La danse du mal
Chapitre 77
Nil introduisit une pièce dans la fente, composa le numéro indiqué sur la lettre d’Anselm. Tout de suite on décrocha. Il demanda :
– Puis-je parler au frère Anselm ?
On lui répondit par une phrase volubile dans une langue gutturale qui ressemblait à de l’hébreu. Il répéta :
– Anselm ! Brother Anselm, please !
Il y eut un silence, et Nil entendit la voix de son ami :
– Nil, enfin ! D’où m’appelles-tu ?
– D’une cabine téléphonique à Rome où je viens d’arriver. Et toi, où es-tu ?
– Aux États-Unis, à New York.
– Comment, tu n’es pas à Newark, dans ton monastère ?
– Non. Je suis chez un ami nazôréen qui m’héberge temporairement.
– Temporairement ?
La voix d’Anselm était neutre, comme détachée :
– Tu te souviens de l’étudiant dont je t’ai parlé à l’aéroport, le bel ange à l’amour sincère ? Il est revenu à la charge, mon père a refusé de payer. Alors il est allé parler d’abord au père abbé, puis à des journalistes. Il y a eu des articles dans les journaux, tu ne sais pas ce que c’est que la presse aux USA ! J’ai été convoqué d’urgence à Newark. Le père abbé avait les larmes aux yeux quand il m’a dit que je ne pouvais plus rester à l’abbaye, que sa réputation était en jeu, qu’après les histoires de pédophilie la moindre dérive sexuelle était montée en épingle… Il fallait que je parte, que je me fasse oublier.
Nil avait laissé Anselm parler, l’appareil avalait les pièces l’une après l’autre.
– Mais tu n’as commis aucune faute qui justifie ton exclusion, c’était avant ton entrée au noviciat, le pardon est passé sur ce faux pas !
– Quand elle est menacée dans son image, l’Église ne connaît ni l’oubli ni le pardon. Une branche pourrie il faut la couper, la jeter au feu, purifier tout ce qu’elle aurait pu contaminer. J’ai fait ma valise et suis parti, comme un criminel.
Nil avait mis sa dernière pièce dans la fente.
– Ta famille ?
– En Amérique, si tu es chassé de l’Église catholique tu te trouves devant un mur de dos tournés. Je n’ai plus de père, plus d’amis, plus rien. Je t’ai dit que Le Mal avait pénétré en moi : il a eu l’avantage, Nil, il m’a détruit.
– Non ! Maintenant que tu l’as identifié tu lui tiendras tête, rien n’est perdu ! Dans ce combat, tu n’es pas seul…
Anselm l’interrompit
– Qu’est-ce que tu en sais ? Toi-même, es-tu si fort ?
Nil ne répondit pas, il fouillait dans sa poche vide.
– Je n’ai plus de pièces, la communication va être interrompue – il leva la tête, vit un numéro au-dessus de l’appareil – rappelle-moi à ce numéro, j’attends.
La cabine était étouffante, il ouvrit la porte pour respirer. En découvrant sa flûte brisée sur le bureau d’Anselm, il avait compris : quelque chose s’était cassé en lui. « Rien d’important ne meurt… » Anselm avait raison, lui-même était-il si fort ? Le Rabbi aurait su lui répondre, mais pour lui dire quoi ?
Le téléphone sonnait, il se retourna et décrocha.
– Nil, maintenant écoute-moi sans m’interrompre. Ici on a appris la mort de Georges presque en même temps que toi. Ce que tu ignores, c’est qu’il semble que Mar Moussa soit tombé aux mains des djihadistes, il y aurait eu des massacres dans la vallée et on est sans nouvelles de Paolo Dall’Oglio. Le cadavre du professeur Erwin a été découvert dans la banlieue de Damas, atrocement mutilé. Ici les réfugiés syriens et les nazôréens sont dans tous leurs états, scotchés sur Internet.
Il y eut un silence. Nil demanda d’une toute petite voix :
– Et Sarà ? As-tu des nouvelles de Sarà Jarweh ?
Encore un silence. La voix d’Anselm tremblait légèrement :
– Je viens de l’apprendre à l’instant, elle a été retrouvée près de la frontière syrienne dans une clairière, les poignets tailladés. Aucun doute n’est possible, Nil : elle s’est suicidée…
La ligne grésillait faiblement dans le vide.
– Nil, tu es là ? Réponds-moi, dis quelque chose !
Sara ! Après un long moment, Nil parvint à articuler :
– A-t-elle laissé derrière elle un message, un mot, quelque chose pour expliquer… ?
– Ce sont des nazôréens en fuite qui ont découvert son cadavre. Non, il n’y avait rien, elle est partie sans rien dire. Mais qu’est-ce que ça change pour toi ? Que vas-tu faire ?
– Eh bien je… j’avais pensé… aller te voir à Newark, joindre mes forces aux tiennes, remonter avec toi la pente. Mais maintenant je… je ne partirai pas, pas tout de suite. J’ai besoin de… de me retrouver moi-même, tu comprends ? Je te rappellerai… plus tard, demain. Enfin… ce matin.
Il raccrocha, sortit de la cabine. Les nuages s’étaient dissipés, sous la lune le spectacle des ruines était magique. Georges, Erwin, la malédiction du Coran les avait poursuivis jusqu’au bout. Il leva les yeux : dans le ciel dégagé, une poussière d’étoiles entourait la lune et semblait veiller sur Rome endormie. Elles indiquent la direction de l’infini…
Sarà !
Il était perdu dans les étoiles quand il vit une ombre sortir des buissons de lauriers-roses et se diriger vers lui d’un pas décidé. Il s’exclama :
– Carl, que faites-vous ici ?
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