La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 32 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 30

 

 

Devant l’immeuble il trouva Sarà penchée à la fenêtre d’une Mercedes hors d’âge, parlant au chauffeur dont il aperçut les cheveux gris coupés ras. Elle se releva, lui sourit et il eut un choc. Elle portait un jean qui mettait en valeur sa taille mince et ses longues jambes. Un chemisier aux manches relevées, col ouvert, soulignait l’harmonie de son buste, et l’ovale parfait de son visage était encadré par ses cheveux laissés en liberté. Une bouffée d’émotion monta en lui, dont il avait perdu le souvenir. Sans remarquer son trouble, elle s’écarta de la portière et fit signe au chauffeur de sortir.

– Voici Gaby, qui sera notre ange gardien. Il fait partie de la famille, j’ai totalement confiance en lui.

L’homme était vêtu d’une djellaba qui semblait flotter sur son maigre corps. Il s’inclina cérémonieusement devant Nil et lui montra la voiture dont la peinture verte s’écaillait par endroits.

– Elle est comme Gabriel, elle est vieille mais elle en a vu d’autres. Elle nous conduira là où nous allons sans se plaindre.

Nil jeta son sac dans le coffre rempli d’objets soigneusement emballés, et prit place sur le siège arrière à côté de Sarà.

– Et où allons-nous ?

– D’abord jusqu’à Zahla où nous prendrons la route du nord, et un peu avant Baalbek nous entrerons en pays chiite. C’est une zone dangereuse mais nous bifurquerons vers l’est pour franchir la frontière. Dans le coffre il y a tout ce qu’il faut pour bivouaquer, vous allez devenir bédouin !

Elle avait dit cela d’un air malicieux et Nil appréciait la sorte d’intimité qui commençait à s’instaurer entre eux.

 

La circulation était dense, beaucoup de motos dont les conducteurs zigzaguaient entre les voitures au péril de leur vie, aucun ne portant de casque. Beyrouth s’étendait dans une plaine qui se heurtait à une chaîne de montagne.

– Ce sont les monts du Liban, commenta Sarà, d’après la tradition c’est de là que venaient les cèdres qui ont permis à Salomon de bâtir le Temple de Jérusalem, celui que les nazôréens rêvaient de reconstruire. Vous allez voir, c’est très beau.

C’était beau, mais la Mercedes se traînait dans les pentes. Au milieu d’un virage, Gaby poussa un juron : une moto les dépassait sans visibilité. Nil remarqua que le motard, vêtu d’un treillis, portait un casque intégral avec une étoile verte peinte au-dessus de la visière rabattue. Un militaire en patrouille ?

Sarà bavardait gaiement, racontait ses études à Beyrouth. Elle dit à Nil que son père avait quitté la Syrie après sa naissance.

– Vous n’êtes pas née au Liban ?

Le visage de Sarà se figea brusquement, elle se détourna vers la fenêtre tandis que Gaby fusillait Nil du regard dans le rétroviseur. Sans lui répondre elle se reprit.

– Je travaille à mi-temps dans une ONG créée par mon père pour secourir les chrétiens réfugiés au Liban. Avant la révolution syrienne j’allais souvent voir Georges à Mar Moussa, qui est perché sur un piton rocheux en plein milieu du désert. Alentour les villages nazôréens sont si petits qu’ils ne figurent même pas sur la carte, l’ami de mon père que nous allons voir vit dans l’un d’eux.

Qu’est-ce que j’ai dit de mal ? se demanda Nil.

Ils restèrent silencieux jusqu’à ce que la route commence à descendre vers une longue plaine sans charme.

– C’est l’extrémité de la plaine de la Bekaa, dit Sarà. Nous allons traverser Zahla que vous voyez là-bas et nous entrerons dans l’Anti-Liban, une chaîne parallèle à celle que nous venons de traverser. Là, nous bivouaquerons pour franchir clandestinement la frontière syrienne demain matin.

Zahla était une grosse bourgade étouffée par une circulation chaotique. Nil regardait distraitement la foule qui déambulait sur les bas-côtés de la route quand il aperçut le militaire au casque étoilé, négligemment assis en amazone sur sa moto arrêtée. Il remarqua avec étonnement que l’homme fumait par l’interstice de sa visière baissée. Son treillis ne portait aucun insigne, ce n’était donc pas un militaire, et Nil l’oublia aussi vite qu’il l’avait vu.

 

Carl vit passer la Mercedes verte sans broncher, s’ils conservaient cette allure il risquait de se faire repérer. Avant de quitter Beyrouth il avait pu joindre certaines de ses connaissances par Skype et ce qu’il avait appris ne l’avait qu’à moitié étonné : un moudjahid syrien était en train d’organiser un filet là-bas pour capturer Nil.

Monsignore l’avait donc doublé.

Il jeta sa cigarette, enfourcha la moto et se faufila entre les camions. Cette mission lui rappelait le temps de sa jeunesse en Allemagne de l’Est et au Maghreb. Il s’avouait à contrecœur que parfois, l’excitation de ces années-là lui manquait – et le petit Nil, sans le savoir, était très excitant.

Quant à la fille, il s’était renseigné sur elle auprès de ses anciens amis de la Stasi : elle était imprégnée d’un passé qui empestait.

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