Fables de Florian
FABLE VIII. Le Calife.
Qu'en dis-tu, carpe radoteuse?
Crains-tu pour nous les hameçons?
Nous voilà citoyens de la mer orageuse;
Regarde: on ne voit plus que les eaux et le ciel,
Les arbres sont cachés sous l'onde,
Nous sommes les maîtres du monde,
C'est le déluge universel.
Ne croyez pas cela, répond la vieille mère; Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant: Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident, Suivez, suivez toujours le fond de la rivière. Bah! disent les poissons, tu répètes toujours
Mêmes discours.
Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
Parlant ainsi, nos étourdis
Sortent tous du lit de la Seine,
Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
Qu'arriva-t-il? Les eaux se retirèrent,
Et les carpillons demeurèrent;
Bientôt ils furent pris,
Et frits.
Pourquoi quittaient-ils la rivière?
Pourquoi? Je le sais trop, hélas!
C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,
C'est qu'on veut sortir de sa sphère,
C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.
FABLE VIII.
Le Calife.
Autrefois dans Bagdad le calife Almamon
Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique, Que ne le fut jamais celui de Salomon.
Dans les appartemens embellis de sculpture, Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis Et les trésors du luxe et ceux de la nature, Les fleurs, les diamans, les parfums, la verdure, Les myrtes odorans, les chefs-d'œuvre de l'art,
Et les fontaines jaillissantes
Roulant leurs ondes bondissantes
A côté des lits de brocard.
Près de ce beau palais, juste devant l'entrée, Une étroite chaumière, antique et délabrée, D'un pauvre tisserand était l'humble réduit.
Là, content du petit produit
D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénibles,
Le bon vieillard, libre, oublié,
Coulait des jours doux et paisibles,
Point envieux, point envié.
J'ai déjà dit que sa retraite
Masquait le devant du palais.
Le visir veut d'abord, sans forme de procès,
Qu'on abatte la maisonnette;
Mais le calife veut que d'abord on l'achète. Il fallut obéir: on va chez l'ouvrier,
On lui porte de l'or. Non, gardez votre somme,
Répond doucement le pauvre homme;
Je n'ai besoin de rien avec mon atelier:
Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire; C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père,
Je prétends y mourir aussi.
Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici,
Il peut détruire ma chaumière:
Mais, s'il le fait, il me verra
Venir, chaque matin, sur la dernière pierre
M'asseoir et pleurer ma misère;
Je connais Almamon, son cœur en gémira. Cet insolent discours excita la colère Du visir, qui voulait punir ce téméraire,