Correspondance - Tome III
À Maurice Schlésinger ................................................. 97
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 29 parties.
entièrement le vôtre.
À JULES DUPLAN
[Croisset,] nuit de jeudi [27 août 1868].
Cher Vieux,
Voici la chose.
Je raconte, ou plutôt une cocotte de mon bouquin ra-conte son enfance. Elle était fille d’ouvriers à Lyon. J’aurais besoin de détails sur l’intérieur d’iceux.
1° Trace-moi, en quelques lignes, l’intérieur d’un mé-nage d’ouvriers lyonnais ;
2° Les canuts (qui sont, je crois, les ouvriers en soie) ne travaillent-ils pas dans des appartements très bas de pla-fond ?
3° Dans leur propre domicile ?
4° Les enfants travaillent-ils aussi ?
Je trouve ceci dans mes notes : « Le tisserand du métier à la Jacquard reçoit sans cesse dans l’estomac le contrecoup des mouvements du balancier par l’ensouple sur lequel l’étoffe s’enroule à mesure qu’elle avance. »
5° C’est l’ensouple qui donne les coups ? Rends-moi la phrase plus claire.
– 1152 –
Bref, je veux faire en quatre lignes un tableau d’intérieur d’ouvrier pour contraster avec un autre qui vient après, celui du dépucelage de Notre Héroïne dans un endroit luxueux.
Son tambour de basque lui est crevé par un Saint-Florent. Je n’ai malheureusement pas de place pour m’étendre sur ce personnage. Mais si tu connais un de tes compatriotes que tu veuilles stigmatiser, envoie-moi sa pho-tographie.
Cela du reste est peu important. Ce qu’il me faut, c’est mon intérieur de canuts travaillant au milieu de leur pot-bouille.
Tu serais bien gentil de m’envoyer ce renseignement tout de suite. J’attends après.
Je t’écrirai plus longuement quand tu m’auras répondu, vieux bougre.
Je t’embrasse. Ton
À JULES DUPLAN
[Croisset, 2 septembre 1868.]
Cher bon Vieux,
Voilà ce qui m’arrive :
J’avais fait un voyage de Fontainebleau avec retour par le chemin de fer, quand un doute m’a pris, et je me suis con-vaincu, hélas ! qu’en 1848 il n’y avait pas de chemin de fer de Paris à Fontainebleau.
– 1153 –
Cela me fait deux passages à démolir et à recommen-cer !
Je vois dans Paris-Guide (t. 2, p. 1660) que la ligne de Lyon n’a commencé qu’en 1849.
Tu n’imagines pas comme ça m’embête ! J’ai donc be-soin de savoir : 1° comment, en juin 1848, on allait de Paris à Fontainebleau ? 2° peut-être y avait-il quelque tronçon de ligne déjà faite qui servait ? 3° quelles voitures prenait-on ? 4° et où descendaient-elles à Paris ?
Voici ma situation : Frédéric est à Fontainebleau avec Rosanette. Il apprend la blessure de Dussardier (c’est le 25 juin) et il part pour Paris, avec Rosanette qui n’a pas vou-lu le lâcher. Mais en route la peur la reprend et elle reste. Il arrive seul à Paris, où, par suite des barricades Saint-Antoine, il est obligé de faire un long détour avant de pou-voir atteindre au logis de Dussardier, qui demeure dans le haut du faubourg Poissonnière.
Te rappelles-tu la binette des ambulances ?
S’il te revient à la mémoire quelques détails sur les nuits de Paris, cette semaine-là, envoie-les-moi.
Mon héros vagabonde dans les rues pendant la dernière nuit, celle du 25 au 26 (c’est le 26 que tout a été fini).
Maintenant, tu comprends la chose comme moi-même.
Tâche de me trouver des renseignements précis. Tu se-ras bien gentil. Je t’embrasse.
Mon bougre de roman m’épuise jusqu’à la moelle. J’en suis fourbu ! j’en deviens sombre.
Mercredi, 5 heures.
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En 48, le chemin de Corbeil à Paris était ouvert. Reste à savoir comment aller de Fontainebleau à Corbeil ? Mais ce n’est pas la route.
À GEORGE SAND
[Croisset,] nuit de mercredi [2 septembre 1868].
Chère Maître,
Je serai à Paris le dernier jour ou l’avant-dernier jour de ce mois-ci. Et il n’y a pas à dire, il faut qu’on se voie et qu’on devise les coudes sur la table.
Eh bien, Sylvanire et Thuillier devenues des catholiques exemplaires ! ô saint Polycarpe ! Le P. Hyacinthe me paraît décidément un homme dangereux ?
***
Voici ce que ma mère m’a dit hier : « Tu diras à Mme Sand que je pense à elle très souvent, que je désire la revoir et que je l’aime comme si j’étais son égale. »
Les yeux me sortent de la tête. Il est temps de piquer un chien.
Mille tendresses du vieux troubadour.
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À JULES DUPLAN
[Croisset, 9 septembre 1868.]
Si tu pouvais me donner des nouvelles d’un Nommé Jules Duplan tu serais bien aimable.
S’il est malade, tu lui diras que je l’embrasse et de me faire parvenir quelques détails sur son état par son frère, le tabellion.
S’il se porte bien, tu lui crieras dans les oreilles que c’est un sacré nom de Dieu de cochon qui oublie
Son vieux géant.
***
Croisset, mercredi 9 septembre.
À LA PRINCESSE MATHILDE
Croisset, mercredi soir [9 septembre 1868].
Je m’ennuie de vous extrêmement, Princesse, et il me serait très agréable d’avoir de vos nouvelles.
Que devenez-vous ? La statuette avance-t-elle ? En êtes-vous contente ? Qui sont vos hôtes, maintenant ?
Depuis que je vous ai quittée, je n’ai pas eu de révéla-tions de Sainte-Beuve, ni des de Goncourt. Je vis absolu-ment comme une huître et ne sais rien de rien. Mon abomi-nable bouquin me donne du mal et j’y avance très lente-ment. Je ne pourrai pas l’avoir fini avant l’été prochain. –
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Après quoi je n’en fais plus de pareil. Les bourgeois sont trop laids en nature pour s’éreinter à les peindre.
Un vieux rhumatisme, que j’ai attrapé dans les neiges de la Grèce, m’est revenu et m’a fait souffrir assez violemment. Mais tout cela est peu de chose. Ce qui est plus triste, c’est d’être forcé, par le hasard des choses, à vivre loin de vous, Princesse. – Et à vous voir rarement.
J’espère, cependant, me procurer ce bonheur-là, dans le milieu du mois prochain.
La Politique se calme, n’est-ce pas ? et on parle moins de guerre ? On ne parle plus de La Lanterne ! Quel soulage-ment ! La France n’est pas forte tous les jours, il faut en con-venir.
Je vous avais promis (si vous vous en souvenez) de vous envoyer d’excellentes graines de navets. – Il est probable que cette promesse est sortie de votre mémoire, vu son im-portance ? N’importe, comme il y a près d’Elbeuf un pays nommé Martot, et renommé pour ce genre de légumes (que vous m’aviez dit aimer), je me suis mis en recherche, mais j’ai appris que 1° il était beaucoup trop tard pour semer des navets ; 2° que Martot était en pleine décadence ! Hélas, oui ! Martot, tout comme Athènes et Babylone, a eu sa splen-deur ! Mais c’est fini ! et le voyageur errant dans ses pota-gers contemple avec tristesse les tronçons de légume sans gloire, de pauvres navets rabougris. Soyons stoïques. Je suis cependant fâché de n’avoir pu vous envoyer un petit sac de graines. Cela vous aurait montré que je songe à vous, Prin-cesse.
