La danse du mal
Chapitre 13
– Eh bien, frère Carl, vous avez lu la thèse du petit moine français, qu’en pensez-vous ?
– Le choc des messianismes… Très intéressant !
Monsignore l’arrêta d’un geste. Le père Maciel avait mis au point une méthode de contrôle des esprits qui lui avait valu l’accusation de lavage de cerveaux. Elle s’était montrée efficace, mais certaines zones de l’inconscient de ses disciples lui échappaient parfois, la preuve : ce Carl était encore capable de se laisser séduire, sans même s’en rendre compte, par le scintillement d’idées pernicieuses. Malgré sa formation, il n’avait aucune vue d’ensemble.
– Intéressant ! Frère, toute l’histoire de l’humanité est là, Le Mal est intéressant. Si vous n’en êtes pas convaincu, vous n’avez plus votre place chez les Légionnaires. Ne voyez-vous pas qu’en mettant sur le même plan le judaïsme, le christianisme et l’islam, ce frère Nil risque de bouleverser l’équilibre géopolitique mondial ? Et d’alimenter un peu plus le brasier qui consume cette planète depuis mille trois cents ans…
Carl le laissait parler et détaillait son visage osseux. Ces pommettes saillantes, ces yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, cette peau translucide et ces lèvres pincées, mince ligne qui jamais ne s’écartait pour un sourire… Une momie animée ! Tandis que les Légionnaires du Christ étaient vivants, joyeux et forts, et l’enthousiasme de leurs convictions communicatif. L’avenir du monde c’était eux, pas des hommes comme celui-là.
Seulement lui, il portait une calotte violette.
Carl l’interrompit :
– J’ai vu ça tout de suite, pourtant cette thèse m’a paru convaincante.
Il n’a rien vu du tout, le combat contre Le Mal est universel. Le vieil homme assembla ses doigts devant lui, chacun rejoignant exactement l’extrémité charnue du doigt opposé. Il contempla un instant cette symétrie gothique qui le remplissait de satisfaction, leva les yeux et répondit avec fermeté :
– C’est pour ça qu’elle est dangereuse. Pas question bien sûr qu’elle soit publiée, mais nous devons établir un barrage en amont.
Carl commençait à comprendre pourquoi ce reliquat d’un autre âge l’avait fait venir d’Allemagne. Derrière la façade humanitaire et caritative des Légionnaires du Christ se cachait un service action dont il faisait partie, et où sa formation théorique alliée à ses qualités sportives étaient très appréciées.
– Que voulez-vous dire ?
– Eh bien… à Sant’Anselmo – université pontificale par ailleurs irréprochable – il y a trois étudiants un peu trop entreprenants, un Syrien reparti chez lui, un Américain et l’auteur de la thèse, le frère Nil – un naïf qui ne mesure pas les conséquences de ses utopies. En délicatesse avec son abbaye, c’est lui le maillon faible. Pour l’amener à se découvrir, j’ai fait en sorte de… comment dire, de l’inquiéter. Émotif, sans expérience, il a reçu hier un message qui va sans doute le faire bouger, sortir de sa coquille. Pour l’instant, votre mission consiste à le surveiller.
– Pourquoi moi ?
– Vous avez eu un parcours… particulier, non ? Deux fois vous avez tué, je l’ai appris autrefois par le père Maciel. Vous n’aimeriez pas que tout ça ressorte maintenant…
Carl baissa la tête, cet homme diabolique savait tout. Monsignore sembla ne pas remarquer son embarras.
– Frère Carl, au travail ! Rendez-moi la thèse du Français, vous me ferez des rapports réguliers.
Resté seul, Monsignore s’adossa à son fauteuil et ferma ses minces paupières. Les petits problèmes pratiques qu’on lui demandait de régler depuis si longtemps n’étaient que des activités vulgaires, sa véritable passion c’était le renseignement. Il avait tissé au cours de sa vie une toile d’informateurs dont personne ne soupçonnait l’étendue, qui expliquait à la fois sa discrétion et son efficacité. Depuis ce bureau, comme une araignée il percevait la moindre vibration de chaque fil, analysait, réagissait. La force de l’Église catholique, c’est son réseau mondial de paroisses et de couvents. Un papillon battait-il de l’aile à l’autre bout du monde, Monsignore en était informé le premier. Les Américains ? Avec leur gigantesque CIA et ses milliers de fonctionnaires blasés, ils avaient le cuir épais d’un éléphant. Le Mossad pouvait rivaliser avec lui puisque les Juifs sont partout, mais leur idéal est impur. Récemment les musulmans étaient entrés dans le jeu, ils maîtrisaient de mieux en mieux la technologie. Chez eux aussi il avait des hommes à lui, qu’il tenait bien en main grâce à leur passé.
Seule l’Église catholique, monarchie absolue, centralisait efficacement l’information et le pouvoir qui en découle.
Ici, dans ce modeste bureau.
Monsignore venait d’apprendre que le professeur Erwin (son dossier était estampillé À surveiller) avait quitté Sanaa dans des circonstances mystérieuses, fait escale à Beyrouth où il avait passé quelques heures chez le vieux Jarweh avant de repartir pour Berlin. L’infirmier au service de Jarweh, un fervent catholique, avait surpris des bribes de conversation et l’avait immédiatement informé : Erwin prétendait avoir découvert un rouleau nazôréen datant de l’époque du Prophète, qui remettrait en cause la légende musulmane sur la révélation divine du Coran.
On ne touche pas au Coran, l’équilibre mondial en dépend. Il lui fallait ce rouleau.
Quant à Georges, une fois revenu à Mar Moussa il n’était plus dangereux. L’avancée rapide des djihadistes dans la région réglerait sans doute le problème, Dall’Oglio et lui ne pourraient bientôt plus nuire.
Le sort de l’Occident repose sur mes épaules… Il remonta les persiennes et ouvrit toute grande la fenêtre. À cette heure tardive c’était sans conséquence : la façade du palais de l’Inquisition était plongée dans l’ombre, depuis la place Saint-Pierre personne n’apercevrait sa silhouette fantomatique.
Face aux étoiles, Monsignore ferma les yeux.
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