La danse du mal
Chapitre 80
Nil descendit de l’autobus à l’entrée du village de Subiaco, alla sonner à la porterie de l’abbaye où il fut accueilli chaleureusement. Oui, l’ermitage tout là-haut était libre, il pouvait aller y faire une retraite. Deux fois par semaine, il descendrait ici prendre de la nourriture.
Il avait rappelé Anselm, lui avait demandé de l’attendre. Combien de temps ? Il n’en savait rien. Le temps de creuser en lui-même à la recherche de la source.
Il monta, passa devant le Sacro Speco, la grotte où saint Benoît avait fondé l’ordre monastique d’Occident. La dépassa sans s’y arrêter et entreprit la longue ascension à flanc de montagne. À sa droite un à-pic vertigineux, le torrent qui serpente au fond de la vallée était sec. Il trébuchait sur les cailloux du chemin. Enfin, il parvint sur un épaulement qui domine les monts du Latium aux courbes molles.
L’ermitage était là, bâti en pierres sèches avec un toit d’ardoises grises. Il poussa la porte, entra dans une pièce en terre battue. Une paillasse, un âtre noirci par le feu, un banc, une table. De l’air qui circulait entre les pierres mal jointes des murs. Au fond une autre porte, sous laquelle il dut courber la tête pour pénétrer dans l’oratoire. Une natte sur le sol, au mur une icône représentant le visage de Jésus.
Celui-là n’était pas voilé, ne l’avait jamais été. Nil décrocha l’icône, la plaça sur la table, devant l’unique fenêtre.
Où était sa foi ? Avait-il ajourné Dieu ?
La réponse était dans ce visage.
La mort de Monsignore aurait provoqué une tempête à l’intérieur de la cité du Vatican si le cardinal Bardone, réveillé en pleine nuit, n’avait pas convoqué immédiatement les gendarmes pontificaux qui avaient trouvé son corps désarticulé au pied de l’immeuble de l’Inquisition. Il leur fit comprendre qu’ils n’avaient rien trouvé du tout, rien vu. Monsignore était mort paisiblement dans son lit, d’une crise cardiaque. Décès regrettable mais naturel d’un bon serviteur de l’Église, qui avait si longtemps tenu le gouvernail de la barque de Pierre.
Deux jours plus tard, le pape en personne célébra la messe de requiem. Comme le veut la tradition, le cercueil du prélat était posé à même le sol de la basilique Saint-Pierre, sur le précieux dallage de mosaïque cosmatesque. La chorale de la chapelle Sixtine se surpassa, le pape semblait très ému.
Dissimulé derrière un pilier, Moktar al-Qoraysh observait ce faste qui le faisait sourire. Monsignore n’était plus là ? Restait le moine français. Il avait maintenant trois raisons pour l’éliminer sans tarder : venger son honneur, venger la mort de Brahim, et protéger le visage du Prophète – béni soit son nom.
Ces derniers temps, des vagues de réfugiés du Moyen-Orient inondaient l’Italie. Parmi eux, Moktar saurait trouver des combattants d’Allah.
Il sortit de la basilique au moment où la chorale entonnait le Dies irae.
« Jour de colère », c’est lui qui serait l’instrument de la colère d’Allah.
Parvenu au pied de l’obélisque, il se retourna. Encadrée par les statues d’apôtres et de saints, au sommet de la coupole de Michel-Ange la croix se détachait sur le ciel de Rome. Il plaça la main devant sa bouche et psalmodia, comme un défi lancé à la croix, un verset du saint Coran :
– Les incroyants, frappez-les à la nuque jusqu’à ce que vous les ayez abattus, pourchassez-les, tuez-les partout où vous les rencontrerez !
Il quitta la place. Où qu’il se cache désormais, le frère Nil ne lui échapperait plus.
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