveras de plus aimable à Madame.
***
Mon petit ami Édouard Lebarbier (qui déjeune demain à Fontainebleau chez le sauveur de la société) m’a demandé ton adresse pour aller te serrer la main, uniquement.
À JULES DUPLAN
[Croisset, 18 juin 1862.]
Mon cher Vieux,
– 323 –
Tout ce que je te peux répondre, c’est que je ne te ré-ponds pas.
J’ai la tête pleine de ratures, je suis harassé, excédé, hhahhuri par Salammbô. Le dégoût de la publication s’ajoute aux nausées de l’œuvre ; bref, le nom seul de mon roman m’emmerde jusqu’au fond de l’âme.
Donc attendez jusqu’au milieu ou à la fin de la semaine prochaine, je me déciderai.
D’ici là, on peut voir d’autres éditeurs.
N.B. Il y aurait encore à demander à Lévy combien il offre du manuscrit sans le lire ?
Il n’en offrira pas davantage (peut-être même en offrira-t-il moins) quand il l’aura lu.
Et puis l’idée de la balle de Lévy foutant ses pattes sur mes pages me révolte plus que ne pourra faire n’importe quelle critique. C’est comme si on me proposait de lui faire des langues.
On se paye de deux manières : ou par orgueil ou par ar-gent ; il faut choisir. Mes prétentions pécuniaires sont exor-bitantes. Rabattons-en, et restons fier !
Je serais tout seul, c’est-à-dire sans toi, sans mère et sans Monseigneur, avec quelles délices je rengainerais la chose dans un carton, sans y plus songer ! Enfin !…
Adieu, cher vieux. Monseigneur te donne sa bénédic-tion, et moi je t’embrasse.
– 324 –
À JULES DUPLAN
[Croisset,] mardi, 1 heure, 24 juin [1862].
Mon Bon,
Je te ferai observer que ni toi ni ton frère n’avez répon-du à une seule des objections que je posais relativement à la remise du manuscrit. (J’ai tort, c’est convenu.) L’Archevêque est d’avis que je lise moi-même à Lévy des fragments seule-ment. – Je ne comprends pas la nuance, à te dire vrai. Donc me voilà condamné à subir un examen par-devers tous les éditeurs de Paris.
Quant aux illustrations, m’offrirait-on cent mille francs, je te jure qu’il n’en paraîtra pas une. Ainsi il est inutile de re-venir là-dessus. Cette idée seule me fait entrer en phrénésie. Je trouve cela stupide, surtout à propos de Carthage. – Ja-mais, jamais ! Plutôt rengainer le manuscrit indéfiniment au fond de mon tiroir. Donc voilà une question vuidée.
De plus il est une facétie dont je commence à être las. À savoir celle de l’obscénité. Comme maître Lévy paye fort peu mon avocat, quand j’ai un procès, je trouve mauvais qu’il ait des inquiétudes. Car, si mon immoralité a profité à quelqu’un, c’est à lui, il me semble ?
En résumé : concessions d’argent, tant qu’on voudra. – Concessions d’art, aucune.
Je commence aujourd’hui les dernières corrections. J’en ai pour quinze jours, après quoi je m’occuperai d’autre chose. Voilà. Donc ton frère peut répondre à Lévy que les re-lations sont interrompues. Car nous ne paraissons pas dis-posés à céder ni l’un ni l’autre. – On peut encore lui deman-
– 325 – der combien il offre de la chose, sans la connaître. Libre à moi d’accepter ou de refuser.
J’irai à un autre éditeur, ou bien j’imprimerai à mes frais, ou j’imprimerai plus tard, ou pas du tout. Tu sais que la rage typographique me ronge très peu, et Dieu merci ! comme j’ai de quoi manger, je peux attendre.
Je crois que les emmerdements de la Revue de Paris vont recommencer. Non ! non ! – que ton frère prenne des informations, qu’il voie ailleurs, qu’il soit plus coulant sur le prix, tout ce qu’il voudra. Mais puisque Lévy a peur, je de-viens féroce, et ne recule pas d’une semelle. Tel est mon ca-ractère.
