Fables de Florian
FABLE VII. Jupiter et Minos.
—L'ami, que fais-tu là?—Monsieur, pour une affaire Au village prochain je suis contraint d'aller: Je ne vois point de pont pour passer la rivière, Et j'attends que cette eau cesse enfin de couler.
Mon ami, vous voilà, cet homme est votre image; Vous perdez en projets les plus beaux de vos jours: Si vous voulez passer, jetez-vous à la nage;
Car cette eau coulera toujours.
FABLE VII.
Jupiter et Minos.
Mon fils, disait un jour Jupiter à Minos,
Toi qui juges la race humaine,
Explique-moi pourquoi l'enfer suffit à peine Aux nombreux criminels que t'envoie Atropos. Quel est de la vertu le fatal adversaire
Qui corrompt à ce point la faible humanité? C'est, je crois, l'intérêt.—L'intérêt? Non, mon père.
—Et qu'est-ce donc?—L'oisiveté.
FABLE VIII.
Le petit Chien.
La vanité nous rend aussi dupes que sots.
Je me souviens, à ce propos,
Qu'au temps jadis, après une sanglante guerre
Où, malgré les plus beaux exploits,
Maint lion fut couché par terre,
L'éléphant régna dans les bois.
Le vainqueur, politique habile,
Voulant prévenir désormais
Jusqu'au moindre sujet de discorde civile, De ses vastes états exila pour jamais
La race des lions, son ancienne ennemie. L'édit fut proclamé. Les lions affaiblis,
Se soumettant au sort qui les avait trahis,
Abandonnent tous leur patrie.
Ils ne se plaignent pas, ils gardent dans leur cœur
Et leur courage et leur douleur.
Un bon vieux petit chien, de la charmante espèce De ceux qui vont portant, jusqu'au milieu du dos,
Une toison tombante à flots,
Exhalait ainsi sa tristesse:
Il faut donc vous quitter, ô pénates chéris!
Un barbare, à l'âge où je suis,
M'oblige à renoncer aux lieux qui m'ont vu naître. Sans appui, sans secours, dans un pays nouveau, Je vais, les yeux en pleurs, demander un tombeau,
Qu'on me refusera peut-être.
O tyran, tu le veux! allons, il faut partir.
Un barbet l'entendit: touché de sa misère, Quel motif, lui dit-il, peut t'obliger à fuir?
—Ce qui m'y force? ô ciel! Et cet édit sévère Qui nous chasse à jamais de cet heureux canton?... —Nous?—Non pas vous, mais moi.—Comment! toi, mon cher frère? Qu'as-tu donc de commun...?—Plaisante question!
Eh! ne suis-je pas un lion? 7
[7] La petite espèce de chiens dont on veut parler porte le nom
de chiens lions.