La danse du mal
Chapitre 59
– Asseyez-vous, monseigneur.
Pendant qu’il prenait place en face de lui, le pape regardait pensivement son interlocuteur. Curieux homme que ce Monsignore, qu’il admirait sans pouvoir se départir en sa présence d’un sentiment de malaise. Infatigable malgré son âge, dévoué corps et âme à l’Église catholique et apostolique, discret comme une tombe.
Un esprit brillant, incontournable en cas de crise – et c’est pourquoi il l’avait convoqué.
Ce qu’il faisait rarement. Comme ses prédécesseurs, il était séduit par l’élégance de la silhouette désincarnée du prélat, le charme indéfinissable qui se dégageait de sa personne et tenait sans doute au mystère qui l’entourait. Il provoquait en lui un mélange d’attirance et de répulsion.
– Monseigneur dit-il, Nous avons en ce moment un souci qui Nous poursuit jour et nuit. Le cardinal Bardone Nous a averti que…
Le bout des doigts joints avec précision et délicatement appuyés sur son menton, Monsignore l’écoutait. Il savait exactement ce que le pape allait lui dire, les informations gravées sur son disque dur étaient plus détaillées que celles de Bardone.
– Bref, la vie de nos frères chrétiens d’Orient est menacée. Pensez-vous que Nous devions intervenir publiquement, condamner les islamistes ex cathedra ?
Monsignore prit le temps d’écarter ses doigts pour caresser les bras ouvragés du fauteuil – un précieux spécimen de baroque romain – avant de répondre :
– Depuis qu’en Iran les sunnites ont été mis sur la touche par un gouvernement chiite, les anciens d’Al-Qaïda rêvent de se transformer en État islamique. Un califat, c’est-à-dire la réunion des pouvoirs politique, militaire et religieux dans la main d’un seul homme reconnu par tous les croyants. Son objectif ? Dresser l’Oumma contre le reste de l’humanité. Nous n’y sommes pas encore, mais l’État islamique progresse rapidement. Ils n’attendent qu’une condamnation publique de Votre Sainteté pour soulever un milliard de croyants contre la chrétienté. Alors, tout pourrait arriver.
Le pape eut un geste d’effroi.
– L’Occident ne se laissera pas faire, n’est-ce pas ?
– Ses avions bombarderont des combattants insaisissables, sans pouvoir les détruire. Chassés du désert, ils viendront porter leur guerre jusque chez nous – Monsignore baissa la voix – et cette menace, les dirigeants occidentaux en ont besoin pour se maintenir au pouvoir.
– Mais – le pape cligna des yeux – et les chrétiens d’Orient ? Des dizaines de milliers ont déjà été massacrés au nom d’Allah, les autres ont dû s’enfuir. Vous connaissez ce verset du Coran qui vise les Juifs et les chrétiens : « Saisissez-les, tuez-les partout où vous les trouverez ! » Pouvons-Nous assister à ce massacre sans faire entendre Notre voix ?
Monsignore observa un silence. Son plan n’était pas d’affronter l’islam, mais de le faire imploser en révélant au monde son origine cachée. Sans s’en douter, le petit Nil s’était mis en travers de ce plan. S’il sortait vivant du désert après avoir retrouvé le rouleau, il se chargerait, lui, de la manœuvre. Je m’en occupe, Saint-Père, ne t’en mêle pas !
– Votre vénéré prédécesseur Pie XII, répondit-il avec suavité, quand il fut confronté au génocide des Juifs dont il n’ignorait rien, a gardé le silence pour protéger l’ensemble de la chrétienté d’un mal pire encore, la persécution nazie. Faites connaître au monde votre paternelle sollicitude envers les chrétiens d’Orient, votre déploration de ces excès et votre espoir de paix universelle, mais tout ce qui irait au-delà serait perçu par les musulmans comme une provocation, un appel à la croisade.
Quand il était gagné par l’émotion, les joues du pape tremblaient.
– Notre silence ne paraîtra-t-il pas… assourdissant ?
– Il fera moins de bruit qu’un djihad étendu à toute la planète, très Saint-Père.
En le voyant revenir de l’audience, Raphaël Schütze fut frappé par le visage soucieux de Monsignore. Saisi de compassion, il s’imagina le poids du fardeau que le pape avait dû déposer encore une fois sur ses frêles épaules, mais il se trompait. L’entrevue n’avait aucunement ébranlé la constitution nerveuse du prélat. Ce qui le minait depuis quelques jours, c’était le mutisme de Moktar al-Qoraysh : le Syrien devait avoir obtenu déjà des résultats, allait-il échapper maintenant à son contrôle ?
Et dans ce cas, quelles étaient ses intentions ? L’enjeu était immense.
Pour la première fois de sa vie, Monsignore ressentait les symptômes d’une indisposition qu’il croyait réservée aux autres : l’angoisse.
OceanofPDF.com