La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 18 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 17

 

Anselm fit irruption dans la chambre de Nil.

– Midwest Airlines a un vol quotidien Rome-Beyrouth. Pour demain il n’y a plus de place qu’en première classe, j’en ai réservé une à ton nom. Et j’ai acheté deux téléphones portables, que mon abbaye me pardonne ! Prends-en un, essaye seulement de ne pas m’appeler pendant les offices.

Ils parvinrent à rire, ce parfum d’aventure était nouveau pour eux.

– Et quand je serai à Beyrouth, comment vais-je faire pour contacter Sarà ?

– La famille Jarweh est très connue là-bas, renseigne-toi en arrivant à l’aéroport. Si ça ne donne rien, va dans un grand hôtel. Avec tes dollars, les langues se délieront.

 

Dans la soirée, incapable de rester enfermé, Nil alla faire sa promenade préférée. Il resta un long moment debout au bord de la piste du Circo Massimo, côté Aventin, contemplant les murs du Palatin qui dressaient vers le ciel leurs pans muets. Ainsi les empires naissent, se construisent puis s’effritent et disparaissent, laissant derrière eux des ruines qui ne parlent plus à personne. En serait-il de même pour la chrétienté ?

Anselm… La veille, pour la première fois il avait entrouvert la forteresse bien gardée de son passé. « Je n’ai jamais eu de père ! » Ce cri de désespoir, était-ce la souffrance qu’il portait en lui sans jamais pouvoir la dire ? Il ne se détendait que pour parler de son travail, comme quand il avait reçu l’ouvrage de Christoph Frankenberg – à cette époque, Nil en était encore au début de sa thèse.

– Qui est ce Frankenberg ? avait-il demandé.

– C’est le pseudonyme d’un Libano-Allemand qui a repris les travaux que tu connais déjà sur la naissance de l’arabe coranique à partir de l’araméen. Mais il est allé plus loin : il montre qu’à l’origine, les versets du Coran étaient des portions de lectionnaires bibliques utilisés par les nazôréens pour catéchiser leurs voisins arabes en Syrie. Ils récitaient devant eux des passages de la Bible et des Évangiles, qu’ils commentaient. Selon Frankenberg le Coran se serait formé à partir de ces catéchèses.

– Si le Coran est né à partir de ces lectionnaires liturgiques, l’histoire des révélations tombées du ciel sur Muhammad dans une grotte à La Mecque…

– Des légendes ! La thèse de Frankenberg brise tous les tabous – comme la tienne pourrait bien le faire, mon cher Nil.

Il n’avait pas réagi.

– Georges dit que le prophète Muhammad – il baissa instinctivement la voix – n’a peut-être jamais existé ?

Sa mimique avait fait sourire Anselm.

– En 614 après Jésus-Christ il y a bien eu un guerrier arabe devenu nazôréen qui a entraîné sa tribu, les Qoraysh, de la Syrie où ils vivaient pour conquérir Jérusalem et rebâtir le Temple. Selon la croyance des nazôréens, une fois le Temple reconstruit sur son esplanade le Messie devait revenir, prendre leur tête et les conduire à la conquête du monde.

– Ce guerrier, c’était le Prophète ?

– On ne sait presque rien de lui. Après sa mort, les premiers califes ont mis leurs scribes au travail : avec une imagination débordante, ils ont transformé ce guerrier arabe en prophète visionnaire et inventé sa légende. Aujourd’hui, cette légende fondatrice de l’islam est devenue un dogme que plus personne n’ose remettre en question.

 

« Personne n’ose… » Nil se leva, fit quelques pas au centre de la piste. Frankenberg mettait un point d’orgue aux travaux de chercheurs comme Erwin. La nuit tombait. Absorbé dans ses pensées, il reprit lentement le chemin de Sant’Anselmo. Il allait partir pour Beyrouth… Une folie ! Mais la réponse à ces questions était peut-être là-bas.

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