Fables de Florian

Florian · Chapitre 81 sur 100

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Fables de Florian

FABLE II. Les deux Lions.

Dans une belle nuit du charmant mois de mai, Un berger contemplait, du haut d'une colline, La lune promenant sa lumière argentine

Au milieu d'un ciel pur d'étoiles parsemé;

Le tilleul odorant, le lilas, l'aubépine,

Au gré du doux zéphyr balançant leurs rameaux,

Et les ruisseaux dans les prairies

Brisant sur des rives fleuries

Le cristal de leurs claires eaux.

Un rossignol, dans le bocage,

Mêlait ses doux accens à ce calme enchanteur; L'écho les répétait, et notre heureux pasteur, Transporté de plaisir, écoutait son ramage. Mais tout-à-coup l'oiseau finit ses tendres sons.

En vain le berger le supplie

De continuer ses chansons.

Non, dit le rossignol, c'en est fait pour la vie; Je ne troublerai plus ces paisibles forêts.

N'entends-tu pas dans ce marais

Mille grenouilles coassantes

Qui, par des cris affreux, insultent à mes chants? Je cède, et reconnais que mes faibles accens Ne peuvent l'emporter sur leurs voix glapissantes. Ami, dit le berger, tu vas combler leurs vœux; Te taire est le moyen qu'on les écoute mieux: Je ne les entends plus aussitôt que tu chantes.

 

FABLE II.

Les deux Lions.

Sur les bords africains, aux lieux inhabités Où le char du soleil roule en brûlant la terre, Deux énormes lions, de la soif tourmentés, Arrivèrent au pied d'un rocher solitaire.

Un filet d'eau coulait, faible et dernier effort

De quelque naïade expirante.

Les deux lions courent d'abord

Au bruit de cette eau murmurante.

Ils pouvaient boire ensemble; et la fraternité, Le besoin, leur donnaient ce conseil salutaire:

Mais l'orgueil disait le contraire,

Et l'orgueil fut seul écouté.

Chacun veut boire seul: d'un œil plein de colère

L'un l'autre ils vont se mesurans,

Hérissent de leur cou l'ondoyante crinière; De leur terrible queue ils se frappent les flancs, Et s'attaquent avec de tels rugissemens,

Qu'à ce bruit dans le fond de leur sombre tanière, Les tigres d'alentour vont se cacher tremblans.

Égaux en vigueur, en courage,

Ce combat fut plus long qu'aucun de ces combats Qui d'Achille ou d'Hector signalèrent la rage;

Car les dieux ne s'en mêlaient pas.

Après une heure ou deux d'efforts et de morsures, Nos héros fatigués, déchirés, haletans,

S'arrêtèrent en même temps.

Couverts de sang et de blessures,

N'en pouvant plus, morts à demi,

Se traînant sur le sable, à la source ils vont boire: Mais, pendant le combat, la source avait tari; Ils expirent auprès.

Vous lisez votre histoire,

Malheureux insensés, dont les divisions,

L'orgueil, les fureurs, la folie,

Consument en douleurs le moment de la vie.

Hommes, vous êtes ces lions;

Vos jours, c'est l'eau qui s'est tarie.