La danse du mal
Chapitre 70
Raphaël Schütze frappa discrètement, entra et déposa le plateau de thé sur le bureau de Monsignore. Un coup d’œil lui suffit pour comprendre que son patron avait de graves soucis : les épaules basses, il avait perdu la fière allure qu’il admirait tant chez lui. En le voyant, le prélat hocha la tête et se redressa, personne jamais ne devait déceler chez lui le moindre signe de faiblesse. Tandis que Raphaël sortait il saisit la tasse du bout des doigts et l’approcha lentement de ses lèvres. Au moment où il fermait les yeux pour humer l’arôme subtil du thé, un de ses téléphones sonna. Dans sa précipitation il faillit renverser la tasse, colla vivement le boîtier à son oreille et annonça d’un ton aimable :
– Frère Carl, je ne vous attendais plus.
Quand Carl revint dans le salon, Nil s’était endormi sur le sofa. Il le regarda longuement, impressionné par la paix répandue sur son visage, et s’assit à la table. Qu’allait-il lui dire ?
Monsignore s’était montré affable, mais sa voix vibrait d’une façon particulière. Carl avait récupéré le moine ? C’était parfait, qu’il le lui amène sans tarder, ici, dans son bureau du Vatican. À lui seul, cet inconscient pouvait bouleverser l’équilibre mondial, la publication de sa thèse serait une déclaration de guerre aux musulmans du monde entier.
Cela ne devait pas être, cela ne serait pas.
Une fois à Rome, que deviendrait Nil ? Cela ne concernait plus Carl, avait répondu Monsignore. Un moine doit obéissance totale au représentant du pape, il le lui rappellerait. Sinon, sa vie changerait du tout au tout.
Nil se soumettrait, ou bien…
Il avait coupé froidement.
Carl resta longtemps immobile, l’appareil posé sur ses genoux. Ses années chez les Légionnaires lui avaient appris que le Vatican dispose de couvents discrets, éloignés de tout, où il met à l’ombre les religieux récalcitrants.
Jusqu’à leur mort.
« Ou bien… », avait dit Monsignore. Si Carl le lui livrait, plus personne n’entendrait parler de Nil. Comme Sarà, il deviendrait un mort vivant. Il avait survécu à l’épreuve du désert, il ne survivrait pas à celle-là.
Que Monsignore continue sa danse infernale.
Lui, il avait pris sa décision.
Il se leva, alla toucher l’épaule de Nil, qui ouvrit les yeux. Carl lui sourit.
– Levez-vous, venez vous asseoir.
Ils prirent place à la table. Comme Carl restait silencieux, Nil lui demanda :
– Que vous a dit l’évêque ?
Carl baissa la tête, se mit à fourrager dans sa blague à tabac.
– Frère Nil… au Vatican, vous n’avez plus que des ennemis. Maintenant qu’ils savent que vous êtes ici il faut que vous partiez, vite.
– Partir ? Pour aller où ?
– Je viens d’y réfléchir. On ne vous aime pas dans votre abbaye, n’est-ce pas ? Désormais, Anselm est votre seul ami. Allez à Rome, voyez-le dès votre arrivée. Demandez-lui de vous accueillir dans son abbaye de Newark, il acceptera. Alors, prenez le premier avion pour les USA, devenez un moine américain, oubliez le Coran, le Prophète, son visage et le sort du monde.
Il y eut un long silence, Carl roulait sa cigarette sans regarder Nil.
– Oui… vous avez sans doute raison, dit enfin ce dernier. Un moine peut transférer ses vœux d’une abbaye à l’autre… Oui, je n’ai pas le choix… Retourner à Rome, mais quand ?
– Tout de suite. Vous m’avez dit que vous aviez des dollars dans votre ceinture ?
– J’ai mieux que ça, un passe prioritaire sur toutes les lignes aériennes.
– Donnez-le-moi. Il y a une agence de voyage au bout de la rue, je reviens dans une demi-heure.
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