Je vous baise les deux mains et me mets à vos pieds.
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À GEORGE SAND
Croisset, mercredi soir, 9 septembre [1868].
Est-ce une conduite, cela, chère Maître ? Voilà près de deux mois que vous n’avez écrit à votre vieux troubadour !
Êtes-vous à Paris ? à Nohant ? ou ailleurs ?
On dit que Cadio est présentement en répétition à la Porte-Saint-Martin ? (vous vous [êtes] donc fâchés, vous et Chilly ?) On dit que Thuillier fera sa re-apparition dans votre pièce ? (Mais je la croyais mourante, Thuillier, pas la pièce.) Et quand le jouera-t-on, ce Cadio ? Êtes-vous contente ? Etc., etc.
Je vis absolument comme une huître. Mon roman est le rocher qui m’attache et je ne sais rien de ce qui se passe dans le monde.
Je ne lis même pas (ou plutôt n’ai pas lu) La Lanterne ! Rochefort me scie, entre nous. Il faut de la bravoure pour oser dire timidement que ce n’est peut-être pas le premier écrivain du siècle. « Ô Velches ! Velches ! » comme soupirait (ou rugissait) M. de Voltaire. – Mais, à propos du même Ro-chefort, ont-ils été assez COINES ! Quels pauvres gens !!!!!
Si vous êtes trop occupée, priez de ma part ce bon Mau-rice de m’écrire comment vous allez.
Et Sainte-Beuve ? le voyez-vous ? Moi, je travaille fu-rieusement. Je viens de faire une description de la forêt de Fontainebleau, qui m’a donné envie de me pendre à un de ses arbres. Comme je m’étais interrompu pendant trois se-maines, j’ai eu un mal abominable pour me remettre en train. Je suis de l’acabit des chameaux, qu’on ne peut ni ar-rêter lorsqu’ils marchent, ni faire partir quand ils se repo-
– 1158 – sent. – J’en ai encore pour un an. Après quoi, je lâche les bourgeois, définitivement. C’est trop difficile et en somme trop laid. Il serait temps de faire quelque chose de Beau et qui me plaise.
Ce qui me plairait bien, pour le quart d’heure, ce serait de vous embrasser. Quand sera-ce ?
D’ici là, mille bonnes tendresses de votre
Ma mère va très bien et vous dit mille m’amours.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 10 septembre 1868.
Pour le coup, cher Ami, il y a une rafle sur les corres-pondances. De tous les côtés, on me reproche à tort de ne pas répondre. Je t’ai écrit de Nohant, il y a environ quinze jours, que je partais pour Paris, afin de m’occuper de Cadio. Et maintenant je repars pour Nohant, demain dès l’aurore, pour revoir mon Aurore. J’ai écrit, depuis huit jours, quatre tableaux du drame, et ma besogne est finie jusqu’à la fin des répétitions, dont mon ami et collaborateur, Paul Meurice, veut bien se charger. Tous ses soins n’empêchent pas que les débrouillages du commencement ne soient un affreux gâchis. Il faut voir les difficultés de monter une pièce pour y croire, et, si l’on n’est pas cuirassé d’humour et de gaieté in-térieure pour étudier la nature humaine, dans les individus réels que va recouvrir la fiction, il y a de quoi rager. Mais je ne rage plus, je ris ; je connais trop tout ça pour m’en émou-voir, et je t’en conterai de belles quand nous nous verrons.
– 1159 –
Comme je suis optimiste quand même, je considère le bon côté des choses et des gens ; mais la vérité est que tout est mal et que tout est bien en ce monde.
La pauvre Thuillier n’est pas brillante de santé ; mais elle espère porter le fardeau du travail encore une fois. Elle a besoin de gagner sa vie, elle est cruellement pauvre. Je te disais, dans ma lettre perdue, que Sylvanie avait passé quelques jours à Nohant. Elle est plus belle que jamais et bien ressuscitée après une terrible maladie.
Croirais-tu que je n’ai pas vu Sainte-Beuve ? que j’ai eu tout juste ici le temps de dormir un peu et de manger à la hâte ? C’est comme ça ; je n’ai entendu parler de qui que ce soit en dehors du théâtre et des comédiens. J’ai eu des en-vies folles de lâcher tout et d’aller te surprendre deux heures ; mais on ne m’a pas laissée un jour sans me tenir aux arrêts forcés.
Je reviendrai ici à la fin du mois, et, quand on jouera Cadio, je te supplierai de venir passer ici vingt-quatre heures pour moi. Le voudras-tu ? Oui, tu es trop bon troubadour pour me refuser.
Je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que ta chère maman. Je suis heureuse qu’elle aille bien.
G. SAND.
MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE
À GUSTAVE FLAUBERT
Angers, 12 septembre 1868.
Cher Monsieur,
– 1160 –
Je sais bien que notre souverain a bien d’autres choses à faire qu’à s’occuper de théâtre. Mais on m’avait assuré, et il était jadis d’usage, que toute pétition reçût une réponse. J’en ai adressé une au ministre des Beaux-Arts, restée, comme celle du souverain, sans réponse. J’avais écrit à Camille Doucet, son secrétaire répondit dès le lendemain que M. Doucet répondrait à son retour et il ne m’a pas honorée d’une réponse. Je vous crois fermement, cher Monsieur, je n’ai à cet égard ni doute, ni besoin d’assurance. Je n’ai point l’habitude des refus, sans doute, parce que je n’ai point celle des demandes. Vous avez raison de dire que je suis igno-rante des choses de ce monde. Je sais un refus si pénible, que, quoiqu’il puisse m’en coûter, c’est un chagrin que je n’inflige à personne. J’ai le tort de juger les autres cœurs d’après le mien. Vous m’aviez, cher Monsieur et ami, offert de voir Camille Doucet, ou de lui écrire un mot relatif à mes désirs et comme c’est sa spécialité, j’avais accepté votre offre et j’espérais en votre intervention. Je croyais que votre lettre m’annonçait le résultat quelconque de votre démarche auprès de M. Doucet et vous ne m’en dites pas un mot. Je sais que Mme Sand est à Paris, mais je n’ai pas son adresse. Au reste, je ne veux rien lui demander, ni à personne ; je donnerai, mais je ne demanderai plus. J’ai pourtant à vous remercier de la bonne intention que vous avez eue de m’obliger. J’en serai toute ma vie reconnaissante. Croyez donc, cher Monsieur, à ce sentiment, ainsi qu’à l’affection dévouée avec laquelle je suis
M.-S. LEROYER DE CHANTEPIE.
– 1161 –
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 13 septembre 1868.]
Ma chère Caro,
Je viens d’écrire à mon concierge pour lui donner des ordres relatifs à mon bocal, en cas qu’Ernest veuille s’en ser-vir.
Je n’aurai pas besoin de mon logement avant le milieu d’octobre, époque où j’irai à Paris pour la 1re représentation de Cadio. Mme Sand m’a écrit hier pour me prier de ne pas manquer à cela. – Mais je ne resterai à Paris que trois ou quatre jours.
