La danse du mal
Chapitre 44
Dans son sommeil, trois silhouettes lui apparurent avec un réalisme qui lui fit pousser un gémissement. Au premier plan son père, immobile, l’air soucieux dans son strict complet de flanelle grise. Un peu en retrait se tenait Anselm, avec à ses côtés une ombre floue qui semblait le tenir fermement par le bras. C’était un jeune homme au visage indistinct, mais dont Nil sut immédiatement qu’il était très beau. Comment est-ce que je le sais ? Et lui, quel rôle jouait-il dans ce rêve ? En faisait-il partie ? Le regard d’Anselm était étrangement fixe. Ses lèvres bougèrent et il crut l’entendre dire : « Le Mal, Nil, il nous tient ! » Il se réveilla en sursaut, le cœur battant. Anselm, mon pauvre ami… En clignant des yeux, il regarda autour de lui.
Il se trouvait dans une pièce obscure, allongé sur une natte en feuilles de palmier posée à même le sol. Il se dressa brusquement, s’appuya sur son coude : une timide lumière filtrait à travers la fenêtre. Il se leva en titubant, chercha la porte à tâtons et déboucha sur la place qu’éclairait la splendeur d’une aube d’Orient. Assis sur le sable, Éliah le regarda sortir en souriant et lui montra le ciel.
– C’est beau, n’est-ce pas ? Dans ce désert, chaque matin est comme un nouveau commencement du monde. Asseyez-vous, avez-vous bien dormi malgré l’inconfort de ma case ?
Nil se laissa tomber à ses côtés.
– À partir du moment où le Rabbi m’a congédié hier soir, je ne me souviens plus de rien.
– Je vous ai conduit ici par la main, vous dormiez tout en marchant !
– J’étais assommé par ce que je venais d’entendre – il se tourna vers Éliah – est-ce que c’est moi qui vais devoir apprendre à Sarà les circonstances de la mort de Georges ?
– Rabbi pense qu’il est préférable que ce soit vous… même lui ne s’en sent pas capable.
Nil baissa la tête.
– Personne ne souhaite enfoncer à froid un poignard dans le cœur d’une si frêle jeune femme.
– D’autant plus que Rabbi ne vous a pas tout dit. Voulez-vous boire un peu de thé avant que… ?
Il laissa sa phrase en suspens. Nil leva la tête : d’un moment à l’autre le soleil allait apparaître, le ciel était d’un bleu tendre, presque cristallin. Il fit signe à Éliah de continuer. Celui-ci hésita un instant, puis se lança :
– Quand je suis arrivé devant la décharge à la fin de cette nuit-là, la lune était couchée, il n’y avait plus au ciel que les étoiles mais l’air du désert est tellement pur qu’on y voyait assez bien. J’ai escaladé la pente : les deux parties du cadavre de Georges se faisaient face, opposées l’une à l’autre…
– Oui, le Rabbi m’a expliqué hier soir ce que ça signifiait – je n’aurais jamais imaginé pareille horreur !
– Pour les djihadistes le message était clair. Ce que le Rabbi ne vous a pas dit, ce sont les détails que j’ai vus dans la froide clarté nocturne. De la gorge au pubis, le corps de Georges avait été tailladé à coups de hache. Mais de la racine des cheveux jusqu’au menton, on avait découpé au poignard l’ovale de son visage. La peau avait été arrachée lambeau par lambeau, il n’en restait plus rien. Le visage de Georges avait disparu.
– Arrête !
Nil se leva, il chancelait.
– J’ai besoin… j’ai besoin de marcher un peu, de respirer !
Éliah se leva à son tour et posa doucement ses mains sur les épaules de Nil.
– Mon ami, quand je suis redescendu de cette décharge je ne pouvais pas non plus me tenir debout. Je suis resté là, assis, face à l’orient où le ciel s’éclairait lentement. Alentour il y avait quelques palmiers-dattiers mais je ne voyais rien, tout tournait, les étoiles, les arbres, le désert lui-même. Il m’a fallu un long moment pour prendre conscience de la réalité de ce que je venais de voir, et alors seulement j’ai pu pleurer. Quand la voiture des frères est arrivée, incapable de leur parler, je me suis enfui dans le désert : j’avais besoin de son silence. Allez marcher un peu, le Rabbi vous attend dans la case que vous connaissez. Sarà dort encore, vous la verrez après.
Nil ne reprit ses esprits que quand il se trouva au début d’une piste qui s’enfonçait dans le désert. Devant lui s’ouvrait un espace infini, aussi vide que sa tête, aussi immense que son désarroi.
Lentement, il se dirigea vers la place du village. La bouche soudain sèche, il avait soif.
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