La danse du mal
Chapitre 48
Après avoir quitté la ruine abandonnée par son gibier, Moktar s’était mis en quête de nomades. Ceux qu’il rencontra lui apprirent l’existence d’un petit village, de sa décharge sur laquelle on avait trouvé le cadavre d’un kafir, un hérétique châtié par Allah. Il tourna en rond toute une journée dans le désert avant de débusquer le village, s’arrêta à distance, fit soigneusement camoufler les 4×4 et s’installa pour passer la nuit. À l’aube, du sommet d’un monticule il observa : au fond d’une sorte de cuvette, entourées d’une plaine rocailleuse, ce n’étaient qu’une vingtaine de cahutes et il n’y avait pas trace de la Mercedes. On apercevait la décharge un peu plus loin. Où donc Nil est-il allé se cacher ? Monsignore était convaincu que Sarà, avant de repartir, irait se recueillir à l’endroit où son frère était mort : c’était là, elle finirait bien par se montrer. Ensuite, dit le proverbe, il y a sur terre deux créatures insatiables, l’homme d’argent et l’homme de science. Nil, dominé par son désir de savoir, chercherait le fameux document. S’il le trouvait, il ne le garderait pas longtemps.
Moktar répartit ses hommes par petits groupes à l’ouest et au sud du village, puisque c’est de là que viendraient ses proies. Talkies-walkies à portée de main, pour rester en contact avec lui.
Allongé dans une tache d’ombre, l’attente commença. Il sombra dans une lourde somnolence peuplée d’images.
Il était accroupi derrière un pan de mur écroulé et avait encore quelques cartouches à tirer. Plaqué contre le sol, il fourrageait dans sa poche pour les prendre quand l’Afghan lui fit signe de se replier face aux chars israéliens. Sous une pluie d’obus, ils gagnèrent l’abri en zigzaguant. Inexorablement, Tsahal reprenait possession de Gaza dévastée.
Moktar était adolescent quand son père lui avait remis solennellement un fez à tête de mort. « Petit, avait-il dit, c’était celui de ton grand-père tué dans les Balkans par les communistes athées. Qu’il t’accompagne partout où tu iras, pour que jamais tu n’oublies son martyre. Jérusalem appartient au Prophète, pas aux Juifs, c’est pour ça que je pars faire le djihad en Palestine. » Moktar l’avait rejoint peu après et l’avait vu tomber à quelques mètres de lui. Il avait ramassé son fusil et ne l’avait plus lâché.
L’Afghan, qui l’avait remarqué, l’appela un soir sous les bombes.
– Le monde, lui dit-il, est divisé en deux. D’un côté le dar al-Islam soumis à Allah, et de l’autre le dar al-Harb, le monde de l’impiété qu’Allah nous commande de soumettre. Veux-tu devenir un moudjahid et combattre avec nous dans le Chemin d’Allah ?
Il accepta. On l’envoya apprendre le djihad en Afghanistan, puis ce fut le Sud-Maghreb, les marches de nuit, les coups de main, la soif. Au début il tua pour survivre, ensuite il y prit goût : donner la mort aux ennemis d’Allah c’était ça, vivre. Enfin il y eut sa capture par l’armée algérienne, l’internement au Sahara, son évasion. Pour se faire oublier il demanda à Al-Qaïda de l’aider à disparaître dans le ventre mou de l’Europe, et s’entassa sur un bateau pourri avec les premiers réfugiés fuyant vers l’Italie. À Lampedusa on inscrivit sur un registre son nom et celui de son père, qu’il donna sans méfiance. Un jour, un prêtre se présenta à l’entrée du camp, le fit sortir et le conduisit à Rome. Dans un petit salon tendu de gris il rencontra Monsignore qui lui donna de l’argent, un passeport et le fit inscrire sur les rôles de la FAO :
– C’est une bonne couverture qui ne t’empêchera pas de poursuivre tes activités. Je t’appellerai si j’ai besoin de toi.
Il se réveilla en sursaut, plaqua son keffieh sur ses yeux et décida de s’offrir un rêve éveillé, peuplé de femelles aux larges courbes accueillantes. Le temps passerait plus vite.
À deux mille kilomètres de là, dans son bureau aux persiennes toujours baissées Monsignore commençait à perdre son légendaire sang-froid. Privé d’informations, il expédiait les affaires courantes, la tête ailleurs. Contraint par le silence radio du désert de se livrer à la seule activité qu’il n’avait jamais pu supporter : attendre.
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