Je sais bien que vous allez me trouver complètement in-sensé. – Mais la persistance que Lévy met à demander des illustrations me fout dans une fureur impossible à décrire. Ah ! qu’on me le montre, le coco qui me fera le portrait d’Hannibal. – Et le dessin d’un fauteuil carthaginois ! Il me rendra grand service. Ce n’était guère la peine d’employer tant d’art à laisser tout dans le vague, pour qu’un pignouf vienne démolir mon rêve par sa précision inepte. – Je [ne] me connais plus et je t’embrasse tendrement. Hindigné, faoutre !
À AMÉLIE BOSQUET
[Croisset,] mardi soir [24 juin 1862].
Hélas non ! Salammbô n’est pas encore vendue. Mais quelque chose de pire, c’est qu’elle n’est pas terminée. Croi-riez-vous que je suis encore dessus, à enlever les répétitions de mots et à changer les substantifs impropres ? Je me meurs d’ennui « à la lettre », comme dit élégamment le père Hugo.
– 326 –
Et puis l’avenir m’inquiète. Que vais-je faire ? Je suis plein de doutes, de rêves et de peurs. Une œuvre, quelle qu’elle soit, est pour moi un long voyage ; j’hésite à m’embarquer, et j’en ai d’avance mal au cœur.
Vous me semblez, en revanche, ma chère confrère, en bien bon train. J’imagine que ce sera bon.
Ne vous pressez pas. Rassemblez toutes vos forces. Met-tez là toute votre âme.
J’irai vous voir un des jours de la semaine prochaine.
En attendant, je vous embrasse bien tendrement.
Le vôtre.
À JULES DUPLAN
[Croisset,] samedi [5 juillet 1862].
Mon cher Vieux,
Je me résigne à regarder comme fini un travail intermi-nable. Je viens de relire pour la 8e fois ma copie en y trou-vant des taches nouvelles que je corrigerai sur les épreuves. – Donc maintenant je n’ai plus rien à faire.
Par condescendance, douceur, moutonnerie, pour n’avoir point l’air d’un poseur et d’un homme entêté, j’enverrai à ton frère dans les premiers jours de la semaine prochaine le fort colis intitulé Salammbô. Qu’il en fasse ce qu’il en voudra, bonsoir. – Je demande 125 exempl[aires], pas d’illustrations et le plus d’argent possible, bien entendu. (Que Lévy le lise chez lui ou dans l’étude de ton frère, je ne saisis pas bien la différence.) Mais je vous prédis ceci : après
– 327 – la lecture Lévy n’en voudra pas, et ma copie est menacée de se promener successivement chez tous les éditeurs de Paris pour revenir avec sa honte chez ledit Michel.
Je trouve qu’il faudrait au préalable savoir :
1° Ce que Lévy offre du livre sans le lire. Vous ne m’avez pas répondu à ce sujet.
2° Voir d’autres éditeurs et leur faire la même question.
3° Faire peur à Lévy d’une concurrence possible.
Claye m’a écrit hier pour m’aboucher avec Lacroix de Bruxelles. Lacroix n’était à Paris que pour un jour. Mais j’ai prié Claye d’avertir ton frère du séjour de Lacroix à Paris, s’il y revient d’ici à une quinzaine.
4° Je pourrais aussi publier à mes frais, en donnant sur chaque exemplaire une bonne remise à l’éditeur qui se char-gerait des réclames, des affiches, etc.
Voilà, je crois, ce qu’il faut faire maintenant et d’abord.
Tâche de me répondre clairement sur toutes ces ques-tions et sans y mêler de farces.
Je t’embrasse tendrement.
Ton vieux,
Embêté, irrité.
– 328 –
À JULES DUPLAN
[Croisset, 8 juillet 1862.]
Très bien, jeune homme !
« Soldats je suis content de vous !!! »
Ci-inclus une lettre de Claye (garde-la). Je pense qu’il est bon d’attendre ce que Lacroix proposera avant de rien conclure avec Michel ?
En cas qu’il faille en passer par la lecture, nous suivrons l’avis de ton frère, elle se fera dans son étude. – Quant à en faire une lecture moi-même, je redoute ma fureur devant la tronche de Lévy m’écoutant et faisant des observations.
On pourrait voir aussi, en attendant la fin du mois, les idées de Hetzel (si Hetzel a des idées). Quels étaient ces con-seils qu’il voulait me donner ? Lacroix ou Lévy ; je crois qu’il faut s’en tenir à cette alternative.
