La danse du mal
Chapitre 76
Après son échec, Moktar al-Qoraysh avait longuement réfléchi. Que pouvait faire le moine pour lui échapper ? Quitter la Syrie le plus vite possible. Où irait-il ? À Rome, évidemment ! À Rome pour tout révéler à l’évêque son supérieur : le bout de parchemin trouvé sur la décharge, l’enlèvement, Erwin, l’exfiltration. On saurait que le moudjahid avait été ridiculisé par un chrétien, un inoffensif érudit. Honte à jamais pour lui, honte jusqu’au fin fond du désert.
Monsignore ne lui confierait plus de travail et il perdrait sa couverture à la FAO. Depuis quelque temps Al-Qaïda était sur la défensive et se voyait supplanté par une nouvelle organisation, l’État islamique, qui s’étendait en Irak et en Syrie. Moktar lui ferait allégeance, mais pour être accepté il fallait que son fiasco soit oublié – cela prendrait du temps. Il risquait de manquer d’argent, de devoir abandonner son pied-à-terre à Rome.
Nil devait disparaître avant d’avoir parlé.
Il retourna à Beyrouth avec Brahim, lui fit quitter sa djellaba, l’emmena à l’aéroport Rafic-Hariri et embarqua avec lui dans le premier vol direct d’Emirates pour Rome. Quand Carl le vit entrer dans la carlingue, asseoir à côté de lui l’imam habillé en Occidental, il sourit et se félicita d’avoir pris la bonne décision.
À sa descente d’avion, Moktar se rendit directement au studio des thermes de Caracalla mais envoya Brahim planquer devant Sant’Anselmo, c’est là que le moine irait d’abord. Quand il le verrait, l’imam ne devait rien faire, seulement le prévenir sur son portable.
Il voulait s’en charger lui-même, en personne.
Une fois de plus, Brahim se sentait humilié. Moktar avait ajouté : « Toi, tu t’occupes du Coran, moi je m’occupe du djihad. » N’était-il pas, lui aussi, un combattant d’Allah ? Il décida de désobéir. C’est lui qui trancherait la gorge de cet infidèle, et à l’aube, quand il reviendrait au studio, son chef le féliciterait.
Jamais plus il ne le mépriserait.
Nil déboucha sur le vaste espace du Grand Cirque, se dirigea vers la cabine téléphonique. Surplombant les massifs de lauriers-roses qui encadrent la piste centrale, les réverbères découpaient dans la nuit des halos de lumière jaunâtre. Brahim attendit que Nil ait fermé la porte de la cabine et décroché le combiné pour se faufiler dans l’épaisseur des buissons.
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