La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 9 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 8

 

La lumière du jour le réveilla en sursaut. Il regarda sa montre : l’heure de l’office du matin était passée, il n’avait pas entendu la cloche. Le crâne douloureux, il fit une rapide toilette et descendit au réfectoire avaler un liquide qui insultait Rome, la ville où l’arôme subtil du café, disent les Romains, est la meilleure preuve de l’existence de Dieu.

En passant devant les casiers à courrier il vit dans le sien une enveloppe sans timbre. L’adresse était manuscrite : Au frère Nil. Intrigué, il l’ouvrit. À l’intérieur, une mince feuille de papier. Trois mots :

Georges disparu.

Sarà

Intrigué, il s’assit sur une marche d’escalier. Georges que son supérieur, le père Dall’Oglio, venait de rappeler à Mar Moussa… « Disparu », qu’est-ce que ça voulait dire ?

Sarà, la sœur de Georges… Elle était venue voir son frère l’année précédente depuis Beyrouth. Nil lui avait fait visiter Rome, ils avaient sympathisé. Devant la frise du Forum qui décrit le pillage du Temple de Jérusalem par l’empereur Titus en l’an 70, les Juifs enchaînés, les objets sacrés dérobés sur les épaules des légionnaires, elle lui avait dit avec un sourire triste : « Nous aussi nous avons dû fuir devant les milices alaouites de la famille Assad. Mon père s’est réfugié à Beyrouth où nous sommes bien acceptés, il a repris ses affaires dans l’immobilier. »

Pour qu’elle puisse s’offrir ce voyage et un bel hôtel à Rome, les affaires de la famille Jarweh devaient être florissantes. Nil avait été frappé par sa beauté, sa taille élancée, ses traits délicats, la pureté de son regard. Tandis que Georges était petit, trapu, son lourd visage si semblable à ceux des poteries antiques du musée de la Villa Giulia. Comment peuvent-ils être frère et sœur ?

Jamais elle ne lui avait écrit, ce billet était-il vraiment de sa main ? Qui avait glissé cette lettre dans son casier ?

Pour pouvoir faire de la musique, Anselm était logé dans l’unique chambre de la tour qui fait l’angle du cloître. En se massant la nuque, Nil alla frapper chez lui.

– Entre, j’allais attaquer une sonate de Bach. Mais… tu en fais une drôle de tête !

– J’ai à peine dormi cette nuit.

– Qu’est-ce qui t’arrive ?

Ils s’assirent devant le bureau et Nil lui tendit l’enveloppe.

– Ce matin j’ai trouvé ça dans mon casier. Lis plutôt ce qu’il y a dedans.

Anselm posa la flûte entre deux piles de livres, jeta un coup d’œil sur la feuille et se figea.

– Georges disparu ! C’était à craindre…

– Il m’a souvent dit que son travail touchait à un tabou. Mais qui peut vouloir faire disparaître un simple érudit ?

L’air gêné, Anselm esquiva la question :

– Comment savoir si ce mot vient de Sarà ? Je l’ai rencontrée ici comme toi, mais je ne connais pas son écriture.

– Moi non plus. Si elle avait voulu m’écrire elle aurait confié cette lettre à la poste, non ? Quelqu’un l’a glissée dans mon casier. Peut-être un des étudiants orientaux qui assistaient hier à ton concert ?

– Certainement pas, si l’un d’eux avait reçu une lettre du Liban pour toi il te l’aurait remise personnellement. Il faut contacter Sarà.

– Téléphone à Mar Moussa. Tu sais que moi, je n’ai ni téléphone portable, ni ordinateur, ni argent de poche.

Anselm se moquait gentiment du dénuement dans lequel son abbaye laissait Nil. La pauvreté, lui disait-il, ce n’est pas de manquer du nécessaire mais de ne s’attacher à rien. Sa chambre était meublée confortablement, un ordinateur trônait sur le bureau.

– À Newark les frères refusent l’esclavage des téléphones portables, je n’en ai pas non plus. Je vais appeler Mar Moussa depuis la poste de Porta Portese, dans la loge du portier c’est trop peu discret. Viens me voir en fin de matinée, et surtout ne parle de cette lettre à personne.

 

Pour échapper à son mal de crâne Nil décida d’aller marcher. Il sortit de Sant’Anselmo sur la Piazza dei Cavalieri di Malta et prit la rue qui descend en serpentant vers le Circo Massimo. Arrivé en bas il s’arrêta, saisi comme chaque fois par la beauté du site. Entourée de lauriers-roses en gradins, la longue piste centrale occupait toute la dépression qui sépare la colline de l’Aventin de celle du Palatin. Depuis leur palais, les empereurs romains accédaient directement à une terrasse d’où ils assistaient aux courses de chars et engageaient d’énormes paris avec leurs courtisans. Ce matin, le soleil frappait obliquement les ruines, faisant ressortir l’ocre des briques et la pureté des formes qui se détachaient sur le ciel bleu.

Georges… que lui est-il arrivé ?

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