La danse du mal
Chapitre 49
Nil dormait profondément quand Éliah secoua son épaule.
– Réveillez-vous, chuchota-t-il, nous partons.
– Quelle heure est-il ?
– Presque cinq heures. Buvez, et rejoignez-nous dehors.
Il avala le thé apporté par Éliah et vérifia le contenu de sa ceinture de voyage – les dollars, le passe, son passeport. Bouclée sous son pantalon elle était mince, invisible, et ne le gênait pas.
En sortant sur la place il respira avec volupté l’air tiède. La nuit était bleue et pure, il aperçut deux ombres debout devant la grande case : frêle et toute menue, Sarà était appuyée contre le chambranle de la porte et parlait au Rabbi dont la haute silhouette, penchée vers elle, semblait l’envelopper de tendresse. Quand il entendit Nil arriver, le vieillard posa légèrement une main sur la tête de la jeune femme et se tourna vers lui.
– La peine qui déchire le cœur de notre sœur est aussi insondable que le firmament. Je viens de lui dire une chose que vous aussi, vous devez savoir et ne jamais oublier : rien d’important ne meurt. Les hommes meurent, oui – et les idées aussi, d’épuisement. Mais quelques vérités très simples, aussi discrètes et fluides que les paraboles de Jésus – l’amour désintéressé, le don de soi, la liberté intérieure – non, cela ne meurt pas, jamais.
Il fit signe à Nil de s’approcher, posa l’autre main sur sa tête, ferma les yeux et resta un instant relié à eux, comme pour leur infuser une force qu’il recevait d’ailleurs. Enfin, d’une voix claire :
– Je vous bénis, mes enfants, dit-il. Que le Messie vous protège, puissiez-vous passer entre les griffes du Mal.
Puis il joignit les mains, leva ses yeux grand ouverts vers le ciel et psalmodia lentement. Saisi par la sonorité chantante de sa prière, Nil contemplait les étoiles qui pâlissaient vers l’est.
Le Rabbi les accompagna jusqu’à la limite du village, leur sourit sans ajouter un mot et s’en retourna. Avec un pincement au cœur, Nil vit sa silhouette flottante disparaître dans l’obscurité.
La lune à son déclin dessinait sur le visage d’Éliah des ombres qui accentuaient son caractère mélancolique. Il tapota le sac en bandoulière qui reposait sur ses hanches.
– De l’eau, des dattes, du mil. Je suis né dans ce désert, j’en connais chaque repli. Mettez vos pas dans les miens et ne parlez pas, vous économiserez vos forces.
Ils se mirent en route.
Sarà marchait derrière Nil qui laissait Éliah les guider, se glisser entre les dunes, serpenter d’un rocher à l’autre. Le soleil se leva et le ciel se confondit avec l’étendue du désert, le cosmos avec la terre. Au commencement, quand Dieu décida la création, un silence semblable à celui-là devait régner sur l’univers.
Ils n’allaient nulle part, ils allaient vers la fin du monde.
Dans le lit desséché d’un oued en pente douce, Sarà trébucha sur une pierre et manqua tomber. Nil se retourna, la retint fermement et garda sa main dans la sienne.
À la sortie de l’oued, elle écarta doucement l’étreinte de sa main et repassa derrière lui.
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