La danse du mal
Chapitre 7
Georges était un petit bonhomme au visage poupin creusé de fossettes accentuées par son sourire permanent. À la surprise de Nil, un contact immédiat s’était établi entre l’Américain réservé et le Syrien rondouillard et volubile. Georges exerça vite sur Anselm un ascendant qui surprit Nil. Intrigué, il l’interrogea.
– Non, répondit Georges, je ne connaissais pas Anselm avant de venir à Rome. Tu sais qu’à Newark son abbaye est le centre d’une communauté de chrétiens syriens en exil. Il est très respecté par eux, ils attendent impatiemment la thèse qu’il termine ici.
– Il travaille sur les nazôréens, des judéo-chrétiens qui ont joué un rôle essentiel dans les débuts du christianisme. En quoi est-ce que cela concerne les chrétiens syriens d’aujourd’hui ?
Arrondissant le bras, Georges le conduisit vers le banc du cloître.
– Sujet tabou ! Quand la Syrie est devenue musulmane, les califes s’en sont pris aux nazôréens qui avaient fui la persécution des chrétiens. Les malheureux se sont trouvés pris en tenaille entre deux religions qui voulaient chacune dominer le monde, le christianisme et l’islam.
– Ils ont disparu ?
– Pour survivre ils ont fini par rallier officiellement l’Église byzantine, mais en secret certains sont restés fidèles à leur foi. Le jour ils étaient chrétiens, la nuit ils redevenaient nazôréens ! Cela a duré longtemps, et au XVIII siècle la pression était telle que l’un des leurs, qui était devenu e
Patriarche orthodoxe d’Alep, a préféré se faire catholique. Pour Byzance c’était une trahison : poursuivi à la fois par les orthodoxes et par les musulmans, il a dû s’enfuir et s’est réfugié au monastère syriaque catholique de Charfet, au Liban. Là il a trouvé une bibliothèque avec des milliers de manuscrits araméens et arabes, et a passé la fin de sa vie à les étudier. Avant de mourir il a remis à sa famille un testament, transmis de génération en génération. Il s’appelait Michel Jarweh, c’était mon arrière-grand-oncle, ma famille détient toujours le testament du vénéré Patriarche Michel.
– Pourquoi est-il devenu catholique ?
– Pour qu’on le laisse en paix, mon ami ! C’est ça, la Syrie : le creuset, mais aussi le dépotoir des trois religions monothéistes. Vous autres Occidentaux, vous ne pouvez pas comprendre.
– Et tu es venu à Rome pour travailler avec Anselm sur les nazôréens ?
Les fossettes disparurent du visage de Georges, qui devint grave.
– Anselm m’a dit que je pouvais te faire confiance : je travaille sur le Coran.
– Le Coran, mais tu n’es pas musulman !
– Frère Nil, il y a quelque chose de commun entre Juifs, chrétiens et musulmans. Une sorte de relation incestueuse, et cette relation passe par les nazôréens de Syrie. Les musulmans interdisent sous peine de mort qu’on aborde cette question ; tu comprends pourquoi les recherches d’Anselm m’intéressent ? Il travaille sur mes ancêtres nazôréens et moi sur le Coran, un texte qui leur doit tout puisqu’ils ont été à son origine. Si tu veux je t’en dirai plus, à condition que tu gardes ça pour toi !
Ce « quelque chose de commun » aux trois religions qui se combattent depuis si longtemps, Nil voulut le découvrir par lui-même. Le lendemain, il alla à la bibliothèque qui surplombe le cloître. Dans un coin obscur du dernier étage, sur un rayonnage couvert de poussière, il trouva une traduction annotée du Coran.
Il se plongea dans le texte et passa de plus en plus de temps sur le banc du cloître, à questionner Georges et à l’écouter. Grâce à lui, au fil des mois sa thèse prit une orientation toute nouvelle.
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