La danse du mal
Chapitre 61
Depuis la veille, Carl avait suivi le convoi des 4×4 jusqu’au camp des djihadistes et s’était tapi avec ses quatre chiites à quelque distance. De ses jumelles il avait vu Nil transporté dans une tente par un type au visage mince qui donnait des ordres, ce devait être le Syrien. Peu de temps après on avait évacué de la tente une forme humaine inanimée dont il n’avait aperçu que la tête sanguinolente aux cheveux blancs, ce n’était pas Nil. Ensuite il avait vu un homme habillé en imam entrer, rester un instant et sortir : Nil était donc seul à l’intérieur de la tente. Elle était située en bordure du camp, pas de sentinelles. Ils sont tellement sûrs d’eux dans ce coin perdu du désert qu’ils ne prennent aucune précaution ! Il attendit que les lumières s’éteignent l’une après l’autre dans les tentes, et patienta encore un peu. On entendait le glapissement lointain des chacals, sous la lune rien ne bougeait plus dans le camp.
Son plan avait été préparé avec minutie, ses hommes savaient ce qu’ils avaient à faire. Il leva le bras, leur fit signe et commença à ramper.
Comme au bon vieux temps.
Nil se réveilla, il avait un peu moins mal et ses lèvres se dégonflaient. La nuit devait être avancée, il n’entendait plus aucun bruit. Lui mort, que feraient-ils de Sarà ?
Soudain il dressa l’oreille : dans le silence du désert le sable crissait de l’autre côté de la tente. Il entendit une voix – « Frère Nil ! » – mais si faible qu’il crut à une illusion des sens. À nouveau on l’appelait de l’extérieur :
– Frère Nil !
Dans un sursaut d’énergie, oubliant sa douleur il se laissa tomber sur le côté, se contorsionna tant bien que mal et parvint à sortir la tête de la tente par l’interstice entre la toile et le sol. Il poussa un cri de douleur quand deux mains se plaquèrent sur son visage.
– Ouvrez la bouche !
Il essaya de se dégager, aperçut une ombre au-dessus de lui, murmura :
– Qui êtes-vous ?
– Ami, chrétien. Prenez, vite !
C’était une voix d’homme, impérieuse, avec un accent étranger.
– Je vous dis, ouvrez la bouche, prenez ça et mâchez. Vite !
Les mains enfonçaient une capsule molle à travers ses lèvres. Incapable de penser, il se laissa faire. La voix avait dit : « Ami, chrétien » – était-il en train de rêver ? Mais la douleur dans son corps n’était pas un rêve. Il était tellement épuisé qu’il se soumit à la voix et croqua la capsule. Une brûlure alcoolisée et un goût amer emplirent sa bouche, il déglutit avec difficulté tandis que les mains le tiraient hors de la tente, martyrisant ses poignets ligotés. Il voulut parler, dire quelque chose, mais sa tête devenait lourde, dodelinait dans le vide. Il se laissa aller. Du fond de la torpeur qui l’envahissait il se sentit traîné sur le sable, entendit des cris, des coups de feu, fit un effort désespéré pour rester éveillé puis cessa de lutter contre la chape de plomb qui s’abattait sur lui, et sombra dans le noir.
C’était une fête foraine comme il les avait tant aimées dans son enfance, il était dans une auto-tamponneuse, son père tenait le volant et riait. Mais c’est sa nuque et non son visage que le vent fouettait, le rugissement qu’il entendait n’était pas celui d’une kermesse et les secousses qu’il endurait étaient terriblement douloureuses. Il parvint à ouvrir les paupières : devant lui, le sol filait, fuyait à toute allure vers l’horizon. Il tournait le dos au sens de la marche, était assis sur un siège étroit, sanglé par des tendeurs contre un montant métallique qui lui sciait le dos.
Une moto. Il était arrimé sur le siège arrière d’une moto qui roulait dans la nuit du désert.
Il s’agita, voulut parler : aucun son ne sortit de son gosier desséché. La voix cria dans le vent :
– Du calme, derrière !
Sa tête roulait sur ses épaules, il ferma les yeux, plongea à nouveau dans l’hébétude. Debout devant la porte du bel appartement, son père le regardait descendre l’escalier obscur sans avoir allumé la minuterie, comme un voleur qui s’enfuit. Il avait l’air navré : Mon pauvre garçon, que fais-tu, pourquoi n’es-tu pas resté avec moi ?
Qu’est-ce qu’il faisait là ? À nouveau, Nil perdit conscience.
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