La danse du mal
Chapitre 69
Carl posa sur la table des sacs en papier et une bouteille de vin.
– Du bordeaux libanais, dit-il en riant, un reste du protectorat français. Les cépages viennent de chez vous, mais avec ça ils ne sont pas capables de faire du bon vin. On s’en contentera.
Nil se jeta sur la nourriture comme sur un festin de gastronomie libanaise, et apprécia le vin en faisant claquer sa langue.
– C’est bon ? demanda Carl.
– Vous pensez ! Pas fait un pareil repas depuis… depuis longtemps. J’en avais besoin, et le vin est très honorable.
Voyant qu’il se détendait, Carl sortit sa blague à tabac et commença à se rouler une cigarette.
– Dites-moi, Nil… hier, vous n’avez pas vraiment répondu à ma question : pourquoi vous êtes-vous intéressé au Coran ?
– J’ai cherché dans l’Histoire et dans les textes quel était le point commun entre le judaïsme, le christianisme et l’islam.
– C’est votre thèse, Le choc des messianismes ?
– Tout est là ! Depuis les Esséniens, le messianisme biblique s’est radicalisé et a contaminé la planète, une idéologie obsédée par les forces obscures qui la parcourent. Pour les messianistes Le Mal n’est pas repoussant, il suggère, il tente, il attire, il captive la raison et les sens, il leur fait miroiter le pouvoir. Alors, à leurs yeux, il se normalise et devient la règle, la Loi. Le Mal n’est pas le chaos : s’ils le provoquent c’est pour parvenir à un bien supérieur, le Paradis des islamistes, le Grand Soir des communistes, la pureté raciale des seigneurs nazis. La frontière entre le bien et Le Mal disparaît, le sang versé en son nom est une semence d’avenir, ceux qui la font germer se considèrent comme le ferment de cette terre.
– Le Mal, Le Mal, parole creuse ! Peut-on savoir où est le mal, où est le bien ?
Nil avait bu trop de vin et s’échauffait en parlant.
– J’ai cru comprendre que vous aviez été communiste autrefois, alors vous savez de quoi je parle. Le Mal proclame le vrai en disant le faux, son double langage le rend respectable. Marx voyait dans le communisme un horizon indépassable, les islamistes prétendent qu’ils veulent apporter le salut au monde. Ils s’appuient sur un Coran où tout est mélangé, la mystique judéo-chrétienne avec ce messianisme radical, et ils n’en retiennent que le pire : le mal pour le bien, la paix par la guerre, la conversion par la menace, la rédemption par le meurtre. Le Coran a conclu avec Le Mal un pacte opérationnel, il danse avec lui en empruntant sa tactique. Islam contre christianisme, ce n’est pas un choc des civilisations mais une compétition pour la domination du monde au nom d’une même idée éternelle.
Carl saisit une nouvelle pincée de tabac, la disposa délicatement sur une fine feuille de papier.
– Vous n’êtes pas optimiste, dit-il, moi non plus. Quand Monsignore m’a demandé de vous récupérer si vous échappiez aux djihadistes, j’ai fait ma petite enquête sur lui et découvert qu’il vénérait la mémoire de son père, un fonctionnaire SS employé à la Wilhelmstrasse qui s’est suicidé en 1945. Il a hérité de lui sa conception du monde et se montre prêt à tout pour atteindre ses objectifs.
– Quels objectifs ?
– Rendre à l’Église sa puissance d’autrefois pour que l’islam vienne se briser contre elle, comme le communisme.
Il roula sa cigarette, l’alluma, regarda pensivement Nil à travers un nuage de fumée.
– Sans le savoir, frère Nil, vous êtes venu jouer dans la cour des grands. Si vous publiiez ce que vous avez en tête, en provoquant les musulmans vous risqueriez de perturber le jeu de Monsignore. Pour lui, vous n’êtes qu’un pion à éliminer sur son échiquier.
Nil protesta :
– Un évêque catholique ne peut pas vouloir éliminer un moine catholique !
– Pas dans son abbaye, ni à Rome dans une université pontificale. Mais dans l’anonymat et l’immensité du désert, si d’autres que lui s’en chargent, pourquoi pas ? Une fois le rouleau en sa possession, vous disparu sans laisser de traces, votre thèse enfouie dans ses tiroirs, pour lui tout rentrait dans l’ordre.
– Que… qu’allez-vous faire ? Me conduire par la main jusqu’à Rome, dans son bureau ?
Carl écrasa sa cigarette.
– C’est ce qu’il attendait de moi – et c’est bien ce que je comptais faire avant de vous connaître. Il faut que je lui parle, seul à seul. Attendez-moi ici.
Il se leva, passa dans la pièce voisine, ferma soigneusement la porte et alluma son portable.
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