Fables de Florian
FABLE III. Le Sanglier et les Rossignols.
Pour sortir du village il faut prendre un bateau; Tout est perdu, noyé. La douleur est extrême, On s'en prend aux vieillards; C'est vous, leur disait-on,
Qui nous coûtez notre moisson;
Votre maudit conseil... Il était salutaire,
Répondit un d'entre eux; mais ce qu'on vient de faire Est fort loin du conseil comme de la raison. Nous voulions un peu d'eau, vous nous lâchez la bonde; L'excès d'un très-grand bien devient un mal très-grand:
Le sage arrose doucement,
L'insensé tout de suite inonde.
FABLE III.
Le Sanglier et les Rossignols.
Un homme riche, sot et vain,
Qualités qui parfois marchent de compagnie, Croyait pour tous les arts avoir un goût divin, Et pensait que son or lui donnait du génie. Chaque jour à sa table on voyait réunis
Peintres, sculpteurs, savans, artistes, beaux esprits,
Qui lui prodiguaient les hommages,
Lui montraient des dessins, lui lisaient des ouvrages, Écoutaient les conseils qu'il daignait leur donner, Et l'appelaient Mécène en mangeant son dîner. Se promenant un soir dans son parc solitaire, Suivi d'un jardinier, homme instruit et de sens, Il vit un sanglier qui labourait la terre,
Comme ils font quelquefois pour aiguiser leurs dents. Autour du sanglier, les merles, les fauvettes, Sur-tout les rossignols, voltigeant, s'arrêtant, Répétaient à l'envi leurs douces chansonnettes,
Et le suivaient toujours chantant.
L'animal écoutait l'harmonieux ramage Avec la gravité d'un docte connaisseur,