La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 11 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 10

 

Au retour de sa promenade, Nil, le crâne un peu moins douloureux, grimpa l’escalier en colimaçon de la tour. Depuis la chambre d’Anselm une mélodie s’élançait, s’élevait d’un seul souffle, s’enroulait comme une liane, planait au-dessus du cloître puis redescendait, légère, aérienne, proche, complice. Saisi par sa beauté, Nil garda un instant la main levée puis frappa légèrement.

– Entre, mon ami, dit Anselm en ouvrant la porte. C’est la première Sonate pour flûte de Bach, même sans l’accompagnement du clavecin c’est sublime, non ? Une transfusion d’éternité, d’âme à âme. Bach est allé chercher le divin au-delà de l’humain, sans cette musique je ne pourrais pas vivre… Viens, installe-toi.

Pour échapper à la lumière qui inondait la pièce et lui vrillait la tête, Nil s’assit dans le rocking-chair, dos à la fenêtre.

– As-tu des nouvelles de Georges ? demanda-t-il.

– J’ai trouvé le numéro de téléphone de Mar Moussa dans l’annuaire de l’Ordre, mais ça ne répond pas. Les employés de la poste m’ont appris que depuis la guerre en Syrie, il n’y a plus de communication terrestre qu’avec les grandes villes. Mar Moussa est en plein désert, au nord de Damas, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière libanaise, là-bas le portable ne passe pas. J’ai vu sur Internet que la zone est depuis peu aux mains d’une organisation nouvelle, l’État islamique : le père Dall’Oglio et ses frères sont coupés du monde.

– Tu crois Georges en danger ?

– Aucune idée. J’ai téléphoné à l’ambassade mais c’est le silence radio, ils ne veulent rien dire. Alors j’ai eu une idée : Mar Moussa a un site Internet géré depuis Beyrouth, j’y ai laissé un message pour Sarà Jarweh – peut-être le lira-t-elle ?

– Tu n’as pas son adresse e-mail ?

– Non, notre seule chance c’est qu’elle consulte ce site et qu’elle me réponde dessus. Je vais l’ouvrir toutes les heures, en attendant il n’y a rien à faire.

– C’est étrange quand même, ce mot anonyme dans mon casier…

– Allons, Nil, arrête de cogiter, ça ne sert à rien. Dis-moi plutôt, as-tu des nouvelles de ta thèse ?

– Je l’ai remise au bureau des scrutateurs du Vatican après le départ de Georges.

– Qui sont tes scrutateurs ?

Nil eut un sourire désabusé.

– Tu sais qu’on ignore toujours le nom des scrutateurs chargés d’examiner la thèse d’une université pontificale, avant de donner leur accord… ou de la rejeter. Un matin je vais la trouver glissée dans mon casier, avec une lettre aux armes du Saint-Siège. Je ne saurai pas qui l’y a mis – le Moyen Âge au e XXI siècle !

– Ton travail est solide, il prolonge les publications d’Erwin et des autres chercheurs. En montrant d’où vient la violence qui imprègne le Coran, tu renouvelles complètement ce qu’on dit depuis toujours sur les origines de l’islam. Le Vatican ne peut pas te refuser de la publier.

– Tu connais Rome aussi bien que moi…

– Ce n’est qu’un travail universitaire ! Enfin, on verra bien. Si j’ai des nouvelles de Georges, je te préviens immédiatement.

Sous un ciel de pourpre et d’or, Rome s’enfonçait doucement dans la nuit. Debout devant la fenêtre de son bureau, Monsignore écarta discrètement les lamelles de la persienne et contempla la place Saint-Pierre. Malgré le haut rang dont il jouissait, la bague de sa main droite n’était ornée d’aucune pierre précieuse : un simple anneau d’argent orné de croix celtiques dont les branches, suivant la coutume païenne héritée de ses ancêtres, dépassaient légèrement le cercle qui les entourait.

Depuis son ordination par le pape Pie XII mourant, jamais ce bijou n’avait quitté son annulaire. Pour voir la partie interne de l’anneau en contact avec sa peau, il eût fallu lui trancher le doigt. On aurait alors distingué, finement gravées, d’autres croix qui lui rappelaient à chaque instant une ascendance plus récente.

– Pie XII, le dernier rempart de l’Occident, murmura-t-il en laissant retomber la lamelle de la persienne. Cher pape Pacelli, reposez en paix, je veille.

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