La maison Hachette me pue au nez avec ses couronnes de prix et ses locomotives ??
***
Je suis en ce moment dans la confection d’un travail se-cret et farce pour Monseigneur. – Il faut que ce soit fait à jour fixe et je me hâte comme un cerf et je bûche comme un nègre.
Est-ce que le musée Campana est définitivement fondu dans le Louvre ? M. Cornu a-t-il donné sa démission ? Quid ?
Adieu, cher vieux.
Je t’embrasse tendrement.
– 329 –
Ton
À JULES DUPLAN
[Croisset,] samedi, 4 h[eures, 12 juillet 1862].
Mon pauvre vieux ! mon pauvre vieux ! ta lettre de ce matin m’a désolé ! J’en suis resté et j’en reste encore tout abruti. Je ne fais que regarder ton portrait sur la cheminée et marcher de long en large dans mon cabinet. Est-ce que tout est perdu ?
N’y a-t-il plus d’arrangement possible ? Ne me réponds pas, j’écris à ton frère pour avoir de tes nouvelles.
Ne t’occupe pas de mes affaires. Tu as bien assez des tiennes. Ah ! sacré nom de Dieu ! que ça m’embête et que je suis triste !
Que veux-tu que je dise si ce n’est que je t’embrasse tendrement.
Tu me verras au commencement du mois prochain car ma mère paraît décidée à faire le voyage de Vichy.
Du courage, pauvre vieux, va-t’en voir Monseigneur qui ne me paraît pas de son côté bien hilare, mais ses embête-ments sont des facéties à côté des tiens.
Tâche d’avoir « de la Philosophie ».
Adieu, ou mieux à bientôt.
Je te bécote. Ton.
– 330 –
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
Croisset, samedi soir [12 juillet 1862].
Ce que je deviens, mes chers Bons ? Rien du tout. – Je suis enfin débarrassé de Salammbô. La copie est à Paris de-puis lundi dernier, mais je n’ai jusqu’à présent rien conclu quant à la vente de ce fort colis.
Je me suis enfin résigné à considérer comme fini un tra-vail interminable. À présent, le cordon ombilical est coupé. Ouf ! n’y pensons plus ! Il s’agit de passer à d’autres exer-cices.
Mais lesquels ? Je rêvasse un tas de choses, je divague dans mille projets. Un livre à écrire est pour moi un long voyage. La navigation est rude et j’en ai d’avance mal au cœur. Voilà. Si bien que, la venette s’ajoutant à ma stérilité d’imagination, je ne trouve rien. Dès qu’une idée surgit à l’horizon, et que je crois entrevoir quelque chose, j’aperçois en même temps de telles difficultés que je passe à une autre, et ainsi de suite.
J’ai lu, d’un seul coup, 33 féeries modernes, tout le ré-pertoire Dennery, Clairville, Anicet Bourgeois ! Quel pen-sum ! C’est avec saint Augustin et le cochon de lait ce que je connais de plus lourd. On n’a pas l’idée du poids de ces fan-taisies. Je lis aussi des poésies de Shakespeare, la Biblio-thèque des fées, et j’ai terminé Les Misérables. Avez-vous sa-vouré la dissertation sur les engrais ? Ça doit plaire à Pelle-tan !
Quant à mes projets de locomotion, je ne sais encore si j’irai à Vichy. Vous pouvez donc m’écrire ici, en toute sécuri-té, jusqu’aux premiers jours d’août. Serez-vous à Paris à cette époque ? Mon intention est toujours de commencer
– 331 – mon hiver dès le milieu de septembre prochain, pour faire « gémir les presses ».
Et vous, mes bichons, vous ne me paraissez pas vous divertir démesurément dans le sein de votre famille ? Avez-vous au moins des rêves lubriques pour vous distraire ? La fausse couche est une consolation à la campagne, bien que ce soit une malpropreté à la ville.
Le ciel n’est pas plus beau ici qu’en Champagne. On di-rait à sa couleur un pot de chambre mal rincé. Il a des écail-lures de vieille porcelaine avec un vague ton jaune au milieu, qui ressemble à de l’urine et tient la place du soleil. La na-ture est bête comme les hommes, décidément. Quand on a le malheur d’être cloué à ces aimables contrées, on devrait vivre aux lumières, dans une serre chaude.