Fables de Florian
FABLE XIII. L'Hermine, le Castor et le Sanglier.
Et n'ont pas assez de leurs mains
Pour prendre la pauvre famille!
La perdrix, traînant l'aile, appelant ses petits,
Tourne en vain, voltige, s'approche;
Déjà mes jeunes étourdis
Ont toute sa couvée en poche.
Ils veulent partager comme de bons amis; Chacun en garde six, il en reste un treizième:
L'aîné le veut, l'autre le veut aussi.
—Tirons au doigt mouillé.—Parbleu non.—Parbleu si. —Cède, ou bien tu verras.—Mais tu verras toi-même. De propos en propos, l'aîné, peu patient,
Jette à la tête de son frère
Le perdreau disputé. Le cadet, en colère,
D'un des siens riposte à l'instant.
L'aîné recommence d'autant;
Et ce jeu qui leur plaît couvre autour d'eux la terre
De pauvres perdreaux palpitans.
Le fermier, qui passait en revenant des champs,
Voit ce spectacle sanguinaire,
Accourt, et dit à ses enfans:
Comment donc! petits rois, vos discordes cruelles Font que tant d'innocens expirent par vos coups! De quel droit, s'il vous plaît, dans vos tristes querelles,
Faut-il que l'on meure pour vous?
FABLE XIII.
L'Hermine, le Castor et le Sanglier.
Une hermine, un castor, un jeune sanglier, Cadets de leur famille, et partant sans fortune,
Dans l'espoir d'en acquérir une,
Quittèrent leur forêt, leur étang, leur hallier. Après un long voyage, après mainte aventure,
Ils arrivent dans un pays
Où s'offrent à leurs yeux ravis
Tous les trésors de la nature,
Des prés, des eaux, des bois, des vergers pleins de fruits. Nos pélerins, voyant cette terre chérie,
Éprouvent les mêmes transports
Qu'Énée et ses Troyens en découvrant les bords
Du royaume de Lavinie.
Mais ce riche pays était de toutes parts
Entouré d'un marais de bourbe
Où des serpens et des lésards
Se jouait l'effroyable tourbe.
Il fallait le passer, et nos trois voyageurs
S'arrêtent sur le bord, étonnés et rêveurs. L'hermine la première avance un peu la patte;
Elle la retire aussitôt,
En arrière elle fait un saut,
En disant: mes amis, fuyons en grande hâte; Ce lieu, tout beau qu'il est, ne peut nous convenir: Pour arriver là bas il faudrait se salir;
Et moi je suis si délicate,
Qu'une tache me fait mourir.
Ma sœur, dit le castor, un peu de patience; On peut, sans se tacher, quelquefois réussir; Il faut alors du temps et de l'intelligence:
Nous avons tout cela: pour moi, qui suis maçon, Je vais en quinze jours vous bâtir un beau pont Sur lequel nous pourrons, sans craindre les morsures De ces vilains serpens, sans gâter nos fourrures, Arriver au milieu de ce charmant vallon.
Quinze jours! ce terme est bien long,
Répond le sanglier: moi, j'y serai plus vîte: Vous allez voir comment. En prononçant ces mots,
Le voilà qui se précipite
Au plus fort du bourbier, s'y plonge jusqu'au dos, A travers les serpens, les lésards, les crapauds, Marche, pousse à son but, arrive plein de boue;