La danse du mal
Chapitre 53
Éliah s’arrêta dans l’obscurité et tendit le bras devant lui.
– Le village, dit-il.
Nil écarquilla les yeux : rien n’émergeait du désert.
Ils venaient de traverser une étendue uniforme et plate, interrompue seulement par quelques crevasses, par des cônes pierreux, de rares touffes d’herbe sèche courbées vers l’est au gré du vent. Éliah leur fit signe d’avancer, et soudain le terrain descendit en pente douce. Au fond d’une petite cuvette naturelle, Nil aperçut des toits en feuilles de palmier comme plaqués sur le sol, regroupés autour d’un espace rond et vide. Sur le sable, à côté de la première cahute, un enfant était assis devant une lampe à huile allumée. Quand il les vit s’approcher, terrorisé, il s’enfuit.
Éliah alla jusqu’au milieu de la petite place et lança un appel qui lui revint en écho. Il allait recommencer quand une porte s’ouvrit et un vieil homme apparut. Il avança craintivement, reconnut Éliah, lui ouvrit grand les bras, l’étreignit longuement et lui parla avec animation. Le jeune homme dit à ses compagnons :
– C’est l’Ancien du village. Il dit qu’il ne connaît pas votre langue, je traduirai.
L’Ancien se tourna vers une case qu’il montra d’un geste large.
– Il dit que vous devez venir boire et manger, que Sarà dormira là, Nil et moi dans une autre case et que demain, Dieu fera un nouveau jour.
Nil prit Sarà par le bras et l’entraîna vers la case. Elle se laissa faire sans réagir.
Sur la natte, une lampe à huile éclairait faiblement des galettes de mil et des dattes. Tous trois s’assirent avec soulagement, et Éliah leur tendit une galette.
– Des villages nazôréens aussi pauvres que celui-ci, dit-il, il y en a quelques-uns alentour qui s’accrochent au désert. Combien de temps pourront-ils résister aux djihadistes ?
Sarà mangeait avec appétit. Elle se tourna vers Nil.
– Pourquoi, mais pourquoi tant de haine chez ces musulmans ? Nous nous entendons si bien avec ceux de Beyrouth !
– Il y a plusieurs sortes de musulmans, Sarà. Ceux qui s’attachent à la mystique judéo-chrétienne transmise aux Arabes par tes ancêtres nazôréens et inscrite dans le Coran. Elle est très belle, c’est un appel vers l’infini, un chant d’absolu, l’absolu de Dieu. Elle est aussi pure que le désert dans lequel elle est née, aussi exigeante que lui, capable de traverser le temps et de hausser de simples bédouins au-dessus d’eux-mêmes. Ils le sentent, ils le savent, et se confient au Coran pour qu’il les mène vers l’indicible, l’au-delà de tout. Mais d’autres ne retiennent du Coran que l’extrême violence de l’idéologie la plus meurtrière jamais inventée par des hommes, le messianisme.
– Qu’est-ce que c’est que le messianisme ? dit Sarà songeuse.
– Le messianisme est né de l’exil du peuple juif à Babylone, les Esséniens l’ont radicalisé au tournant du premier millénaire. C’est une façon de haïr le reste de l’humanité, pour se garder d’elle et de son influence. Une école de la colère et de l’hostilité qui a hanté d’abord les Juifs, puis les chrétiens, quand ils étaient dominés et rêvaient de dominer à leur tour. À travers les siècles sa violence a fait couler des fleuves de sang, croisades, Inquisition, communisme, nazisme… Aujourd’hui ce sont ces musulmans-là, les djihadistes. Leur messianisme, c’est ce quelque chose que Juifs, chrétiens et musulmans ont en commun, et c’est pourquoi ils se haïssent tant. Il y a environ deux cents ans, les chrétiens ont entamé leur révolution culturelle : beaucoup de sang coulera encore tant que les musulmans n’auront pas commencé la leur.
Nil se leva.
– Nous sommes fatigués, il faut dormir. Je vois qu’une natte est prête là-bas pour toi, Éliah qui connaît le village va me conduire à la mienne. Bonne nuit, dans dix minutes je dors !
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