Fables de Florian
FABLE XI. Le Courtisan et le dieu Protée.
Par je ne sais quelle aventure,
Un avare, un beau jour, voulant se bien traiter,
Au marché courut acheter
Des pommes pour sa nourriture.
Dans son armoire il les porta,
Les compta, rangea, recompta,
Ferma les doubles tours de sa double serrure,
Et chaque jour les visita.
Ce malheureux, dans sa folie,
Les bonnes pommes ménageait;
Mais lorsqu'il en trouvait quelqu'une de pourrie,
En soupirant il la mangeait.
Son fils, jeune écolier, faisant fort maigre chère, Découvrit à la fin les pommes de son père. Il attrape les clefs, et va dans ce réduit,
Suivi de deux amis d'excellent appétit.
Or vous pouvez juger le dégât qu'ils y firent,
Et combien de pommes périrent.
L'avare arrive en ce moment,
De douleur, d'effroi palpitant:
Mes pommes! criait-il: coquins, il faut les rendre,
Ou je vais tous vous faire pendre.
Mon père, dit le fils, calmez-vous, s'il vous plaît;
Nous sommes d'honnêtes personnes:
Et quel tort vous avons-nous fait?
Nous n'avons mangé que les bonnes.
FABLE XI.
Le Courtisan et le dieu Protée.
On en veut trop aux courtisans,
On va criant par-tout qu'à l'état inutiles
Pour leur seul intérêt ils se montrent habiles:
Ce sont discours de médisans.
Ce fut un courtisan qui sauva sa patrie.
Voici comment: Dans le pays
La peste avait été portée,
Et ne devait cesser que quand le dieu Protée
Dirait là-dessus son avis.
Ce dieu, comme l'on sait, n'est pas facile à vivre: Pour le faire parler il faut long-temps le suivre,
Près de son antre l'épier,
Le surprendre, et puis le lier,
Malgré la figure effrayante
Qu'il prend et quitte à volonté.
Certain vieux courtisan, par le roi député,
Devant le dieu marin tout-à-coup se présente:
Celui-ci, surpris, irrité,
Se change en noir serpent; sa gueule empoisonnée Lance et retire un dard messager du trépas, Tandis que, dans sa marche oblique et détournée, Il glisse sur lui-même et d'un pli fait un pas. Le courtisan sourit: Je connais cette allure, Dit-il, et mieux que toi je sais mordre et ramper.
Il court alors pour l'attraper:
Mais le dieu change de figure;
Il devient tour-à-tour loup, singe, lynx, renard.
Tu veux me vaincre dans mon art,
Disait le courtisan: mais, depuis mon enfance, Plus que ces animaux avide, adroit, rusé,
Chacun de ces tours-là pour moi se trouve usé. Changer d'habit, de mœurs, même de conscience,
Je ne vois rien là que d'aisé.
Lors il saisit le dieu, le lie,
Arrache son oracle, et retourne vainqueur.
Ce trait nous prouve, ami lecteur,
Combien un courtisan peut servir la patrie.