La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 47 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 45

 

Debout face à l’icône le Rabbi se tenait très droit, les paumes levées vers elle. En entendant Nil entrer, il se tourna vers lui avec un sourire et reprit sa place dans le fauteuil. À côté des chaises, sur une table basse fumait une théière.

– Asseyez-vous et prenez du thé. Il est sucré et vous rendra vos forces.

Avec délices, Nil commença à boire le liquide parfumé.

– Éliah vient de vous dire pour le visage de Georges, n’est-ce pas ?

– Oui. Je ne comprends pas ce raffinement de barbarie, sauvage et inutile.

– Inutile, certainement pas ! Au contraire, nécessaire aux yeux de ses meurtriers. Vous connaissez l’histoire secrète de la naissance du Coran ?

– Oui, Georges m’a fait lire les travaux des chercheurs, Erwin et les autres. Avant de venir ici j’ai bouclé une thèse qui résume et prolonge leurs travaux.

– Alors vous savez que personne ne connaît l’identité du guerrier qui a conduit les Arabo-nazôréens depuis la Syrie jusqu’à Médine. Le mot Muhammad n’apparaît que quatre fois dans le Coran, les musulmans sont convaincus que c’est le nom de leur prophète visionnaire. Mais dans l’arabe coranique c’est seulement une forme verbale qui signifie « béni soit celui qui… », en aucun cas un nom ou un prénom.

– J’ai appris tout ça, mais quel rapport avec l’effacement du visage de Georges ?

Sans lui répondre, le Rabbi poursuivit :

– Vous savez aussi que ce sont les califes ses successeurs qui ont fait de cette forme verbale le nom de leur prophète. Autour de ce personnage dont ils ne savaient presque rien ils ont bâti un mythe, le dogme fondateur de l’islam. Pour être efficace, un mythe ne doit pas pouvoir être représenté : dans les miniatures anciennes, Muhammad est mis en scène avec un blanc à la place du visage.

– Et Georges défiguré ?

– Un message adressé à ceux qui osent contester ce dogme.

Nil posa sa tasse sur le guéridon.

– Un prophète sans visage… mais nulle part dans le Coran je n’ai lu quelque chose qui prescrivait de détruire le visage des impies !

– Depuis toujours, des hommes se sont raconté le soir à la veillée de jolies histoires et puis ils se sont fait tuer pour que les mythes qu’ils avaient ainsi créés deviennent réalité. Chacun d’eux obéissait aux ordres d’idées intemporelles qu’aucune armée, aucune puissance matérielle ne peut abattre. Un mythe cela s’invente, comme on chante dans la nuit pour se donner courage. Ensuite il vit dans chaque croyant, il emplit ses poumons et pénètre dans chaque globule de son sang. Les siècles ont ainsi vu passer des fanatiques juifs, chrétiens puis musulmans, communistes ou nazis, tous pervertis par un même mythe : le messianisme et son rêve d’apocalypse. Employant tous les mêmes méthodes, massacres, esclavage, torture, viols. Pour ne pas sombrer dans le désespoir, leurs victimes cherchent refuge quelque part. Ce refuge, c’est parfois la mémoire vivante d’un homme inspiré comme Jésus, parfois simplement un poème, une musique, un livre…

Le Rabbi s’interrompit un instant.

– Mon ami, reprit-il, Le Mal est anonyme et insaisissable. C’est pourquoi il n’a pas de visage – et pourquoi Georges ne devait plus en avoir. Nul ne peut lui tenir tête s’il n’est parvenu à l’identifier, à trouver au plus profond de soi la source et le lieu de sa puissance maléfique. Alors seulement il le regarde en face, et rien ne pourra plus jamais le forcer à désespérer… Le désespoir, c’est la fin de la petite musique intérieure qui chante au fond de chaque cœur humain.

Impressionné par ce qu’il entendait, Nil demanda timidement :

– Quand j’ai redécouvert Jésus, il m’a semblé que cette musique s’était mise à chanter en moi. Pourrait-elle à nouveau se taire ?

Le Rabbi lissa sa barbe.

– Georges m’a montré un vieux texte chrétien qui dit que les Esséniens étaient « savants dans l’art de faire le mal ». Il a dû vous expliquer comment leur messianisme a infesté le Coran, aujourd’hui les islamistes y trouvent tout ce qu’il faut pour justifier leur barbarie. Mais tant qu’il y aura des hommes et des femmes qui entendent chanter en eux la petite musique intérieure, ils ne pourront pas gagner. Que Dieu, dans sa miséricorde, pardonne aux assassins de Georges comme…

Il ferma les yeux, eut un long soupir.

– Comme moi, je leur pardonne.

– Et vous voulez que je dise ça à Sarà !

– Elle doit tout savoir des horribles détails du meurtre de son frère. Ensuite, il faudra que vous l’aidiez à pardonner, elle aussi. Vous comprenez ? Seul le pardon permet de survivre au Mal. Jésus est grand parce qu’il a pardonné à ses disciples qui le trahissaient, à ceux qui le crucifiaient. Voyez cette icône, elle représente son visage. Sarà va bientôt venir prendre son thé, l’icône vous aidera à trouver les mots justes.

 

Ébloui par le soleil, Nil sortit sur la place. Le Mal ? C’est depuis sa naissance qu’il accompagnait Sarà. Depuis avant sa naissance.

Pardonner ?

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