La danse du mal
Chapitre 15
Anselm alla frapper chez Nil, les yeux brillants.
– Il y a un message de Sarà ce matin sur le site de Mar Moussa, je pense que c’est bien d’elle. Viens voir, tu jugeras par toi-même.
Ils gravirent l’escalier en colimaçon de la tour, s’installèrent devant l’ordinateur d’Anselm qui mania la souris. En effet, sur le site il y avait un bref message :
Aux frères Anselm et Nil.
Sans nouvelles de Georges depuis plusieurs jours, Mar Moussa ne
répond pas.
Ce site est surveillé, j’ai peur. Suis seule à Beyrouth, ai besoin de votre
aide, VENEZ À MON SECOURS.
S’il vous plaît, venez vite.
S’il vous plaît…
Sarà
Nil s’assit lourdement dans le rocking-chair et le fit tourner vers Anselm.
– Qu’est-ce que tu en penses ?
– Ce style ça ressemble à Sarà, j’ai l’impression de l’entendre.
– Et alors ? Comment peut-elle croire que nous allons voler à son secours, à Beyrouth, dans l’inconnu ? Nous sommes des étudiants d’une université pontificale avec une scolarité, des thèses à soutenir !
Il y eut entre eux un silence, qu’Anselm rompit enfin. Le ton de sa voix laissait transparaître un trouble qui ne lui était pas coutumier.
– Tout ça, j’y ai pensé. Et puis je me suis dit… enfin Nil, souviens-toi de tout ce que nous devons à Georges ! C’est un frère – pas à la sauce monastique, un vrai frère de combat, de cœur et d’âme. Sarà dit qu’elle n’a plus de nouvelles de lui, laisse-t-on son frère perdu dans la nature sans réagir, comme si c’était un chien ? Tu sais combien il aime et protège sa petite sœur, elle appelle au secours, que ferait-il à notre place ? Continuerait-il à remplir des fiches érudites sur cette colline de l’Aventin, en digérant la pasta à petits pas dans le cloître ? À travers Sarà, c’est Georges qui demande du secours, nous ne pouvons pas rester sourds à son appel !
Nil fixait intensément le visage altéré de son ami, ses yeux embués de larmes. Comme lui, il était bouleversé. Enfin, il se décida :
– Moi aussi j’ai un cœur, on ne peut pas ignorer le message de Sarà, laisser Georges en difficulté sans faire quelque chose. Qu’est-ce que tu proposes ?
Anselm lui sourit timidement.
– Je savais que tu réagirais comme moi. Les vacances de Pâques commencent bientôt, beaucoup d’étudiants vont en profiter pour voyager. Il faut faire un saut là-bas.
– Aller à Beyrouth ? Tu es fou !
– Rien qu’un aller-retour, quelques jours, ton absence passera inaperçue.
Nil avait du mal à contenir sa stupéfaction.
– Mon absence ?
– Nous ne pouvons pas y aller ensemble, ça serait trop voyant. L’un de nous doit rester à Rome, en liaison avec l’autre à distance. Pour entrer au Liban un Américain a besoin d’un bloody visa, pas toi qui es français. De nous deux, tu es le seul à pouvoir partir rapidement. Va voir Sarà à Beyrouth, va voir si on peut faire quelque chose pour Georges !
Nil se massa les yeux, son mal de crâne refaisait surface. Il leva la tête et parla doucement, en soulignant chaque mot :
– Je suis moine, Anselm, moine et rien d’autre. Je suis entré à l’abbaye pour chercher Dieu, et rien d’autre. Un chercheur qui ne sait se battre qu’avec les textes et avec lui-même. Grâce à toi j’ai découvert la réalité du Juif Jésus, et cette découverte a donné un sens à ma vie. Je n’ai besoin de rien d’autre, je ne sais rien faire d’autre !
Anselm réagit avec énergie :
– Mais ce que tu as découvert ensuite, tu le dois à Georges. Rappelle-toi tous les livres que tu n’aurais ni lus ni compris sans lui ! C’est lui qui t’a permis de mesurer l’importance du messianisme, sa place déterminante dans le Coran. Souviens-toi de nos échanges sur le banc du cloître, quand la lumière de Rome devenait aussi transparente que ses explications, aussi chaleureuse que ses encouragements ! Sans lui, tu ne serais pas ce que tu es devenu. Il a été ton guide, maintenant tu lui tournerais le dos ?
Nil se leva, alla à la fenêtre qui donnait sur le cloître. En contrebas l’ombre des orangers allait bientôt atteindre le banc de ses innombrables conversations avec Georges.
Après un long moment, il fit volte-face vers son ami qui l’observait avec anxiété.
– D’accord… d’accord, c’est insensé mais je partirai. Seulement, tu sais qu’un moine français n’a pas un sou en poche.
Soulagé, Anselm ouvrit le tiroir de son bureau.
– Et moi je suis américain, nous n’avons pas le même rapport que vous avec l’argent. Mon père est riche, Nil, très riche. Voici un passe American Express au porteur, valable pour cinq voyages sur n’importe quelle compagnie aérienne, pour n’importe quelle destination. J’ai utilisé un coupon pour venir à Rome, il m’en reste quatre, je t’en donne deux. En le présentant dans un aéroport tu embarqueras immédiatement en priorité, la facture sera envoyée à mon père qui ne la regardera même pas.
Nil prit la pochette que lui tendait Anselm et lui adressa une grimace de confusion.
– Il te faut aussi du liquide, n’est-ce pas ? Tiens, prends cette enveloppe, il doit y avoir un millier de dollars. Prends aussi cette ceinture de voyage que tu boucleras sous ton pantalon, et glisse dedans passeport, passe et argent. À ton retour tu me rendras ce qui reste, et je t’interdis de me présenter des comptes !
Nil sourit.
– Merci, je n’ai jamais eu autant d’argent en poche. Mais ton père…
Anselm l’interrompit.
– Mon père n’a jamais vécu que pour son fric, pour le voir entrer, sortir, le compter, le toucher, le renifler au passage sans même se rendre compte que j’existais à ses côtés. Ma mère est morte à ma naissance, je n’ai jamais eu de père, Nil ! Tu veux savoir où se trouve ma seule famille ? Tiens, elle est dans cette enveloppe, prends-la. Cet argent, pour moi, il ne représente rien et ne manquera pas à mon père. Crois-moi – il sourit tristement – c’est plus facile de pratiquer la pauvreté quand on est riche, parce qu’on ne pense pas constamment à l’argent comme les vrais pauvres.
– Ça, ça pourrait se discuter, dit doucement Nil.
C’est ainsi que frère Nil, moine observant, découvrit le même jour qu’il ne pratiquait pas son vœu de pauvreté et qu’il allait rompre son vœu d’obéissance en se rendant à l’autre bout du monde sans l’autorisation de son père abbé.
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