La danse du mal
Chapitre 42
Ce que Nil avait pris pour une masure était une case assez grande, rectangulaire, dont le fond était plongé dans l’obscurité. On les fit asseoir par terre sur une natte, à la lumière d’une lampe à pétrole posée sur le sol. Le vieillard avait disparu, un plat au fumet délicieux leur fut apporté.
– Du poulet cuit à l’étouffée avec du mil, dit Sarà à Nil, c’est le repas de fête traditionnel au désert. Nous n’avons pas fait pareil festin depuis Beyrouth, mais il n’y a aucun couvert, tu devras manger avec les doigts ! Je suis anxieuse d’avoir des nouvelles de Georges et de savoir quelles sont les conditions de ses ravisseurs.
Ils dévorèrent en silence avec l’appétit des voyageurs, et on leur apporta une bassine d’eau pour qu’ils se lavent les mains avant de déplacer la lampe vers le fond de la salle. Sous une icône, un fauteuil au bois ouvragé faisait face à deux chaises placées côte à côte. Un rideau s’écarta, le vieillard reparut et s’inclina devant l’icône dont le regard exprimait une bienveillance teintée d’ironie. Je suis avec toi semblait-elle dire, mais ton chemin sera long. Aidé par un jeune homme plein de déférence, le Rabbi prit place dans le fauteuil, signifia à Sarà et Nil de s’asseoir sur les chaises et resta un instant silencieux, les yeux fermés. Puis il s’adressa à Sarà :
– Voici Éliah, qui m’assiste comme un fils en ces jours qui sont pour moi les derniers. C’est dans sa case que dormira ton compagnon qui s’appelle… ?
– Frère Nil, répondit Sarà. C’est un ami de Georges, moine comme lui.
Le visage du vieillard s’éclaira.
– Alors, frère Nil, vous êtes ici chez vous, ce sera un honneur pour Éliah de vous offrir l’hospitalité. Il a appris votre belle langue auprès de nos anciens qui sont passés, comme moi, dans les écoles du protectorat français.
Éliah s’inclina vers Nil avec un sourire. Son visage était maintenant en pleine lumière, timide et grave.
– Sœur Sarà, tu dormiras chez ma fille. Comme je l’ai fait savoir à Beyrouth, dans ce village vous êtes en sécurité.
À nouveau il ferma les yeux, Sarà attendait respectueusement qu’il parle. Quand il les rouvrit, Nil crut y voir passer un éclair de détresse.
– Sarà, reprit-il, quand j’ai demandé à ton père, mon vieil et cher ami, que quelqu’un de la famille Jarweh vienne me voir, je ne pensais pas que ce serait toi…
Le Rabbi parlait lentement, difficilement.
– Car la nouvelle que je dois t’apprendre est infiniment douloureuse.
Sarà se redressa, tout son corps tendu comme un arc.
– Ton frère est mort, Sarà. Son cadavre a été découvert il y a quelques jours sur la décharge d’un village du désert.
Nil jeta un coup d’œil vers la jeune femme qui vacillait sur sa chaise et s’exclama :
– Georges, mort ! Sur une décharge ?
À nouveau le vieillard ferma les yeux.
– C’était un samedi. Des caravaniers qui venaient de traverser ce village se sont présentés ici. Là-bas, ils avaient trouvé les villageois claquemurés chacun chez soi, terrorisés. Ils ont parlementé avec eux et finalement l’enfant qui avait fait la macabre découverte a accepté de les conduire jusqu’à la décharge. Là, ils ont vu. À cause du shabbat personne ne pouvait toucher le cadavre, il a fallu… le laisser en pâture aux vautours jusqu’au lendemain. Certains des caravaniers étaient des nôtres, ils ont demandé aux villageois de… de ne rien faire, afin que Georges soit enterré par des mains pures, en terre pure, loin des impies qui souillent cette vallée. J’ai immédiatement prévenu nos frères de la ville. À l’aube du dimanche trois d’entre eux sont allés au village, en voiture. Sur ce qui restait de Georges, ils ont récité les psaumes en mon nom et l’ont emmené dans la montagne où le Messie qu’il a tant aimé l’attendait… comme il attend chacun de nous.
Il s’arrêta, des larmes jaillissaient de ses paupières fermées. Avec tendresse, Éliah les regarda couler sur ses joues creuses et se tourna vers Nil.
– Dès qu’il a appris la nouvelle, Rabbi m’a envoyé au village où je suis arrivé dans la nuit du samedi au dimanche. L’enfant m’a guidé vers la décharge. Quand nos frères sont arrivés à l’aube, je n’ai pas voulu les rencontrer.
Sarà se retenait aux montants de sa chaise. Le vieillard ouvrit les yeux et la dévisagea avec compassion : absente, elle regardait l’icône et semblait ne plus pouvoir respirer.
– Ma petite fille, dit-il avec douceur, le calice des douleurs ne doit pas être bu d’un seul trait… même Jésus, au jardin des Oliviers, a hésité avant de l’accepter. Ta route a été longue jusqu’ici, pour toi commence un voyage encore plus long dans la souffrance. Nous nous verrons demain, va reprendre des forces, tu en auras besoin.
Sarà revint sur terre. Sa voix était étranglée :
– Mon voyage dans la souffrance, Rabbi, il y a longtemps qu’il est commencé ! Mais vous avez raison, c’est assez pour ce soir. Éliah, conduisez-moi je vous prie, j’ai besoin d’être seule.
Nil se levait pour l’accompagner, mais le Rabbi fit un geste.
– Frère Nil, restez encore un peu. S’il vous plaît.
Éliah s’avança vers Sarà, lui tendit la main. Elle refusa son aide, se leva et se dirigea vers la porte. Très droite, elle marchait devant lui sans un regard en arrière. Quand elle fut sortie, le Rabbi murmura :
– Voici deux mille ans que nous n’en finissons pas de boire ce calice… Asseyez-vous, frère, je dois maintenant vous dire ce qu’elle n’était pas en mesure d’entendre ce soir.
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