Est-ce que le voyage d’Ernest sera long ? Quand il reste peu de temps, il préfère loger à l’hôtel.
Est-ce pendant ce voyage que tu viendras nous faire une visite, ou bien l’accompagneras-tu là-bas ?
Ta grand-mère a été très marrie de n’être pas invitée à Saint-Martin !
Tu lui dis, dans une de tes dernières lettres, que tu serais contente de savoir ton Vieux s’ennuyant de ta personne. Sois archi-contente. Je m’embête beaucoup de ne pas te voir. Cela tient sans doute à ce que j’ai eu ta compagnie plus souvent cette année que les autres. – C’est une mauvaise habitude qu’il faudra tâcher de reprendre.
Quant à ta bonne-maman, elle ne rêve que toi. Sa santé d’ailleurs est excellente. Mais la solitude lui pèse.
Nous attendons les dames Vasse dimanche ou lundi prochain.
– 1162 –
Je travaille beaucoup, mais n’avance pas vite. Ce qui me reste encore à écrire m’épouvante. Enfin !…
Adieu, pauvre loulou ! ou plutôt à bientôt, n’est-ce pas ?
Je t’embrasse bien fort.
Ton vieux oncle.
À JULES DUPLAN
[Croisset, 13 septembre 1868.]
Tu es bien gentil de m’avoir répondu tout de suite, et de m’avoir envoyé ce matin les renseignements en question. J’en ferai mon profit.
Mais je suis embêté de te savoir toujours malade. Je ne comprends pas qu’on ne trouve point quelque chose pour te tirer de là !
Est-ce que jamais de la vie tu ne viendras voir ton vieux Géant ? Ma mère me charge de te dire que « ce n’est pas bien, parce qu’elle t’aime beaucoup ».
Je travaille comme un bœuf, mais je n’avance guère ! il y a des jours où je me sens vidé et écrasé. Quel bouquin ! Je ne suis pas gai, par moments, je t’assure.
Monseigneur a repris du vif. Son 1er acte d’Aïssé est charmant.
J’irai à Paris dans le courant d’octobre pour la 1re de Cadio.
– 1163 –
Adieu, mon pauvre vieux. Tâche de ne pas trop t’emmerder. Et pense à ton Géant qui t’aime.
Dimanche 13.
À GEORGE SAND
Croisset, dimanche [13 septembre 1868].
C’est convenu, chère Maître, j’irai à la 1re de Cadio. Pas n’était besoin de me le dire !
Seulement, avertissez-moi cinq ou six jours d’avance.
Ce sera, n’est-ce pas, pour le milieu d’octobre ? dans un mois environ ?
Vous ne m’avez pas l’air trop contente ?
Oh ! que ce serait beau un livre vrai sur les gens de théâtre !
Donc, à bientôt.
Mille tendresses de votre vieux.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, jeudi, 2 heures [17 septembre 1868].
Mon Loulou,
Ta bonne-maman me charge de t’écrire, commission dont je m’acquitte avec empressement.
– 1164 –
Elle a eu, hier, la visite de ton bel oncle Achille Dupont, qui est resté 3 heures ; puis, à dîner, Mme de Maupassant, qui a braillé plus que jamais, si bien qu’elle a été obligée d’aller se coucher, au milieu du repas.
Aujourd’hui, il n’y paraît plus. Elle va bien.
La voiture de sa « fameuse fille » va la remmener à Rouen dîner chez Mme Lebret. Quelle partie de plaisir !
Le seul événement de mon existence a été, mardi, l’apparition du sieur Raoul-Duval, qui s’est pris pour moi de passion (ou de curiosité ?), et puis j’ai un rhume inimagi-nable ! Je tousse et je mouche, dans le silence du cabinet, d’une façon incessante. Mon pauvre nez va rester au fond d’un de mes mouchoirs, et j’ai peur de lancer mes poumons sur les cendres.
Amuse-toi bien dans la nouvelle Athènes, et embrasse Ernest pour nous.
Je bécote ta bonne mine fraîche.
Ton vieux GANACHARD.
La vis qui tient la poignée de la porte de la salle à man-ger est trop lâche.
J’ai déjà dit plusieurs fois au portier d’en faire mettre une autre. Parle-lui-en, derechef.
– 1165 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 18 septembre [1868].
Ce sera, je crois, pour le 8 ou le 10 octobre. Le directeur annonce pour le 26 septembre mais cela paraît impossible à tout le monde. Rien n’est prêt, je serai prévenue, je te pré-viendrai. Je suis venue passer ici les jours de répit que mon collaborateur, très consciencieux et très dévoué, m’accorde. Je reprends un roman sur le théâtre dont j’avais laissé une première partie sur mon bureau, et je me flanque tous les jours dans un petit torrent glacé qui me bouscule et me fait dormir comme un bijou. Qu’on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu’on est bête d’aller composer et monter des fictions, quand la réalité est si commode et si bonne ! Mais on s’habitue à regarder tout ça comme une consigne militaire et on va au feu sans se demander si on se-ra tué ou blessé. Tu crois que ça me contrarie ? Non je t’assure, mais ça ne m’amuse pas non plus. Je vas devant moi, bête comme un chou et patiente comme un Berrichon. Il n’y a d’intéressant, dans ma vie à moi, que les autres. Te voir à Paris bientôt me sera plus doux que mes affaires ne me seront embêtantes. Ton roman m’intéresse plus que tous les miens. L’impersonnalité, espèce d’idiotisme qui m’est propre, fait de notables progrès. Si je ne me portais bien, je croirais que c’est une maladie. Si mon vieux cœur ne deve-nait tous les jours plus aimant, je croirais que c’est de l’égoïsme. Bref, je ne sais pas, c’est comme ça. J’ai eu du chagrin ces jours-ci, je te le disais dans la lettre que tu n’as pas reçue. C’était le 31 août : inscrit sur mon livre. Une per-sonne que tu connais, que j’aime beaucoup, Célimène, s’est faite dévote, oh mais, dévote extatique, mystique, moliniste, que sais-je ? imbécile ! Je suis sortie de ma gangue, j’ai tem-
– 1166 – pêté, je lui ai dit les choses les plus dures, je me suis mo-quée. Rien n’y fait, ça lui est bien égal. Le père Hyacinthe remplace pour elle toute amitié, toute estime, comprend-on cela ? Un très noble esprit, une vraie intelligence, un digne caractère ! et voilà ! Thuillier est dévote aussi, mais sans être changée ; elle n’aime pas les prêtres, elle ne croit pas au diable, c’est une hérétique sans le savoir ; Maurice et Lina sont furieux contre l’autre. Ils ne l’aiment plus du tout. Moi ça me fait beaucoup de peine de ne plus l’aimer.
Nous t’aimons, nous t’embrassons. Je te remercie de venir à Cadio.
G. SAND.
À JULES DUPLAN
[Croisset,] samedi soir [19 septembre 1868].
Non, « nous n’avons plus vingt ans » ! C’est précisément pour cela qu’il serait temps de faire quelque chose de beau avant de déguerpir. – Je voudrais avoir fini ce livre-là afin d’en écrire un autre plus chic. Et je travaille avec acharne-ment dans le seul but de m’en débarrasser.
