La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 68 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 66

 

Un 4×4 couvert de poussière franchit la frontière syrienne, déserte à cet endroit, et s’engagea dans le no man’s land. À l’arrière du véhicule, deux hommes armés avaient les pieds posés sur une forme humaine étendue à même le plancher, un troisième ne la quittait pas des yeux. Ils remontèrent la piste jusqu’à la limite d’une clairière, s’arrêtèrent, empoignèrent la forme humaine et la jetèrent sans ménagement sur le sol.

Le troisième homme descendit, rajusta sa calotte sur la tête, tira un poignard de sa ceinture, trancha les liens des poignets et des chevilles du corps inerte, cracha dessus.

– S’il ne tenait qu’à moi, siffla-t-il entre ses dents, en ce moment tu saignerais quelque part dans le désert. Que les renards accomplissent le jugement d’Allah !

Sans un regard pour sa victime il monta dans la voiture, qui reprit à vive allure le chemin de la frontière.

 

Quand elle ne l’entendit plus, Sarà ouvrit les yeux et resta longtemps sans pouvoir bouger. Puis elle se souleva sur un coude, et reconnut l’endroit. Gémissant de douleur, elle parvint à se mettre debout sur ses jambes dont les chevilles avaient été profondément entaillées par les liens. S’appuyant aux arbres, elle avança en titubant jusqu’au centre de la clairière et s’arrêta devant la trace du feu. Elle leva ses yeux tuméfiés vers les branches du cèdre.

C’est là qu’elle avait parlé à Nil, pour la première fois. Elle s’écroula.

Après un long moment elle releva la tête, tâtonna dans la poche de son jean, parvint à en extraire un agenda et un crayon. Malgré ses doigts gonflés elle réussit à déchirer une page, écrivit quelques mots, plia le papier en deux et le glissa dans l’ouverture de son chemisier.

Elle s’allongea sur le dos, ferma les yeux.

Nil ! Elle entendait sa voix dans la ruine du désert : « Jésus était juif. » Et sa réponse à elle : « Alors, comme lui, il n’y a que la mort qui m’apportera la paix ? »

Elle ouvrit péniblement les yeux. Le soleil filtrait à travers les branches du cèdre, son éclat empêchait de voir les étoiles. Mais elle savait qu’elles étaient là.

Elles indiquaient la direction de l’infini.

Son père… Bientôt il apprendrait l’horrible fin de Georges, et il en mourrait. Dans la tente ils l’avaient battue, violée à tour de rôle. Au début ça faisait très mal, et puis elle avait cessé de ressentir, s’était vidée d’elle-même, devenue chose inerte. Elle ne voyait plus que les yeux pleins d’anxiété de son père, quand il lui avait demandé de partir à sa place au secours de Georges.

Si elle revenait à Beyrouth, après ce qu’elle avait subi son visage la trahirait. Il plongerait au plus profond d’elle-même et lirait la suite, sa dégradation. Elle voulait qu’il meure en conservant intacte l’image de sa petite fille. Si elle lui faisait horreur, s’il la méprisait ne serait-ce qu’un instant, ce serait comme si elle l’achevait de ses propres mains.

Elle ne pourrait pas lui cacher sa déchéance, il saurait.

Il ne devait plus la revoir.

« L’espoir, une ruse de Dieu pour laisser les humains endurer d’autres souffrances », avait-elle dit à Nil. Elle ne voulait plus souffrir, elle ne voulait pas faire doublement souffrir son père. Elle était Sarah Steek, la Juive. Un rebut de la Shoah.

Elle déjouerait la ruse de Dieu, jamais plus elle ne souffrirait.

Son père… Ceux qui la trouveraient verraient les marques de coups sur son visage et ses membres, les sillons profonds laissés par ses liens. Peut-être lui dirait-on seulement qu’elle avait succombé aux mauvais traitements, qu’elle était venue s’échouer dans cette clairière pour y mourir d’épuisement. Peut-être n’apprendrait-il rien de plus.

En tâtonnant encore elle sortit de l’autre poche un petit couteau.

Ses poignets étaient si meurtris qu’elle ne sentit rien.

Elle les laissa lentement retomber le long de son corps et regarda le ciel.

Les étoiles étaient là.

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