La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 81 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 79

 

Dans la matinée, Monsignore apprit la découverte au Circo Massimo du cadavre d’un barbu portant calotte, un poignard glissé dans sa ceinture, la nuque brisée. Il annula tous ses rendez-vous, s’enferma dans son bureau et commença à jongler avec ses téléphones. À midi, quand Raphaël lui apporta son plateau-repas, il le congédia d’un geste.

Il ne mit pas longtemps à reconstituer les faits. L’inconnu était l’imam de Moktar, donc le Syrien était revenu à Rome – sans le prévenir.

Nil avait été vu par le portier de Sant’Anselmo sortant de l’atrium à une heure tardive, inhabituelle. Lui aussi était revenu, et Moktar avait décidé de venger l’affront du désert en l’éliminant. Il en avait chargé son imam.

Qui avait tué l’imam ? Cela ne pouvait pas être Nil, cela ne pouvait être que Carl. Le Légionnaire était donc revenu avec le moine – sans le prévenir, lui non plus.

Monsignore échafaudait des hypothèses, mais une chose était sûre : Moktar et Carl l’avaient trahi l’un après l’autre, la toile patiemment tissée autour de Nil s’était déchirée. Son grand projet, tenir ferme le gouvernail de l’Église dans la tempête qui s’annonçait avec l’avancée irrésistible de l’islam, ce projet s’effondrait. Nil était en vie, avec sa tête trop pleine, encore plus convaincu de la justesse de sa thèse depuis qu’il avait failli mettre la main sur le rouleau. Capable de révéler le secret que leurs prédicateurs cachent aux musulmans, le secret pour lequel les djihadistes sont prêts à porter la guerre sainte au cœur de l’Occident : la vérité sur le Coran.

Si le visage du Prophète était dévoilé aux yeux du monde, cette guerre serait inévitable. L’Église et ses millions de fidèles courraient le plus grand danger de leur histoire.

Monsignore ne tenait plus le gouvernail, la barque de Pierre prenait l’eau.

 

La nuit tombait quand Raphaël entra, une théière à la main. Il fut effrayé par le visage ravagé du prélat, qui voulut le renvoyer d’un geste las. Jamais encore son secrétaire n’avait osé le contredire, pour la première fois il insista :

– Monseigneur, dit-il doucement, vous n’avez rien pris de la journée ! Au moins, buvez une tasse de thé, puis-je vous la servir ?

Le prélat leva vers lui des yeux égarés, le regarda comme s’il ne le reconnaissait pas, cligna plusieurs fois des paupières et murmura :

– Laissez-moi. Je suis seul, si seul… Laissez-moi. Allez !

Figé de stupéfaction, Raphaël resta un instant en face du vieil homme : l’image de son idole était en train de se lézarder, de se dissoudre devant lui. Jamais il ne lui avait fait de confidence, jamais la forteresse n’avait abaissé son pont-levis. Profondément troublé il sortit à reculons, posa au passage la théière sur une console du couloir, courut jusqu’à la chapelle et se prosterna sur les marches de l’autel.

 

Sous la lumière tamisée du bureau, sa vie tout entière défilait douloureusement dans la tête de Monsignore : Regensburg, le journal de son père, le patient recrutement des indicateurs pêchés en eaux troubles, son inlassable activité pour préserver l’Église catholique des ennemis qui la cernaient.

Mahomet allait-il vaincre le Christ ?

Alors, Le Mal balaierait l’Occident. Aucun philosophe, aucun théologien, aucun penseur n’avait pu dire d’où il vient. Dieu en était-il l’auteur ? Personne ne savait répondre à cette question-là et pourtant, en chaque point du globe, tous en souffraient.

Lui-même souffrait tant qu’il se leva, alla à la fenêtre, écarta les lamelles de la persienne et contempla la colonnade du Bernin. Les statues et le médaillon qui surplombent la façade de Carlo Maderno l’empêchaient d’apercevoir, tout en haut, la croix qui domine la basilique Saint-Pierre.

Qui éclaire le monde et lui donne son sens.

La croix sur laquelle Dieu a sauvé l’humanité.

Il avait besoin de la voir.

Maintenant.

Il ouvrit la fenêtre, grimpa maladroitement sur son rebord. À cette heure de la nuit, il n’y avait plus sur la place Saint-Pierre que quelques gardes pontificaux.

Ils n’existaient pas. Plus rien n’existait, seulement lui, et la croix.

Il jeta un regard sur le dallage qui luisait doucement au pied de l’immeuble. Comme lui il était ferme, solide, inattaquable.

Pesant, lourd, terrien.

Debout sur le rebord de la fenêtre, Monsignore leva la tête. Au sommet du dôme, la croix se détachait maintenant avec netteté sur le ciel de Rome immense et profond. Un ciel d’azur noir, constellé d’étoiles qui brusquement semblèrent s’animer à ses yeux écarquillés, se mirent à tournoyer, à danser un ballet ordonné autour de la coupole de Michel-Ange immobile et triomphante, constellations devenues vivantes, ironiques, moqueuses, et qui le narguaient.

Au centre de l’univers en folie, la croix seule était stable. Amicale et fraternelle, elle lui faisait signe, lui ouvrait grand ses bras, l’attirait à elle. Répondre à son appel c’était entrer dans l’infini du ciel, promesse de certitude, de repos, de paix éternelle. Il lui sembla soudain que toute sa vie il n’avait fait que ramper : maintenant il voulait connaître enfin la légèreté de la grâce, s’élever, repousser l’étreinte du Mal, danser avec les étoiles !

To die, to sleep… Bouche grand ouverte, il aspira l’air de la nuit et retint le cri qui brûlait sa poitrine. Les yeux hagards fixés sur la croix, il tendit vers elle les paumes de ses mains et murmura :

– Mutter, mère !

Il fit un pas en avant pour s’en approcher, la rejoindre, échapper à la nuit. Et, devenu libre enfin, se fondre dans le ciel étoilé.

Son corps d’ascète était si décharné que nul ne l’entendit s’écraser sur le dallage.

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