Aussi, mon bon vieux, j’attends les renseignements en question. Est-ce qu’aux Messageries tu ne pourrais pas les avoir ? Quelque bourgeois du Crédit foncier doit savoir ça ?
On avait la diligence de Lyon ? mais ça ne me convient pas. J’aime mieux une guimbarde ; où descendait cette guimbarde-là dans Paris ?
– 1167 –
Ma page (de voyage) est restée en blanc, et de plus celle où Frédéric se promène la nuit dans la capitale. Car avant de le faire marcher, il faut savoir d’où il part.
J’espère te voir vers le 8 ou le 10 du mois prochain. Car j’irai à Paris pour la première de Cadio. – Ça m’embête et me dérange, mais c’est un Devoir. D’ailleurs, j’y suis particuliè-rement convié.
Adieu, ou plutôt, à bientôt.
Je t’embrasse.
Ton GÉANT !
À GEORGE SAND
[Croisset,] samedi soir [19 septembre 1868].
Ça vous étonne, chère Maître ? Eh bien, pas moi ! Je vous l’avais bien dit, mais vous ne vouliez pas me croire.
Je vous plains. Car c’est triste de voir les gens qu’on aime changer. Ce remplacement d’une âme par une autre dans un corps qui reste identique à ce qu’il était, est un spec-tacle navrant. On se sent trahi. J’ai passé par là, et plus d’une fois.
Mais cependant, quelle idée avez-vous donc des femmes, ô vous qui êtes du troisième sexe ? Est-ce qu’elles ne sont pas, comme a dit Proudhon, « la désolation du Juste » ? Depuis quand peuvent-elles se passer de chi-mères ? Après l’amour, la Dévotion ; c’est dans l’ordre ! Syl-vanire n’a plus d’hommes, elle prend le Bon Dieu. Voilà tout.
– 1168 –
Ils sont rares ceux qui n’ont pas besoin du surnaturel. La Philosophie sera toujours le partage des aristocrates. Vous avez beau engraisser le bétail humain, lui donner de la litière jusqu’au ventre et même dorer son écurie, il restera brute, quoi qu’on dise. Tout le progrès qu’on peut espérer, c’est de rendre la brute un peu moins méchante. Mais quant à haus-ser les idées de la masse, à lui donner une conception de Dieu plus large et partant moins Humaine, j’en doute, j’en doute.
Je lis maintenant un honnête homme de livre (fait par un de mes amis, un magistrat) sur la Révolution dans le dé-partement de l’Eure. C’est plein de textes écrits par des bourgeois de l’époque, de simples particuliers de petites villes. Eh bien, je vous assure qu’il y en a peu maintenant de cette force-là ! Ils étaient lettrés et braves, pleins de bon sens, d’idées et de générosité.
Le néo-catholicisme d’une part et le Socialisme de l’autre ont abêti la France. Tout se meut entre l’Immaculée Conception et les gamelles ouvrières.
Je vous ai dit que je ne flattais pas les Démocrates dans mon bouquin. Mais je vous réponds que les Conservateurs ne sont pas ménagés. J’écris maintenant trois pages sur les abominations de la garde nationale en juin 48, qui me feront très bien voir des bourgeois. Je leur écrase le nez dans leur turpitude, tant que je peux. –
Avec tout ça, vous ne me donnez aucun détail sur Ca-dio. Quels sont les acteurs ? etc.
Je me méfie de votre roman sur le théâtre ? Vous les aimez trop, ces gens-là ! En avez-vous beaucoup connu qui aiment leur art ? Quelle quantité d’artistes qui ne sont que des bourgeois dévoyés !
– 1169 –
Nous nous verrons donc, d’ici à trois semaines, au plus tard. J’en suis tout content et je vous embrasse.
Et la Censure ?
J’espère bien pour vous qu’elle va faire des bêtises. D’ailleurs, ça m’affligerait si elle manquait à ses us.
Avez-vous lu ceci dans un journal : « Victor Hugo et Ro-chefort, les plus grands écrivains de L’Époque ! » Si Badin-guet maintenant ne se trouve pas vengé, c’est qu’il est bien difficile en supplices.
À SA NIÈCE CAROLINE
[Croisset, 22 septembre 1868.]
Mon Loulou,
Fais des Tintamarres et des Vies parisiennes ce que tu voudras. Cependant, si tu as de la place dans une de tes boîtes, apporte-les, car il n’y a jamais trop de vieux journaux à Croisset.
A-t-on enfin : 1° nettoyé ma cuisine, 2° repeint le bas de la fenêtre dans la salle à manger, 3° repeint dans ce même appartement la porte du corridor, près de la serrure, et 4° m’a-t-on remis des fiches neuves à chaque poignée des deux portes ?
Je te prie de réclamer tout cela violemment à mon con-cierge et de lui dire que je suis très mécontent de sa négli-gence. Depuis le mois d’avril mon logement est inhabitable ! voilà 750 francs de loyer pour rien.
– 1170 –
Dis-lui, pour qu’il se dépêche, que j’arriverai à Paris le 5 octobre, le lundi prochain en huit.
Les dames Vasse viennent d’arriver ici, tantôt, à une heure ; elles vont très bien.
Nous t’attendons jeudi.
Je n’ai aucune nouvelle à t’apprendre. Il pleut. Et le temps est triste. Mais il fera gai quand je pourrai revoir et baiser ta gentille mine.
Adieu, mon Carolo, à bientôt.
Ton vieux bonhomme d’oncle qui t’aime.
Mardi 5 heures.
N.B. – Si on ne fait pas les peintures tout de suite, qu’on ne les fasse pas du tout, afin que je ne sois point empoison-né.
À GEORGE SAND
Croisset, samedi soir [26 septembre 1868].
À quand ? chère Maître ?
Le savez-vous ?
Dès que le jour sera définitivement fixé, dites-le-moi.
Ce renseignement m’importe pour mes petits arrange-ments personnels.
Mille tendresses de votre vieux.
– 1171 –
À ERNEST CHESNEAU
Croisset, dimanche [27 septembre 1868].
Non ! mon cher ami, votre livre ne « contrarie en rien mes goûts », loin de là ! J’ai même été ravi de voir ce que je sens, ce que je pense, formulé d’une telle façon.
Votre morceau sur l’École anglaise est à lui seul une œuvre. Et d’abord, vous avez très bien signalé son trait sail-lant, l’absence de composition – (si vous aviez tenu à noircir du papier, vous auriez pu faire un rapprochement entre la peinture et la littérature britanniques).
Bien que j’aie lu l’ouvrage de Milsand, voilà la première fois que je trouve enfin une définition nette du Préraphaé-lisme ! –
La manière dont l’Absolu et le contingent doivent être mêlés dans une œuvre d’art me semble indiquée nettement page 62. Je pense comme vous : « Dès qu’il y a interpréta-tion dans l’œuvre d’un peintre, l’artiste a beau s’en défendre, il fait fonction d’idéaliste » (94). Bref, on n’est idéal qu’à la condition d’être réel et on n’est vrai qu’à force de générali-ser. Du reste, vous concluez fort bien, en montrant l’inanité des théories par l’exemple des deux Écoles anglaise et belge arrivant à des résultats divers, bien qu’elles soient parties du même principe (85-90).
