La danse du mal
Chapitre 1
– Stop, Marwan !
Agrippant son compagnon par le bras, il le plaqua derrière un pilier qui faisait saillie sur le mur. Avec un chuintement, la porte automatique se referma derrière eux. Marwan s’exclama :
– Mais… professeur, qu’est-ce que… ?
– Regarde.
Avec sa décoration vieillotte et ses peintures défraîchies, le hall de l’aéroport de Sanaa était parcouru par une foule d’individus aux keffiehs à damier rouge et blanc qui allaient et venaient, étonnamment silencieux.
– Là-bas !
Debout de chaque côté des comptoirs d’enregistrement, des hommes en complet sombre et lunettes noires faisaient signe aux Occidentaux qui se présentaient de s’écarter, d’ouvrir leurs valises et de se laisser palper au corps.
– S’ils me fouillent, murmura le professeur, je suis perdu !
Il se rejeta contre le mur, le souffle court. Les photos dans son appareil, ce n’était pas grave, il pourrait toujours leur dire que cela faisait partie de son métier d’archéologue. Mais le rouleau ! Sortir illégalement du Yémen un trésor pareil c’était l’arrestation, la prison, peut-être même la peine de mort.
L’œil égaré, il parcourut le hall. Quelques femmes voilées, des passagers qui se hâtaient vers les comptoirs, un vieil homme courbé vers le sol qui passait une serpillière à une dizaine de mètres d’eux : personne ne les regardait. Vivement il plongea la main dans la poche intérieure de sa veste, en retira un objet cylindrique soigneusement enveloppé dans du papier kraft, le fit glisser le long de son corps et le plaqua contre la main de Marwan qui comprit et l’enfourna prestement dans sa mallette. Leurs têtes se rapprochèrent.
– C’est la police politique, articula le professeur, ils se doutent de quelque chose ! Quitte cet endroit sans te faire remarquer. Je suis brûlé, c’est toi qui vas devoir faire sortir ce rouleau du Yémen.
– Moi, sortir avec le rouleau ? Pour aller où ?
– Retourne dans ta famille, en Syrie. Voyage par voie de terre, ne prends que les transports en commun. Avec ton visage, ton keffieh et ton passeport syrien, personne ne te prêtera attention.
– Si j’arrive là-bas sain et sauf, que dois-je faire du rouleau ?
Le professeur hésita un instant, puis plongea ses yeux dans ceux de Marwan.
– Va au monastère de Mar Moussa, dans le désert entre Damas et Homs. Le père Dall’Oglio comprendra immédiatement la portée de ce document, il a toute ma confiance. Va, mon ami, remets-le-lui et sois prudent, tu sais tout ce qui est en jeu. Désormais nos espoirs reposent sur toi.
– Et vous, professeur ?
– Ne t’inquiète pas. Ce n’est pas à moi qu’ils en veulent, mais à ce que tu viens de glisser dans ta mallette.
Marwan hocha la tête, serra furtivement le bras de son vis-à-vis, contourna le pilier et marcha d’un air dégagé vers la porte de sortie. À son passage, le vieil homme leva les yeux de sa serpillière et le dévisagea à la dérobée.
Quand sa silhouette eut disparu derrière la paroi vitrée, le professeur poussa un soupir de soulagement et se dirigea à l’opposé, vers le comptoir d’Air Arabia. Il n’y avait personne avant lui, il présenta son passeport et son billet à l’hôtesse qui lui sourit.
– Bienvenue sur nos lignes, professeur Erwin.
À ces mots, deux hommes à lunettes noires se détachèrent du mur comme un seul bloc et l’encadrèrent.
– Monsieur, veuillez nous suivre.
– Pourquoi ? Voici mes papiers, ils sont parfaitement en règle !
– Simple contrôle de routine, veuillez prendre votre valise et nous suivre. Sans résistance, s’il vous plaît.
Le serrant de près, ils contournèrent le comptoir et le firent entrer dans une pièce sans fenêtre qui donnait directement sur le hall. Assis derrière un bureau métallique, un civil au menton gras et au crâne rasé compulsait des papiers. Sans lever les yeux il fit un geste mou de la main droite.
– Nous vous attendions, professeur. Posez votre valise, je vais m’occuper de vous.
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