La danse du mal
Chapitre 38
Le soleil tournait lentement autour des ruines. De l’autre côté, Nil entendait Gaby s’activer sur la Mercedes. « Ne dérangez pas Gabriel, avait demandé le vieil homme, il doit rester seul pour faire une coquetterie à la voiture. »
Sarà vint s’asseoir à côté de lui dans l’ombre du mur et recommença à parler, par saccades, comme une noyée qu’on sort de l’eau.
– Comment… comment peut-on être juive dans ce pays, Nil ?
Il tenta une diversion :
– Les premiers nazôréens étaient à la fois juifs et chrétiens. Que tu sois juive te rapproche plutôt d’eux et des Jarweh.
À son tour il l’avait tutoyée, elle sembla ne pas le remarquer.
– Mais le signe d’Israël est gravé dans ma chair. J’ai l’impression que tous, chrétiens, Arabes et même nazôréens le lisent sur mon front ! Au plus profond de moi, je ressens le tourment des miens qui vivaient dans la honte d’être juifs, dans la terreur du prochain pogrom, l’horreur du précédent. Les enfants de la Shoah naissent avec une blessure qu’ils se transmettent de génération en génération, une douleur impossible à dire, impossible même à penser. C’est comme une faute qui traverserait le temps parce que eux ils ont le tort d’être encore en vie. Et moi, par ma grand-mère et par ma mère, je suis une enfant de la Shoah.
Nil savait qu’aucune parole, aucun argument ne pourrait apaiser cet abîme de souffrance. Ce qu’il aurait fallu faire c’était la prendre dans ses bras, la bercer doucement, lui dire des mots… mais quels mots ? Il bredouilla :
– Jésus était juif…
Elle leva des yeux de petite fille perdue.
– Alors… comme lui, il n’y a que la mort qui m’apportera la paix ?
Il prit sa main et la garda en silence dans la sienne, tandis que le soleil déclinait.
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