Fables de Florian
FABLE III. La Brebis et le Chien.
FABLE III.
La Brebis et le Chien.
La brebis et le chien, de tous les temps amis, Se racontaient un jour leur vie infortunée.
Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis
Quand je songe aux malheurs de notre destinée. Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats,
Toujours soumis, tendre et fidèle,
Tu reçois, pour prix de ton zèle,
Des coups et souvent le trépas.
Moi, qui tous les ans les habille,
Qui leur donne du lait, et qui fume leurs champs, Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille
Assassiné par ces méchans.
Leurs confrères les loups dévorent ce qui reste.
Victimes de ces inhumains,
Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,
Voilà notre destin funeste!
Il est vrai, dit le chien: mais crois-tu plus heureux
Les auteurs de notre misère?
Va, ma sœur, il vaut encor mieux
Souffrir le mal que de le faire.
FABLE IV.
Le bon Homme et le Trésor.
Un bon homme de mes parens,
Que j'ai connu dans mon jeune âge,
Se faisait adorer de tout son voisinage;
Consulté, vénéré des petits et des grands; Il vivait dans sa terre en véritable sage.
Il n'avait pas beaucoup d'écus,
Mais cependant assez pour vivre dans l'aisance;
En revanche, force vertus,
Du sens, de l'esprit par-dessus,
Et cette aménité que donne l'innocence.
Quand un pauvre venait le voir,
S'il avait de l'argent, il donnait des pistoles; Et, s'il n'en avait point, du moins par ses paroles Il lui rendait un peu de courage et d'espoir.
Il raccommodait les familles,
Corrigeait doucement les jeunes étourdis,
Riait avec les jeunes filles,
Et leur trouvait de bons maris.
Indulgent aux défauts des autres,
Il répétait souvent: N'avons-nous pas les nôtres? Ceux-ci sont nés boiteux, ceux-là sont nés bossus,
L'un un peu moins; l'autre un peu plus:
La nature de cent manières
Voulut nous affliger: marchons ensemble en paix;
Le chemin est assez mauvais
Sans nous jeter encor des pierres.
Or il arriva certain jour
Que notre bon vieillard trouva dans une tour
Un trésor caché sous la terre.
D'abord il n'y voit qu'un moyen
De pouvoir faire plus de bien;
Il le prend, l'emporte et le serre.
Puis, en réfléchissant, le voilà qui se dit:
Cet or que j'ai trouvé ferait plus de profit
Si j'en augmentais mon domaine;
J'aurais plus de vassaux, je serais plus puissant. Je peux mieux faire encor: dans la ville prochaine Achetons une charge, et soyons président.
Président! cela vaut la peine.
Je n'ai pas fait mon droit, mais, avec mon argent, On m'en dispensera, puisque cela s'achète.
Tandis qu'il rêve et qu'il projette,
Sa servante vient l'avertir
Que les jeunes gens du village
Dans la cour du château sont à se divertir.
Le dimanche, c'était l'usage,
Le seigneur se plaisait à danser avec eux. Oh! ma foi, répond-il, j'ai bien d'autres affaires, Que l'on danse sans moi. L'esprit plein de chimères, Il s'enferme tout seul pour se tourmenter mieux.
Ensuite il va joindre à sa somme
Un petit sac d'argent, reste du mois dernier.
Dans l'instant arrive un pauvre homme
Qui, tout en pleurs, vient le prier
De vouloir lui prêter vingt écus pour sa taille: Le collecteur, dit-il, va me mettre en prison,
Et n'a laissé dans ma maison
Que six enfans sur de la paille.
Notre nouveau Crésus lui répond durement
Qu'il n'est point en argent comptant.
Le pauvre malheureux le regarde, soupire,
Et s'en retourne sans mot dire.
Mais il n'était pas loin, que notre bon seigneur
Retrouve tout-à-coup son cœur:
Il court au paysan, l'embrasse,
De cent écus lui fait le don,
Et lui demande encor pardon.
Ensuite il fait crier que sur la grande place Le village assemblé se rende dans l'instant.
On obéit; notre bon homme
Arrive avec toute sa somme,
En un seul monceau la répand.
Mes amis, leur dit-il, vous voyez cet argent: Depuis qu'il m'appartient je ne suis plus le même, Mon ame est endurcie, et la voix du malheur
N'arrive plus jusqu'à mon cœur.
Mes enfans, sauvez-moi de ce péril extrême; Prenez et partagez ce dangereux métal;
Emportez votre part chacun dans votre asile: