Fables de Florian
FABLE III. Le Roi et les deux Bergers.
Le coursier sa valeur, ses nobles exercices;
Et l'âne son utilité.
Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres: En voici venir trois, exposons-leur nos titres. Si deux sont d'un avis, le procès est jugé.
Les trois hommes venus, notre bœuf est chargé D'être le rapporteur; il explique l'affaire,
Et demande le jugement.
Un des juges choisis, maquignon bas-normand,
Crie aussitôt: la chose est claire,
Le cheval a gagné. Non pas, mon cher confrère, Dit le second jugeur, c'était un gros meûnier,
L'âne doit marcher le premier;
Tout autre avis serait d'une injustice extrême.
Oh que nenni, dit le troisième,
Fermier de sa paroisse et riche laboureur,
Au bœuf appartient cet honneur.
Quoi! reprend le coursier, écumant de colère, Votre avis n'est dicté que par votre intérêt? Eh mais, dit le Normand, par qui donc, s'il vous plaît?
N'est-ce pas le code ordinaire?
FABLE III.
Le Roi et les deux Bergers.
Certain monarque un jour déplorait sa misère,
Et se lamentait d'être roi:
Quel pénible métier! disait-il: sur la terre
Est-il un seul mortel contredit comme moi? Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre; Je chéris mes sujets, et je mets des impôts; J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse;
Mon peuple est accablé de maux,
Je suis consumé de tristesse:
Par-tout je cherche des avis,
Je prends tous les moyens, inutile est ma peine;
Plus j'en fais, moins je réussis.
Notre monarque alors apperçoit dans la plaine Un troupeau de moutons maigres, de près tondus, Des brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères,
Dispersés, bêlans, éperdus,
Et des beliers sans force errant dans les bruyères. Leur conducteur Guillot allait, venait, courait, Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt,
Tantôt à cet agneau qui demeure derrière,
Puis à sa brebis la plus chère;
Et, tandis qu'il est d'un côté,
Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vîte;
Le berger court, l'agneau qu'il quitte
Par une louve est emporté.
Guillot tout haletant s'arrête,
S'arrache les cheveux, ne sait plus où courir,
Et, de son poing frappant sa tête,
Il demande au ciel de mourir.
Voilà bien ma fidelle image!
S'écria le monarque; et les pauvres bergers, Comme nous autres rois, entourés de dangers,
N'ont pas un plus doux esclavage;
Cela console un peu. Comme il disait ces mots, Il découvre en un pré le plus beau des troupeaux, Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,
Tant leur riche toison les gêne,
Des beliers grands et fiers, tous en ordre paissans, Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,
Et de qui la mamelle pleine
Fait accourir de loin les agneaux bondissans. Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,
Faisait des vers pour son Iris,
Les chantait doucement aux échos attendris, Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre. Le roi tout étonné disait: Ce beau troupeau Sera bientôt détruit: les loups ne craignent guère Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère; On les écarte mal avec un chalumeau.