La limite de la peinture (ce qu’elle peut et ce qu’elle ne peut pas) est montrée avec une évidence qui crève les yeux, à propos d’un tableau de Pauwels et d’un autre de Comte. Enfin, je n’ose trop vous louer de vos idées, parce que ce sont les miennes. Donc sur la Religion nous sommes d’accord.
– 1172 –
Quant aux appréciations particulières (question de nerfs et de tempérament autant que de goût), je vous trouve par-fois un peu d’indulgence – comme pour mon ami H. Bellangé entre autres. Cela tient peut-être à ce que vous savez beaucoup et que vous êtes sensible à des mérites que je ne vois pas ? Cependant j’applaudis sans réserve à tout ce que vous dites sur Ingres et Flandrin (215), Gérôme (221), le sculpteur italien Vela (378), bien d’autres encore ! et je vous remercie d’avoir rendu justice à Gustave Moreau, que beau-coup de nos amis n’ont pas, selon moi, suffisamment admi-ré. Mais pourquoi dites-vous le sphinx ? C’est, ici, la sphinx. Cette infime remarque vous prouvera que je vous ai lu atten-tivement. Ainsi, page 124, il y a une faute : « Les Récits d’hist[oire] romaine d’Augustin Thierry » ; vous avez voulu dire « Les Récits mérovingiens » d’A. Thierry. Les Récits d’hist[oire] romaine sont d’Amédée Thierry.
Mais je ne suis nullement de votre opinion quand vous prétendez que « Decamps nous fit un Orient imaginaire ». Son Orient n’est pas plus imaginaire que celui de Lord By-ron. Ni par la brosse, ni par la plume, personne encore n’a dépassé ces deux-là comme vérité.
Vous m’avez souvent remis sous les yeux des tableaux que j’avais oubliés. La description des portraits de l’Empereur et de Mme de Ganay sont des pages du meilleur style, achevées, excellentes. – Votre article sur l’art japonais est d’un critique supérieur, où l’on sent le Praticien sous l’esthéticien (pardon du mot). À preuve : vos observations sur les surfaces courbes, la perspective, 420. – Cela est creu-sé. Vous êtes entré au cœur de l’art japonais, il me semble.
Une chicane, cependant. Êtes-vous bien sûr que « ce soit le rationalisme étroit et sec de la Chine » qui lui ait fait
– 1173 – repousser toute tentative de Progrès ? Le rationalisme seul en est-il la cause ? Je n’en sais rien.
En résumé, mon cher Chesneau, votre livre m’a fait grand plaisir et je vous remercie de me l’avoir envoyé. Je vous remercie également de l’aimable lettre qui l’accompagnait. Mon nom répété deux fois dans votre vo-lume m’a prouvé votre sympathie. – Croyez bien à la mienne.
Je vous serre les deux mains, et suis votre
Si vous voyez les de Goncourt, priez-les donc de m’envoyer leur adresse.
Rappelez-moi au souvenir de votre patron.
Enfin, si cela n’est pas inconvenant, présentez tous mes respects à la Princesse.
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
[Paris, 29 septembre 1868.]
Cher Ami,
C’est pour samedi prochain, 3 octobre. Je suis au théâtre tous les soirs de six heures du soir à deux heures du matin. On parle de mettre des matelas dans les coulisses pour les acteurs qui ne sont pas en scène. Quant à moi, habi-tuée aux veilles comme toi-même, je n’éprouve aucune fa-tigue ; mais j’aurais bien de l’ennui sans la ressource qu’on a toujours de penser à autre chose. J’ai assez l’habitude de faire une autre pièce pendant qu’on répète, et il y a quelque
– 1174 – chose d’assez excitant dans ces grandes salles sombres où s’agitent des personnages mystérieux parlant à demi-voix, dans des costumes invraisemblables ; rien ne ressemble plus à un rêve, à moins qu’on ne songe à une conspiration d’évadés de Bicêtre.
Je ne sais pas du tout ce que sera la représentation. Si on ne connaissait les prodiges d’ensemble et de volonté qui se font à la dernière heure, on jugerait tout impossible, avec trente-cinq ou quarante acteurs parlants, dont cinq ou six seulement parlent bien. On passe des heures à faire entrer et sortir des personnages en blouse blanche ou bleue qui seront des soldats ou des paysans, mais qui, en attendant, exécu-tent des manœuvres incompréhensibles. Toujours le rêve. Il faut être fou pour monter ces machines-là. Et la fièvre des acteurs, pâles et fatigués, qui se traînent à leur place en bâil-lant, et tout à coup partent comme des énergumènes pour débiter leur tirade ; toujours la réunion d’aliénés.
La censure nous a laissés tranquilles quant au manus-crit ; demain, ces messieurs verront des costumes qui les ef-faroucheront peut-être.
J’ai laissé mon cher monde bien tranquille à Nohant. Si Cadio réussit, ce sera une petite dot pour Aurore ; voilà toute mon ambition. S’il ne réussit pas, ce sera à recommencer. Voilà tout.
Je te verrai. Donc, dans tous les cas, ce sera un heureux jour. Viens me voir la veille, si tu arrives la veille, ou le jour même. Viens dîner avec moi la veille ou le jour ; je suis chez moi d’une heure à cinq heures.
Merci ; je t’embrasse et je t’aime.
G. SAND.
– 1175 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Paris, 6 octobre [18]68.
Cher bon ami,
Je te recommande de nouveau mon ami Despruneaux pour que tu fasses encore une fois tout ton possible pour le servir dans une cause bien juste et déjà jugée en sa faveur.
À toi.
GEORGE SAND.
À EDMOND ET JULES DE GONCOURT
[Croisset, 10 octobre 1868.]
Puisque nous n’avons pu nous rencontrer vous seriez bien aimables de me dire comment vous allez.
Est-ce fini, l’installation ?
Et le roman, quand paraît-il ?
Etc., etc.
Votre ami travaille énormément. Voilà tout ce qu’il a à vous dire et puis qu’il vous embrasse.
Vous seriez bien gentils de m’écrire une vraie lettre.
Samedi soir.
– 1176 –
GEORGE SAND À GUSTAVE FLAUBERT
Nohant, 15 octobre [1868].
Me voilà cheux nous, où, après avoir embrassé mes en-fants, et petits-enfants, j’ai dormi 36 heures d’affilée. Il faut croire que j’étais lasse, et ne m’en apercevais pas. Je m’éveille de cet hibernage tout animal, et tu es la première personne à qui je veuille écrire. Je ne t’ai pas assez remercié d’être venu pour moi à Paris, toi qui te déplaces peu, je ne t’ai pas assez vu non plus ; quand j’ai su que tu avais soupé avec Plauchut, je m’en suis voulu d’être restée à soigner ma patraque de Thuillier, à qui je ne pouvais faire aucun bien et qui ne m’en a pas su grand gré. Les artistes sont des enfants gâtés, et les meilleurs sont de grands égoïstes. Tu dis que je les aime trop ; je les aime comme j’aime les bois et les champs, toutes les choses, tous les êtres que je connais un peu et que j’étudie toujours. Je fais mon état au milieu de tout cela et comme je l’aime, mon état, j’aime tout ce qui l’alimente et le renouvelle. On me fait bien des misères que je vois, mais que je ne sens plus. Je sais qu’il y a des épines dans les buissons. Ça ne m’empêche pas d’y fourrer toujours les mains et d’y trouver des fleurs. Si toutes ne sont pas belles, toutes sont curieuses. Le jour où tu m’as conduit [sic] à l’abbaye de Saint-Georges, j’ai trouvé la scrofularia bo-realis , plante très rare en France. J’étais enchantée ; il y avait beaucoup de merde à l’endroit où je l’ai cueillie. Such is life !
