La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 48 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 46

 

 

Il alla faire quelques pas jusqu’à la limite du village et revint lentement sur la place. Éliah l’attendait.

– Sarà vient d’arriver, elle prend son petit déjeuner. Voulez-vous la voir maintenant ?

– Oui… oui, il le faut. Mais accompagne-moi, s’il te plaît.

Elle l’accueillit avec un pâle sourire.

– Je n’ai réussi à trouver un peu de sommeil qu’en fin de nuit. Georges, mort ! Cette nouvelle va tuer mon père.

Nil ne dit rien, la laissant en silence se verser une tasse de thé. Ce n’est que quand elle eut bu quelques gorgées qu’il commença à parler, lentement, longuement. Chaque phrase qu’il prononçait lui causait une douleur presque physique.

De toute ma vie, le moment le plus difficile…

Au fur et à mesure que ses mots l’atteignaient comme autant de projectiles, le visage de Sarà se creusait, se vidait de son sang, D’une main tremblante, elle avait posé sa tasse sur le guéridon. Peu à peu, son regard prenait l’expression d’une indicible souffrance. Parfois, Nil s’arrêtait pour lui permettre de reprendre souffle.

Quand il eut fini, elle était livide et haletait. Il crut qu’elle allait tomber, mais non : ployée comme un arbre sous la tempête, elle se cramponnait à ses genoux. De ses yeux, aucune larme ne coulait.

Pleure, Sarà, pleure je t’en prie ! Ne reste pas comme ça, prostrée, immobile !

Enfin, elle releva la tête. Dans son regard brûlait une résolution farouche.

– Ma mère m’a appelée Sarah en mémoire de la femme d’Abraham. N’oublie pas que je suis juive, Nil ! Le premier époux d’une Juive, c’est la souffrance – et souvent, ses épousailles sont très tôt célébrées. Jamais les femmes de la Bible n’ont détourné la tête devant la vérité. Comme elles, je la regarderai en face.

– La vérité peut-être, intervint Éliah, mais Le Mal ?

Sa voix devint grave.

– Car c’est son empreinte que j’ai vue sur ce tas de gravats, c’est l’humanité divisée comme l’était le corps de Georges, détruite comme son visage !

Sarà se redressa fièrement.

– Ignorez-vous que ces assauts, les miens les subissent depuis deux mille ans ? Quand mon père m’a envoyée ici pour payer la rançon de Georges, peut-être savait-il déjà qu’il était condamné, peut-être savait-il que je ne serais pas sa sauveuse mais sa pleureuse ? Puisque sa tombe est loin dans la montagne, gardée par les sommets, je veux au moins aller sur le lieu de son supplice. Je veux y aller pour faire mon deuil, et avec moi la lignée des Jarweh.

– Je vais transmettre votre demande au Rabbi, dit Éliah. Allez vous reposer un peu.

Quand elle fut sortie, le jeune homme se tourna vers Nil.

– La veille de votre arrivée, le Rabbi a passé la nuit en prière. Au matin, il a réuni le village pour nous dire qu’il avait demandé à Dieu la grâce de pardonner aux meurtriers de Georges. Que Dieu lui avait accordé cette grâce, et qu’il suppliait chacun de nous de l’implorer à son tour.

– Je sais, dit Nil, il voulait que j’en parle à Sarà. Mais tu vois, je n’ai pas pu.

– Il le faudra, frère Nil, pour qu’elle continue à vivre. Et vous… est-ce que vous pourrez pardonner, comme mon Rabbi ?

Décontenancé, Nil se tourna vers l’icône. Il hésitait à répondre.

– Je… je ne sais pas. Oui, il faudra pardonner mais… mais pas maintenant, plus tard.

Il regarda timidement Éliah.

– Et… et toi, est-ce que tu peux pardonner à ces bouchers ?

Le jeune homme se pencha en avant, son visage touchait presque celui de Nil.

– Ceux qui ont profané le cadavre de Georges vivent dans ce désert. Fatalement, un jour ou l’autre, je les rencontrerai face à face. Si je suis capable de leur sourire ce jour-là, alors c’est que j’aurai pardonné.

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