La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 7 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 6

 

La nuit s’étirait et n’en finissait pas. En vain Nil tournait et se retournait dans son lit, le sommeil le fuyait. Il soupira : sa mémoire, qu’il aurait voulue éteinte et dispersée comme les débris d’un miroir, le poursuivait avec une douloureuse précision. Croisant les mains derrière la tête, il ouvrit les yeux. Bientôt ce serait la pleine lune de Pâques, sa chambre baignait dans une clarté métallique. Avec un soupir, il renonça à lutter contre les souvenirs qui se bousculaient en lui.

 

L’été suivant l’obtention de leur maîtrise, Anselm était rentré dans le New Jersey et lui au bord de la Loire. On l’envoya enseigner au séminaire d’Orléans, sans méfiance il parla de sa découverte de Jésus le nazôréen derrière l’image du Christ, de sa thèse en cours sur les origines juives du christianisme. Cette fois c’en était trop : il fut convoqué devant le conseil de l’abbaye et se trouva en face d’un mur de visages fermés, bien décidés à l’éloigner encore puisqu’il était incapable de se tenir tranquille ici. Le révérend père abbé prit la parole :

– Vos cours ont scandalisé les étudiants du séminaire, et pas seulement eux. Certes Jésus était juif, mais c’était un accident de l’Histoire, il fallait bien qu’il naisse quelque part. Son enseignement est celui de Dieu, pas celui d’un Juif. Quant aux nazôréens, ces pseudo-disciples du Christ, l’importance que vous leur attribuez est le fruit de votre imagination. Vous avez besoin de prendre du recul, retournez à Rome pour terminer votre thèse de doctorat. Mais faites en sorte qu’elle soit conforme aux dogmes de l’Église catholique.

Accablé, Nil sortit de la salle du conseil. Ai-je tout perdu, ce que je croyais et ce que je voudrais croire ?

 

Un soir de ce même été, le père abbé de Newark avait fait signe à Anselm de le suivre devant la fenêtre de son bureau.

– Regardez en bas, dans la rue : vous voyez ces gens agglutinés sur le trottoir ?

Devant la façade néogothique de l’abbaye, des hommes, des femmes et des enfants attendaient en silence, l’air morne.

– Des réfugiés ? Ils sont plus nombreux que d’habitude.

– Des réfugiés, oui, mais ceux-là sont des chrétiens syriens. Ils fuient la guerre civile qui fait rage là-bas, un conflit dans lequel ils sont pris en étau, broyés de façon impitoyable. Ils n’avaient guère le choix : se cacher et mourir, ou partir. Quelques-uns ont pu parvenir jusqu’ici, regardez-les bien.

Anselm vit que les hommes avaient l’air épuisé mais que les femmes portaient, dans leur attitude et leurs regards, une résolution farouche.

– Ils ne cherchent pas seulement un toit et du pain. Déracinés, ils nous demandent de les aider à préserver ce dont ils ont le plus besoin pour survivre, leur identité. Frère Anselm, vous connaissez l’araméen, c’est leur langue natale : réunissez-les, parlez avec eux, écoutez-les. Et dans quelques semaines je vous renvoie à Rome pour terminer votre thèse de doctorat, qui leur sera plus précieuse encore que la nourriture et le logement. En exhumant leur passé de l’oubli, c’est leur mémoire et à travers elle leur cœur, leur âme que votre travail nourrira. Afin qu’après avoir échappé aux djihadistes en Syrie, ils ne meurent pas ici de désespoir.

Les réfugiés syriens adoptèrent vite Anselm. Ils lui racontaient les raids dans les villages, les églises brûlées, les femmes violées, les prêtres crucifiés. Parmi eux, il remarqua un petit groupe étrangement silencieux. Il les prit à part, et finit par gagner leur confiance. Un soir, un vieil homme se leva. Il parla en araméen, lentement pour que le moine comprenne :

– Frère Anselm, les réfugiés syriens qui se pressent à votre porte sont des chrétiens qui ont souffert à cause de leur foi. Mais ceux que vous voyez autour de moi ont souffert plus encore, parce que nous devons garder enfoui en nous-mêmes un secret bimillénaire. Je vais bientôt mourir, ce secret je vous le confie au nom de Dieu : nous ne sommes pas des chrétiens comme les autres, nous sommes nazôréens, et moi je suis leur Ancien. Vous avez devant vous les vestiges vivants du temps de la prédication de Jésus lui-même, le prophète inspiré à qui nous n’avons jamais cessé d’être fidèles.

La veille de son départ pour Rome, bouleversé, Anselm embrassa chacun d’eux, plongeant ses yeux dans leurs yeux. En les quittant il avait le cœur serré, mais une consolation : Nil venait de lui écrire, lui aussi, il retournait à Rome pour présenter sa thèse. Il n’en disait pas plus.

Mon ami Nil ! Nous allons travailler ensemble, main dans la main.

Leurs retrouvailles furent chaleureuses et Nil recommença à vivre. Peu après, il vit arriver dans le cloître aux senteurs d’orangers Georges Jarweh, un jeune moine syrien envoyé comme lui se faire oublier à l’ombre du Vatican.

Cette année-là, sa vie avait définitivement basculé.

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