Et si on ne la prend pas comme ça, la vie, on ne peut la prendre par aucun bout, et alors, comment fait-on pour la supporter ? Moi je la trouve amusante et intéressante, et de ce que j’accepte tout, je suis d’autant plus heureuse et en-thousiaste quand je rencontre le beau et le bon. Si je n’avais pas une grande connaissance de l’espèce, je ne t’aurais pas
– 1177 – vite compris, vite connu, vite aimé. Je peux avoir l’indulgence énorme, banale peut-être, tant elle a eu à agir. Mais l’appréciation est autre chose, et je ne crois pas qu’elle soit usée encore dans l’esprit de ton vieux troubadour.
J’ai trouvé mes enfants toujours bien bons et bien tendres, mes deux fillettes jolies et douces toujours. Ce ma-tin, je rêvais, et je me suis éveillée en disant cette sentence bizarre : « Il y a toujours un jeune grand premier rôle dans le drame de la vie. Premier rôle dans la mienne : Aurore. » Le fait est qu’il est impossible de ne pas idolâtrer cette petite. Elle est si réussie comme intelligence et comme bonté, qu’elle me fait l’effet d’un rêve.
Toi aussi, sans le savoir, t’est un rêve – comme ça. Plau-chut t’a vu un jour et il t’adore. Ça prouve qu’il n’est pas bête. En me quittant à Paris, il m’a chargé [sic] de le rappeler à ton souvenir.
J’ai laissé Cadio dans des alternatives de recettes bonnes ou médiocres. La cabale contre la nouvelle direction s’est lassée dès le second jour. La presse a été moitié favo-rable moitié hostile. Le beau temps est contraire. Le jeu dé-testable de Roger est contraire aussi. Si bien que nous ne sa-vons pas encore si nous ferons de l’argent. Quant à moi, quand l’argent vient, je dis tant mieux sans transport et quand il ne vient pas, je dis tant pis, sans chagrin aucun. L’argent n’étant pas le but, ne doit pas être la préoccupation. Il n’est pas non plus la vraie preuve du succès puisque tant de choses nulles ou mauvaises font de l’argent. Me voilà dé-jà en train de faire une autre pièce pour n’en pas perdre l’habitude. J’ai aussi un roman en train sur les cabots. Je les ai beaucoup étudiés cette fois-ci, mais sans rien apprendre de neuf. Je tenais le mécanisme. Il n’est pas compliqué et il est très logique.
– 1178 –
Je t’embrasse tendrement ainsi que ta petite maman. Donne-moi signe de vie. Le roman3 avance-t-il ?
G. SAND.
À GEORGE SAND
[Croisset,] samedi soir [17 octobre 1868].
Chère Maître,
Votre lettre d’hier m’a édifié. C’est le mot, et ce que vous me dites sur l’indulgence qu’on doit avoir pour les égoïstes est tellement beau que j’en ai eu envie de pleurer.
Je voudrais vous répondre longuement. Mais j’ai la tête cuite. Depuis mon retour ici, mes plus longues nuits n’ont pas dépassé cinq heures, et maintenant que mon chapitre est fini, je crève d’envie de dormir.
Oui, j’ai été indigné contre Thuillier ! et enchanté de votre ami Plauchut. Il m’a pris tout de suite.
Je vous baise les deux mains, les deux joues et les quatre de Mlle Aurore.
Quand se verra-t-on, dans tout ça ?
***
Tenez-moi au courant de Cadio. Quel malheur que ce Roger !
– 1179 –
À FREDERIC BAUDRY ?
[Croisset, 20 octobre 1868 ?]
3 merlans ;
1 légume quelconque ;
une bonde.
Peut-on fusionner ces deux festivaux ?
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, mardi, 5 heures [20 octobre 1868].
Ma chère Caro,
Je n’ai rien du tout à te dire, si ce n’est que je baise ta gentille mine. Tu m’as écrit une lettre qui mériterait pourtant une longue réponse, si j’en juge par le plaisir qu’elle m’a fait.
Aujourd’hui, j’ai eu tout l’après-midi Fr. Baudry. J’irai dîner chez lui vendredi prochain, puis un des jours de la se-maine prochaine chez Monseigneur, afin d’aller le soir à la foire Saint-Romain.
Je travaille beaucoup et redoute le monde. Ce n’est pas dans les bals que l’avenir se fonde.
Camille Doucet.
Cependant, des renseignements dont j’ai absolument besoin et que j’ai demandés plusieurs fois ne m’arrivent pas.
– 1180 –
– Ce qui fait que je suis indigné. J’aurai fini mon chapitre (le second de la 3e partie) dans une quinzaine de jours. Si ta grand-mère était encore chez toi à cette époque, je serais homme à aller la chercher. Comme son séjour dans ta « déli-cieuse villa » lui fait grand bien, retiens-la le plus que tu pourras.
Va-t-elle à Ouville ? Elle m’écrit qu’elle a un clou et tremble qu’il ne lui vienne un anthrax. J’aime à croire que sa crainte est vaine.
Et la peinture ? Et les promenades romantiques au bord de la mer ?
Il fait beau, mais froid. Le fond de l’air n’est pas chaud, et sa surface peu bouillante.
Adieu, pauvre loulou. Comme il m’ennuie de toi, et que je voudrais te voir plus souvent ! Embrasse pour moi Ernest et ta mère-grand.
Ton vieil oncle qui t’aime.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, lundi, 1 heure [26 octobre 1868].
Mon Loulou,
Vraiment ? Tu penses à revenir « sur nos bords » ? Ce serait bien bon de se revoir et s’il faut pour cela du mauvais temps je souhaite des déluges. Il ne pouvait pas, ces jours-ci, être pire à Dieppe qu’à Croisset ! La pluie claquait dans les feuilles du tulipier, sans discontinuer. Le vent soufflait dans les arbres, les nuages se roulaient. C’était superbe.
– 1181 –
Tu as parfaitement raison de garder ta grand-mère. Elle est beaucoup mieux chez toi que chez elle. – J’ai envoyé hier un paquet de linge pour ses cataplasmes. Il a dû arriver par le train de 4 h 1/2 ? Si elle reste chez toi encore une dizaine de jours, et qu’elle veuille alors s’en revenir ici, je suis homme à aller la chercher. – Bien que ça me dérange, je te l’avoue. Mais je ne résisterai pas à l’occasion de bécoter un peu ta bonne mine. Ce qui serait mieux, ce serait de vous en retourner tous ensemble.
Puisque tu aimes les beaux vers, connais-tu ceux-ci :
Notre ami, possesseur d’une papeterie, A fait avec succès, appel à l’industrie.
Ponsard.
Faites, faites, mon Dieu, que mon cœur se rappelle Qu’Octave fut sauvé par monsieur Dufournelle !
C. Doucet.
Du même :
Il fera son chemin, ce jeune homme ! il me plaît. Je viens de l’amener dans mon cabriolet.
Tout cela est à méditer, mon loulou !
