La danse du mal
Chapitre 32
Carl s’arrêta à mi-pente, camoufla sa moto au milieu des arbres, prit dans les sacoches une boîte de conserve et piocha dedans en observant le filet de fumée qui s’élevait en contrebas.
– Ils font du feu, maintenant ! Et pourquoi pas envoyer une fusée en l’air, pour signaler leur présence ?
Lui aussi, il avait été naïf et inconscient quand il avait quitté l’Allemagne de l’Ouest et sa famille de catholiques traditionnels pour passer en RDA, attiré par le mirage du communisme. Après le christianisme, pensait-il, c’est la plus noble invention de l’homme et la plus efficace. L’Église catholique est en fin de course, elle n’a plus d’énergie, le communisme avec sa vitalité prendra sa place et c’est tant mieux. Il avait été repéré par la Stasi qui cherchait des jeunes comme lui, transfuges de l’Ouest et idéalistes. Quand il fut engagé, Carl posa une seule condition : il ne tuerait pas. Après l’entraînement au combat on l’orienta donc vers les techniques de l’action psychologique. Il partagea les beuveries des Mitarbeiter, ces informateurs-dénonciateurs infiltrés dans toutes les couches de la population est-allemande, et se fit des amis parmi eux. Au quartier général de Berlin-Lichtenberg il apprit l’art du lavage de cerveau, avant de s’apercevoir que la société communiste qu’on bâtissait ici n’avait rien à voir avec ses rêves : les gens vivaient dans une cage, on capturait leur esprit pour l’enfermer dans une boîte, méticuleusement rangée à côté des autres sur les étagères du Parti.
Déçu, il réussit à s’enfuir et se tourna vers l’autre idéologie montante, l’islam. Il navigua dans le désert, suivit des militants qui ne vivaient que pour le djihad, la guerre totale contre l’Occident impie. D’abord fasciné par l’âpreté de leur intransigeance, son dégoût du communisme fit place à l’horreur et à la répulsion devant le fanatisme islamique. Ce qu’il voyait, ce qu’il entendait heurtait une éducation catholique qui l’avait marqué à son insu, bien plus qu’il ne l’imaginait.
À deux reprises, pris dans le tourbillon du djihad, il avait dû tuer.
C’est un homme à la dérive que rencontra le père Maciel venu créer un camp de réfugiés au nord du Mali. Son esprit vif et acéré décela chez ce jeune Allemand au regard éteint l’énergie qui dormait en lui. Il était revenu de tout ? Maciel lui parla du déclin de la civilisation romaine, du rôle joué par l’Église quand elle avait repris le flambeau tombé des mains du dernier César. Alors elle avait sauvé l’Occident, l’avait mené à son éclatante maturité. Maintenant que le grand arbre ne tenait plus que par son écorce, les Légionnaires du Christ – une congrégation très discrète mais en plein essor – préparaient la relève. Carl fut séduit par le charme de ce prêtre atypique qui s’empara d’abord de son esprit, puis de son âme. Il se crut born again, et si les méthodes de Maciel ressemblaient parfois à celles qu’il avait connues en Allemagne de l’Est, cette fois-ci c’était pour une cause bonne et juste : sauver l’Occident et sa civilisation.
Il rejoignit la Légion du Christ avec fougue, convaincu qu’il avait enfin trouvé à la fois son port d’attache et sa piste d’envol.
Chasseur avisé, Maciel se garda bien de faire des propositions équivoques à ce jeune chez qui il entrevoyait de grandes possibilités. Ce dont il ne se doutait pas, c’est que Carl connaissait aussi bien que lui les mécanismes du lavage de cerveau. Le nouveau Légionnaire parvint à préserver la zone du sien à laquelle il tenait le plus, son idéalisme. Lequel résista à la formation rigoureuse imposée par la Légion : il avait mûri, et dans sa tête les cases se côtoyaient sans trop se mélanger.
Enfin, pas toujours – mais il pensait y être parvenu dans la plupart des situations.
Et la situation présente l’excitait. Il découvrait chez le moine français les éléments qui l’avaient autrefois structuré et dominé tour à tour : la tradition catholique, le mépris de la richesse marxiste et l’absolu radical de l’islam.
Sa thèse sur le Coran lui avait ouvert des perspectives nouvelles.
Monsignore n’avait qu’une chose en tête : récupérer un document. Pour lui, Nil était un objet, il n’existait pas. Mais sur Internet Carl avait reconstitué son passé et depuis plusieurs jours il interceptait ses conversations avec Anselm, analysait ses réactions. Un sentiment bizarre s’emparait de lui, une espèce d’amitié pour cet utopiste qui ressemblait si fort à ce qu’il avait été quand il fuyait, lui aussi, sa famille. Nil se sentait trahi par l’abbaye à laquelle il avait confié sa vie ? Depuis la séance nocturne qui lui avait été imposée dans le petit salon gris du Vatican, Carl comprenait de l’intérieur ce qu’il ressentait.
L’un comme l’autre, ils étaient victimes de leurs illusions.
« Par n’importe quel moyen », avait dit Monsignore, Carl n’était plus disposé à rentrer dans cette danse-là.
Il roula une cigarette, l’alluma, s’étendit sur le dos. Des milliers de points lumineux dessinaient sur l’infini du ciel une carte délicate et complexe.
C’est beau, pensa-t-il en soufflant la fumée, mais ce ne sont que des étoiles mortes.
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