La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 64 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 62

 

Quand il revint à lui un linge humide et frais parcourait son visage, la main qui le tenait était légère. Il était à moitié étendu sur le sable, dos appuyé contre un mur. Son premier réflexe fut de tâter sa ceinture : elle était toujours là, sanglée autour de sa taille. Il écarta le linge et ouvrit les yeux : le mur était celui d’une ruine du désert, la lune était à son déclin dans le ciel nocturne. Un homme en treillis accroupi devant lui le regardait, une lueur d’amusement sur ses traits virils. Sa tête était couronnée d’une houppe de cheveux blonds, aplatie au sommet.

Nil eut un flash. Le passager de l’avion !

Le voyant émerger, l’homme saisit un casque intégral marqué d’une étoile verte et s’assit dessus. Nil était sûr d’avoir déjà vu ce casque quelque part, mais dans le brouillard qui remplissait sa tête il fut incapable de se rappeler où.

– Alors, frère Nil, on se réveille ? Ils vous ont un peu amoché, j’ai l’impression que je suis arrivé à temps. Bon, comme ça vous êtes plus présentable. Je m’appelle Carl.

C’était la voix de tout à l’heure, l’accent était allemand. Carl lui tendit une gourde métallique.

– Buvez-en un coup, ça vous remettra les idées en place.

Nil porta la gourde à ses lèvres, avala une gorgée, s’étrangla et toussa.

– Whisky libanais, dit Carl, mauvais mais fort. Ça va mieux ?

Nil frotta ses poignets endoloris, sa voix était éraillée :

– Qui êtes-vous ? C’est la troisième fois cette nuit que je pose cette question à des inconnus, ça commence à bien faire.

Quand Carl riait, ses dents brillaient sous la lune.

– Je vous l’ai dit, un ami. Et chrétien – pas tout à fait comme vous, mais avec un peu de bonne volonté on va s’entendre. Je viens de vous tirer des pattes des djihadistes, ça m’a coûté la vie d’un de mes hommes. Dommage, je l’aimais bien.

Il avala une gorgée de whisky. Nil reprenait ses esprits.

– Sarà, où est Sarà ?

Carl but encore et détourna les yeux.

– Pas question de l’emmener, il n’y avait qu’une place à bord.

– Vous l’avez laissée là-bas, derrière vous, sans rien faire pour elle ?

Cette fois-ci, Carl le regarda en face.

– Mes instructions étaient d’exfiltrer une personne, pas deux. De toute façon…

Il laissa sa phrase en suspens, contempla sa gourde.

– De toute façon, j’ai fait des recherches à son sujet. Elle est marquée par la Shoah, je connais ses pareils, ce sont tous des morts vivants.

Nil se dressa sur ses poignets douloureux.

– Sarà veut vivre, de toute sa force elle le veut !

– Ces gens-là ne sont pas des vivants comme les autres. Je vois qu’elle vous a fait des confidences, moi j’ai mes sources. La belle Sarà n’est pas une Jarweh, c’est une fille et petite-fille de Juives broyées par la croix gammée. L’Occident porte une plaie, le souvenir de la Shoah. Des témoins comme Sarà font saigner cette plaie, il faut guérir la mémoire de l’Occident.

– Vous êtes un monstre ! cria Nil. Sarà n’est pas responsable de la souffrance qu’elle a endossée en naissant d’une Juive !

Il retomba lourdement sur le sol et ajouta, dans un dernier sursaut d’indignation :

– Et vous, vous n’êtes pas chargé de guérir l’Occident !

Carl se leva, brossa d’une main son treillis.

– Si, justement, et c’est la différence qu’il y a entre vous et moi. Vous êtes membre de l’Église catholique, moi je combats là où elle a échoué.

– Alors il fallait me laisser là-bas, pourquoi êtes-vous venu m’exfiltrer ?

Carl lui signifia de se mettre debout.

– Plus tard. Ne soyez pas inquiet, pour ses ravisseurs Sarà n’est qu’une marchandise. S’ils s’amusent avec elle ce sera sans l’abîmer, pour pouvoir l’échanger contre rançon. Les Jarweh sont riches, ils paieront, elle retrouvera son bel appartement de la rue Nasra avec des souvenirs dont vous ferez partie. Moi, je dois vous ramener à Beyrouth.

– Et Éliah ?

– Mort, deux balles dans la poitrine, abandonné dans un oued aux chacals du désert.

Nil baissa la tête et se tut.

 

La lune avait disparu, l’aube qui pointait enveloppait le désert d’une étrange clarté métallique. Après avoir bu et repris des forces, Nil avait prié, supplié en vain : excédé, Carl avait fait un geste large vers l’horizon.

– Vous voulez sauver Sarà, eh bien allez-y ! Mais sans moi, et à pied.

La mort dans l’âme, il se résigna. Au moment d’enfourcher le siège de la moto, dans le bon sens cette fois, il demanda :

– Où allons-nous ?

Carl releva la visière de son casque et lui répondit sur un ton redevenu amical :

– Allons, je vous aime mieux comme ça. Avant de le suivre à la trace, j’ai fait ma petite enquête sur le Syrien qui vous a enlevés. C’est un moudjahid de la vieille école, de ceux qui obéissent encore à quelques principes. Il laissera Sarà en vie, pas par pitié pour elle mais à cause de sa conception du djihad. En revanche nous, si on ne s’éloigne pas au plus vite, il peut nous rattraper. Et alors…

Il fit un geste du pouce au travers de sa gorge, puis rabattit la visière.

– Nous allons couper par l’ouest, on bivouaquera dans la clairière où les cendres de votre feu doivent être encore tièdes.

Sarà ! Nil reprit sa place derrière Carl. Il ne voulait pas qu’il voie ses larmes couler.

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