Mais voici un chef-d’œuvre découvert par moi dans les Mémoires de l’académie de Saint-Quentin :
Un soir, attendu par Hortense,
– 1182 –
Sur la pendule ayant tes yeux fixés
Et sentant son cœur battre à mouvements pressés,
Le jeune Alfred séchait d’impatience.
Avec laquelle j’ai l’honneur d’être
Ton vieil oncle en baudruche qui t’aime.
Embrasse pour moi tes deux compagnons, bien entendu.
À ERNEST FEYDEAU
Croisset, mardi soir [27 octobre 1868].
Ce que je deviens, mon bon Feydeau, mais rien du tout ! Je passe mon existence à me monter et à me démonter le Bourrichon. Après avoir été pendant une semaine et demie, sans dormir plus de cinq heures sur vingt-quatre, je suis pré-sentement affecté de douleurs carabinées à l’occiput. J’ai besoin d’une bosse de sommeil, après quoi ça recommence-ra ! espérons-le !
Je t’avouerai que je ne suis pas gai, tous les jours. Je fi-nis par être fourbu comme une vieille rosse. – D’autant plus que je ne suis pas sans de violentes inquiétudes sur la Con-ception de mon roman ? Mais il est trop tard pour y rien changer !
Je vais avoir fini, dans une huitaine, le second chapitre de la dernière partie. – Et j’espère être affranchi du tout, au mois de juillet prochain ?
– 1183 –
Mais je ne recommencerai plus à peindre des bourgeois. Ah ! non ! ah ! non ! Il est temps que je m’amuse.
Tu serais bien aimable si tu pouvais répondre à ces deux questions : 1° quels étaient en juin 48 les postes de la garde nationale dans les quartiers Mouffetard, Saint-Victor et La-tin ?
2° Dans la nuit du 25 au 26 juin (la nuit du dimanche au lundi), était-ce la garde nationale ou la ligne qui occupait la rive gauche de Paris ?
Je me suis déjà adressé à pas mal de personnes et on ne m’a pas répondu ; je reste le bec dans l’eau avec trois pages blanches.
J’ai été il y a trois semaines à Paris, pour la 1re de Cadio. Je n’y suis resté que trois jours et ne suis pas allé chez toi, persuadé que tu étais encore à Trouville.
Ma mère est maintenant dans le pays de Caux, chez ses petites-filles. Elle va mieux qu’au printemps dernier. Ses longues stations au bord de la mer lui font du bien. –
Moi, je reste à Croisset, où je vis comme un ours. Je de-viens d’ailleurs de plus en plus irritable et insociable. Je fini-rai par ressembler à Marat ! qui est une belle binette, quoique ce fût un rude imbécile. –
À mes moments perdus, je me livre à l’étude de la Révo-lution française.
Oui, j’envie Marfori. Seulement c’est un maladroit. Quelle perte pour la littérature s’il avait cassé la gueule à Rochefort ! Car tu sais que ledit est « le premier écrivain de l’époque » ! Il me dégoûte radicalement du père Hugo.
– 1184 –
Cherche dans ton imagination tout ce que tu pourras trouver de plus aimable pour Mme Feydeau. Embrasse de ma part tes héritiers.
Et à toi, ton
À MAURICE SAND
[Croisset,] mardi soir, 27 [octobre 1868].
Tout ce que je peux vous dire, d’abord, mon cher ami, c’est que votre livre m’a fait passer une nuit blanche. Je l’ai lu, d’emblée, d’un seul coup. Ne m’interrompant dans ma lecture que pour bourrer une pipe de temps à autre et résu-mer mon impression.
Quand elle se sera un peu effacée, je reprendrai votre livre pour y chercher des poux. Mais je crois qu’il y en a peu ! Vous devez être content ? Ça doit plaire ? C’est drama-tique et amusant, au possible !
Dès les premières pages, j’ai été charmé par l’air vrai de la peinture. – Et à la fin, j’ai admiré la Composition de l’ensemble, la manière dont les événements se déduisent et dont les personnages se rattachent.
Votre caractère principal, Miss Mary, est trop haïssable (d’après mon goût personnel) pour n’être [pas] d’une exacti-tude parfaite. C’est là ce qu’il y a de plus rare dans votre livre, avec les scènes d’intérieur, la vie à New York.
Votre bon sauvage m’a fait rire, franchement, quand il est à l’Opéra.
– 1185 –
J’ai été saisi par la maison du Missionnaire (la première nuit de Montaret). Ça se voit.
Naïssa scalpant, et s’essuyant ensuite les mains sur l’herbe, m’a paru de premier ordre. – Ainsi que le dégoût qu’elle inspire à Montaret.
Je hasarde une observation timide : il me semble que l’évasion du Père Athanase et de Montaret, quand ils s’échappent de leur prison, manque un peu de clarté ? L’explication matérielle du fait est-elle trop courte ? Je vous reproche, comme langage, deux ou trois locutions toutes faites, telles que « rompre la glace ». Vous voyez si je vous ai lu attentivement ! Quel pion je fais, hein ?
Je vous dis tout cela de mémoire, car j’ai prêté votre livre et on ne me l’a pas encore rendu. – Mais le souvenir que j’en ai maintenant est celui d’une chose très bien faite.
Ne pensez-vous pas comme moi qu’on en pourrait tirer pour un théâtre du boulevard une pièce à très grand effet ?
À propos, comment va Cadio ?
Dites à votre chère maman que je l’adore. Harrisse, dont j’ai reçu une lettre aujourd’hui, me charge de le « rappeler à son souvenir ». Moi, je vous charge de l’embrasser.
Et je vous serre les deux mains très fort en vous disant derechef « bravo ».
Et tout à vous.
– 1186 –
À HENRY HARRISSE
Croisset, mercredi 28 octobre [1868].
Je vous assure, mon cher ami, que je songe très souvent à vous et que votre lettre m’a fait un grand plaisir.
Quant au roman de mistress Braddon, je connaissais la chose. On m’en a envoyé d’Angleterre une analyse et des ex-traits. Ne vous occupez pas d’une pareille misère.
Voici ce que je sais de nos amis.
Le père Sainte-Beuve ne va pas plus mal. Ça peut conti-nuer comme cela, pendant longtemps.
Les de Goncourt logent maintenant à Auteuil dans une maison à eux.
Cadio aurait peut-être eu cent représentations sans le bras factice de Roger, lequel bras a jeté un froid sur toute la pièce. Je ne crois pas malheureusement qu’elle dépasse 30 à 40 représentations ? Mais vous connaissez notre amie. Elle est sur ces choses-là d’un stoïcisme qui stupéfie l’imagination. Son fils m’a envoyé la semaine dernière son nouveau livre Miss Mary, tableau, ou plutôt narration de mœurs américaines.
Fr. Baudry, qui a déjeuné chez moi jeudi dernier, m’a avoué que la littérature française était en décadence depuis le e XII siècle et que Rabelais avait une mauvaise syntaxe ! Vous voyez que les idées – chic ne sont pas mortes en France.
Elle a été bien bête avec La Lanterne cette pauvre France ! – Et ils n’ont pas été forts non plus, à cette même occasion.
– 1187 –
Quant à moi, après avoir passé le mois d’août à Paris, à Saint-Gratien, à Fontainebleau et à Dieppe, je suis revenu ici, d’où je n’ai bougé qu’il y a trois semaines pendant quatre jours pour aller à la 1re de Mme Sand. Si je veux publier mon interminable bouquin en 1869, il faut que je l’aie fini au mois de juillet. D’ici là je n’ai pas une heure à perdre. Aussi je ne commencerai pas ma saison d’hiver cette année avant la fin de février.
