La danse du mal
Chapitre 64
Carl roulait lentement, s’arrêtant fréquemment pour vérifier sa position sur le GPS, laisser Nil boire et se reposer. Au fil des haltes, il l’interrogea. Obsédé par la pensée de ceux qu’il avait laissés derrière lui, Sarà, Éliah, Gaby, Nil renonça à toute prudence et raconta : Anselm, Georges, leurs découvertes sur l’origine de l’islam, le rouleau dévoré par les vautours…
– Dévoré par des charognards, s’exclama Carl, voilà qui ne va pas plaire à quelqu’un que je connais ! Il n’en restait rien ?
– Un fragment que j’ai déniché sur la décharge entre deux pierres. Le Syrien s’en est emparé avant de m’assommer à moitié.
Avec une grimace il passa une main sur ses lèvres encore enflées. Carl sourit.
– Ça veut dire que pour lui vous n’étiez plus dangereux. Mais je les connais, vous restiez un ennemi d’Allah, ils vous auraient tué de toute façon.
Alors Nil raconta sa brève rencontre avec le professeur Erwin.
– Erwin ! Son nom a pas mal circulé ces jours-ci sur les ondes, dit Carl. Il paraît que c’est le fils naturel de Rommel, un héros pour les fondateurs d’Al-Qaïda dont beaucoup ont été formés par les nazis réfugiés en pays arabes. Ça m’étonne qu’il soit encore en vie.
– C’est grâce à ses travaux que j’ai pu préparer ma thèse.
– Votre thèse, je l’ai lue.
– Impossible ! Il n’y en a que deux exemplaires, l’un est resté dans ma chambre à Sant’Anselmo et l’autre je l’ai remis aux scrutateurs du Vatican.
– Justement, c’est le Vatican qui m’a lancé à vos trousses. Un Monsignore qui ne vous aime pas, et veut vous empêcher de venir déranger ses petites manœuvres politiques.
– Un simple étudiant comme moi n’intéresse personne au Vatican !
– Détrompez-vous. Cet homme est un démon, il était prêt à tout pour s’approprier le rouleau, « par n’importe quel moyen », m’a-t-il dit. Mais moi, j’avais juré de ne plus tuer. Voilà pourquoi je vous ai exfiltré, pourquoi vous êtes encore vivant.
Nil ne l’écoutait pas. Il était ailleurs, là-bas, dans une tente de bédouins, dans le lit d’un oued, dans le village du Rabbi. Il se leva en silence, remonta sur la moto.
En fin de journée, laissant la Syrie derrière eux ils s’engagèrent sur la piste du no man’s land qui montait vers une forêt toute proche. Carl s’arrêta, retira son casque.
– Vous reconnaissez l’endroit ?
C’était la clairière, le cèdre sous lequel Sarà avait parlé à Nil pour la première fois. Carl lui fit signe de descendre, appuya la moto contre un arbre.
– On va dormir là.
– Il faut absolument que je parle à Anselm, répondit Nil, ici le portable passe, puis-je utiliser le vôtre ?
– Si vous utilisez mon portable, c’est comme si vous téléphoniez directement dans le bureau du Monsignore dont je vous ai parlé.
– Je vous en prie, Anselm doit être très inquiet !
Carl se gratta la nuque, plongea la main dans une sacoche de la moto et en sortit un petit appareil.
– Ce téléphone n’a jamais servi. Je veux bien que vous appeliez Rome avec, mais vous ne parlerez pas plus de deux minutes. Au-delà, Monsignore risque de l’intercepter et de nous localiser, je n’ai pas envie qu’il sache où nous sommes ni ce que vous allez dire à votre ami. Deux minutes, pas une de plus !
Nil plaqua l’appareil contre son oreille et éprouva un immense soulagement quand il entendit la voix d’Anselm :
– Nil ! Je me rongeais les sangs, où es-tu ?
– J’ai très peu de temps, laisse-moi parler.
Il lui résumait brièvement les événements quand Anselm l’interrompit. Sa voix était tendue, nerveuse :
– S’il te plaît, reviens le plus vite possible à Rome, j’ai besoin de toi.
Surpris, Nil allait le questionner mais la main de Carl se posa sur son bras, écarta le portable.
– Deux minutes, fertig !
Anselm si discret, si réservé, à quelle extrémité était-il réduit pour lancer une sorte d’appel au secours ? Désorienté Nil alla au centre de la clairière, vit la trace du feu non loin du cèdre. Il eut un éblouissement, recula, se laissa tomber sur le sol, prit la boîte de conserve que Carl lui tendait et la garda dans la main sans y toucher.
Carl l’observait. Il tira de sa poche une blague à tabac et commença à se rouler une cigarette. Il l’alluma, s’accroupit devant Nil.
– Pourquoi un catholique comme vous s’intéresse-t-il au Coran ?
Nil avait bien d’autres choses en tête, et guère envie de discuter. Il fit un effort.
– L’islam est une religion sans clergé, sans hiérarchie. La seule autorité que reconnaissent tous les musulmans, c’est celle du Coran. Leur problème et le nôtre, c’est le Coran. Voilà pourquoi.
– Si je vous ai bien lu, les musulmans seraient des judéo-chrétiens qui auraient mal tourné ?
– Si vous voulez, on peut dire les choses comme ça.
Il se leva lourdement.
– Nous parlerons, Carl, mais pas maintenant. Plus tard, et pas ici.
Carl tira une bouffée de sa cigarette. Sans l’ombre d’une expression sur le visage, il lança à Nil qui s’éloignait :
– Elle vous a touché au cœur, n’est-ce pas ?
Nil ne se retourna pas, prit une couverture dans les sacoches et s’étendit sur le sol.
Loin du feu, loin de l’arbre.
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