Fables de Florian
FABLE XX. L'Auteur et les souris.
FABLE XX.
L'Auteur et les souris.
Un auteur se plaignait que ses meilleurs écrits
Étaient rongés par les souris.
Il avait beau changer d'armoire,
Avoir tous les piéges à rats,
Et de bons chats;
Rien n'y faisait; prose, vers, drame, histoire, Tout était entamé; les maudites souris
Ne respectaient pas plus un héros et sa gloire,
Ou le récit d'une victoire,
Qu'un petit bouquet à Cloris,
Notre homme au désespoir, et, l'on peut bien m'en croire, Pour y mettre un auteur peu de chose suffit, Jette un peu d'arsenic au fond de l'écritoire;
Puis, dans sa colère, il écrit.
Comme il le prévoyait, les souris grignotèrent,
Et crevèrent.
C'est bien fait, direz-vous, cet auteur eut raison. Je suis loin de le croire: il n'est point de volume
Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon;
Et l'on déshonore sa plume
En la trempant dans du poison.
FABLE XXI.
* L'Aigle et le Hibou.
A DUCIS.
L'oiseau qui porte le tonnerre,
Disgracié, banni du céleste séjour,
Par une cabale de cour,
S'en vint habiter sur la terre:
Il errait dans les bois, songeant à son malheur,
Triste, dégoûté de la vie,
Malade de la maladie
Que laisse après soi la grandeur.
Un vieux hibou, du creux d'un hêtre,
L'entend gémir, se met à sa fenêtre,
Et lui prouve bientôt que la félicité
Consiste dans trois points: Travail, paix et santé.
L'aigle est touché de ce langage:
Mon frère, répond-il, (les aigles sont polis
Lorsqu'ils sont malheureux) que je vous trouve sage! Combien votre raison, vos excellens avis, M'inspirent le desir de vous voir davantage,
De vous imiter, si je puis!
Minerve, en vous plaçant sur sa tête divine,
Connaissait bien tout votre prix;
C'est avec elle, j'imagine,
Que vous en avez tant appris.
Non, répond le hibou, j'ai bien peu de science; Mais je sais me suffire, et j'aime le silence, L'obscurité sur-tout. Quand je vois des oiseaux Se disputer entr'eux la force, le courage,
Ou la beauté du chant, ou celle du plumage, Je ne me mêle point parmi tant de rivaux,
Et me tiens dans mon hermitage.
Si malheureusement, le matin dans le bois, Quelqu'étourneau bavard, quelque méchante pie M'apperçoit, aussitôt leurs glapissantes voix Appellent de par-tout une troupe étourdie,
Qui me poursuit et m'injurie:
Je souffre, je me tais; et, dans ce chamaillis,
Seul, de sang froid et sans colère, M'esquivant doucement de taillis en taillis, Je regagne à le fin ma retraite si chère.