C’est cela qui serait gentil si vous reveniez en griller un dans ma boîte, sur le boulevard du Temple !
Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de transporter définiti-vement votre toge « sur nos bords » ? Il me semble qu’il y aurait place pour vous à Paris. – Et même qu’une place vous y attend ?
On n’y est fort ni en droit commercial ni en législation étrangère.
Donc, revenez-nous si vous le pouvez. D’ici là tenez-vous en joie. Et de temps en temps, donnez-nous de vos nouvelles.
Je vous serre la main très fort.
Ex imo.
À LA PRINCESSE MATHILDE
[Croisset,] samedi [31 octobre 1868].
Il y aura demain trois semaines que je vous ai quittée, Princesse. – Ce qui est bien long sans avoir de vos nou-velles !
– 1188 –
Comment allez-vous ? La pluie va-t-elle bientôt vous chasser de votre cher Saint-Gratien ? Et vos travaux de pein-ture ? Et le buste ? etc. Je vous serai reconnaissant de m’écrire le plus longuement possible. Plus il y en a de vous, plus c’est bon !
Si vous ne savez présentement que lire et que vous ai-miez les histoires dramatiques, procurez-vous le dernier ro-man de Maurice Sand, Miss Mary. Il vous amusera peut-être. Je ne crois pas que la pièce de sa mère fasse grand argent ? Tout a été gâté par le bras factice du premier rôle.
Il me semble que « l’horizon politique » (comme on dit dans les feuilles) se rassainit depuis les affaires d’Espagne. Mais ce Marfori est un grand maladroit. Ce n’est pas la cla-vicule qu’il aurait dû casser au « grand écrivain » nommé Rochefort. – Enfin, Dieu merci, on n’en parle plus ! Mais quelle scie va succéder à celle-là ?
Je n’ai pas bougé de mon cabinet depuis mon retour ici. Je me contente de regarder l’automne par mes fenêtres. Une promenade dans les bois mènerait ma pauvre imagination trop loin. Il faut qu’elle me serve et non qu’elle m’emporte. Le feuillage est bien beau cependant ; il a des tons de pourpre, des rougeurs presque humaines, quelque chose de mélancolique et de passionné.
Mais il faut « cultiver notre jardin » comme dit Candide.
Cette citation de Voltaire me fait penser à Mme de Fly. N’est-ce pas maintenant qu’elle doit subir son opération ? Vous seriez bien bonne de me dire comment elle va. Car c’est une personne charmante et dont le cœur, je crois, vous est très dévoué.
– 1189 –
Mais il faudrait être un monstre pour ne pas l’être à Votre Altesse, quand on la connaît.
Je suis, par devers moi, tout triste, en songeant que je vais passer encore un bon mois et demi sans la voir !
Je vous baise les deux mains, Princesse.
À SA NIÈCE CAROLINE
Croisset, samedi, 5 heures [31 octobre 1868].
Oui, mon bibi, je viens de finir mon chapitre. – Il est même recopié et lundi j’espère commencer le suivant.
Ta bonne-maman réclame Mlle Julie et désire qu’elle soit rentrée à Croisset lundi soir, parce qu’elle a besoin d’elle mardi.
Elle attend le moment de te revoir avec une certaine impatience, et serait très dupe si ton mari ne venait pas mercredi.
Je ne demanderais pas mieux que de l’accompagner. Mais il faut être raisonnable, et rester à son Sacerdoce.
Mme Cloquet m’a écrit hier pour me dire que M. de Montblanc m’attendait, afin de partir ensemble vers Toulon. – Le beau temps qu’il fait présentement ajoute à mes regrets. J’aimerais fort à batifoler sur les rivages de la Méditerranée ! Mais mon e V chapitre, que deviendrait-il ? Un dérangement de 15 jours me ferait perdre tout mon hiver.
J’irai samedi prochain à la foire Saint-Romain avec Monseigneur. C’est moins loin, moins long et moins cher.
– 1190 –
Mon fameux tricot est fini. Il me va admirablement, et ne manque pas de cachet.
Nous avons hier dîné à l’Hôtel-Dieu sans aucune com-pagnie que les maîtres de la maison.
Voilà, mon pauvre loulou, toutes les nouvelles. Il me reste maintenant à te remercier pour ta charmante lettre de ce matin, laquelle m’a donné envie de te couvrir de bécots. – Pourquoi ne lis-tu plus de choses sérieuses ? C’est ainsi que peu à peu on s’enfonce dans l’abjection ! Tu as cependant assez emporté de livres. Mets-toi à ce bon Froissart, ça t’amusera.
***
J’oubliais deux choses : 1° Mme Fortin a disposé de son toutou ; 2° Monseigneur m’a dit que Don Dick d’Arrah était devenu d’une moralité suspecte. – Il est un peu filou. Quelle désillusion !
3° Fait, important. L’amour d’horloger a comparu jeudi, à Croisset, avec le bras en écharpe. Le pauvre chéri a cuydé se casser la gueule en tombant d’un escabeau sur lequel il était juché pour remonter une pendule : il y a eu échappe-ment de sa personne par terre.
Adieu, chère Caro. – Embrasse ton mari pour moi.
Ton pauvre vieux qui t’aime.
– 1191 –
À GEORGE SAND
[Croisset,] samedi soir [31 octobre 1868].
C’est un remords pour moi que de n’avoir pas répondu plus longuement à votre dernière lettre, ma chère maître. Vous m’y parliez « des misères » que l’on vous faisait. Croyez-vous que je l’ignorais ? Je vous avouerai même (entre nous) que j’ai été, à cette occasion, blessé, plus encore dans mon bon goût que dans mon affection pour vous. Je n’ai pas trouvé plusieurs de vos intimes suffisamment chauds. « Mon Dieu ! mon Dieu ! comme les hommes de lettres sont bêtes ! » : fragment de la correspondance de Na-poléon Ier. Quel joli fragment, hein ? Ne vous semble-t-il pas qu’on le débine trop, celui-là ?
L’infinie stupidité des masses me rend indulgent pour les individualités, si odieuses qu’elles puissent être. – Je viens d’avaler les 10 premiers volumes de Buchez et Roux. Ce que j’en ai tiré de plus clair, c’est un immense dégoût, à l’encontre des Français. Nom de Dieu ! a-t-on été inepte de tout temps dans notre belle patrie ! Pas une idée libérale qui n’ait été impopulaire, pas une chose juste qui n’ait scandali-sé, pas un grand homme qui n’ait reçu des pommes cuites ou des coups de couteau. – « Histoire de l’esprit humain, his-toire de la sottise humaine », comme dit M. de Voltaire.
Et je me convaincs de plus en plus de cette vérité : nous sommes pourris de catholicisme. La doctrine de la Grâce nous a si bien pénétrés que le sens de la justice a disparu. Ce qui m’avait effrayé dans l’histoire de 48 a ses origines toutes naturelles dans la Révolution, qui ne s’est pas dégagée du Moyen Âge, quoi qu’on die. J’ai retrouvé dans Marat des fragments entiers de Proudhon (sic) et je parie qu’on les re-trouverait dans les prédicateurs de la Ligue.