Fables de Florian

Florian · Chapitre 50 sur 100

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Fables de Florian

FABLE XI. Le Dervis, la Corneille et le Faucon.

On le louait beaucoup, mais sans lui donner rien; Et l'habile renard était dans l'indigence.

Lassé de servir des ingrats,

De réussir toujours sans en être plus gras, Il s'enfuit de la cour; dans un bois solitaire

Il s'en va trouver son grand-père,

Vieux renard retiré, qui jadis fut visir.

Là, contant ses exploits, et puis les injustices,

Les dégoûts, qu'il eut à souffrir,

Il demande pourquoi de si nombreux services

N'ont jamais pu rien obtenir.

Le bon homme renard, avec sa voix cassée, Lui dit: Mon cher enfant, la semaine passée, Un blaireau, mon cousin, est mort dans ce terrier:

C'est moi qui suis son héritier,

J'ai conservé sa peau: mets-la dessus la tienne, Et retourne à la cour. Le renard avec peine Se soumit au conseil; affublé de la peau

De feu son cousin le blaireau,

Il va se regarder dans l'eau d'une fontaine, Se trouve l'air d'un sot, tel qu'était le cousin. Tout honteux, de la cour il reprend le chemin. Mais, quelques mois après, dans un riche équipage, Entouré de valets, d'esclaves, de flatteurs,

Comblé de dons et de faveurs,

Il vient de sa fortune au vieillard faire hommage: Il était grand visir. Je te l'avais bien dit,

S'écrie alors le vieux grand-père;

Mon ami, chez les grands quiconque voudra plaire

Doit d'abord cacher son esprit.

 

FABLE XI.

Le Dervis, la Corneille et le Faucon.

Un de ces pieux solitaires

Qui, détachant leur cœur des choses d'ici-bas, Font vœu de renoncer à des biens qu'ils n'ont pas

Pour vivre du bien de leurs frères,

Un dervis, en un mot, s'en allait mendiant

Et priant;

Lorsque les cris plaintifs d'une jeune corneille, Par des parens cruels laissée en son berceau, Presque sans plume encor, vinrent à son oreille. Notre dervis regarde, et voit le pauvre oiseau Alongeant sur son nid sa tête demi-nue:

Dans l'instant, du haut de la nue,

Un faucon descend vers ce nid,

Et, le bec rempli de pâture,

Il apporte sa nourriture

A l'orpheline qui gémit.

O du puissant Alla providence adorable!

S'écria le dervis: plutôt qu'un innocent

Périsse sans secours, tu rends compatissant

Des oiseaux le moins pitoyable!

Et moi, fils du Très-Haut, je chercherais mon pain!

Non, par le prophète j'en jure,

Tranquille désormais, je remets mon destin A celui qui prend soin de toute la nature.

Cela dit, le dervis, couché tout de son long,

Se met à bayer aux corneilles,

De la création admire les merveilles,

De l'univers l'ordre profond.

Le soir vint; notre solitaire

Eut un peu d'appétit en faisant sa prière:

Ce n'est rien, disait-il; mon souper va venir. Le souper ne vient point. Allons, il faut dormir, Ce sera pour demain. Le lendemain, l'aurore

Paraît, et point de déjeûner.

Ceci commence à l'étonner;

Cependant il persiste encore,

Et croit à chaque instant voir venir son dîner. Personne n'arrivait; la journée est finie,