La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 4 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 3

 

Malgré la chaleur qui régnait dans le bureau, Erwin frissonnait. Ils l’avaient laissé en caleçon, avaient examiné les coutures de ses vêtements, sondé les talons de ses chaussures, éparpillé sur le sol le contenu de sa valise.

– Rien sur vous, professeur…

Une fois debout, le civil au crâne rasé, petit et très râblé, dégageait une impression de force brutale. Les yeux rivés sur le visage d’Erwin, il saisit l’appareil photo et l’agita à bout de bras devant lui.

– Et ça, c’est quoi ?

– Mon outil de travail, pour prendre des clichés sur les sites du désert au fur et à mesure de l’avancement des fouilles.

– Un Nikon 600, flash reflex… du matériel de studio, curieux pour photographier en plein air ! Et pourquoi une pellicule ultrasensible qui permet de prendre des clichés dans l’obscurité ?

– J’ai besoin d’un grain très fin qui laisse apparaître le moindre détail de…

L’homme l’interrompit sèchement.

– Vous mentez ! On vous a vu photographier à l’intérieur de la mosquée, vous saviez pourtant que c’était interdit. Vous avez abusé la confiance des autorités yéménites, vos clichés volés, voilà ce que j’en fais.

D’un geste théâtral, il déroula la pellicule et la maintint exposée devant l’ampoule qui pendait du plafond. Les bras toujours écartés, sans tourner la tête il aboya :

– Professeur Erwin, quelque chose devrait se trouver dans vos bagages, et ne s’y trouve pas ! Rhabillez-vous, vous allez devoir parler.

Ça y est, pensa Erwin, je suis fichu. Il enfila ses vêtements et ferma les yeux pendant qu’on le menottait. Est-ce qu’ils vont me torturer ? Deux gaillards à lunettes noires l’empoignèrent et le traînèrent à travers la foule du hall, qui s’écartait à leur passage en baissant les yeux. Devant la sortie de l’aéroport une voiture aux vitres fumées les attendait, tous feux allumés.

 

Le professeur Erwin était venu à Sanaa dans l’espoir d’y trouver des traces de la préhistoire du Coran. Il était convaincu que le texte sacré n’était pas tombé du ciel au creux de l’oreille de Muhammad, qu’il avait fallu plus d’un siècle pour l’écrire, et cherchait obstinément une preuve indiscutable. Jamais il n’en parlait à ses étudiants mais lorsque Marwan était devenu son assistant, mis en confiance par son enthousiasme, il l’avait étroitement associé à sa recherche. Quand il avait obtenu la direction d’un chantier archéologique dans la plus ancienne mosquée de Sanaa, malgré le danger il lui avait demandé de l’accompagner. Construite selon la légende du vivant de Muhammad, cette mosquée n’avait jamais été fouillée à fond.

Il passa un long moment à relever son plan. C’était une vaste pièce rectangulaire, sans autre ornement qu’une niche taillée dans le mur du fond, flanquée de deux colonnettes grossièrement sculptées. Brandissant sa boussole, il appela Marwan.

– Tu sais que chaque mosquée comporte une niche, la quibla, qui indique la direction vers laquelle les croyants se tournent pour la prière. Regarde celle-ci : elle n’est pas orientée vers La Mecque comme il se doit, mais quelques degrés plus à l’est, vers Jérusalem.

– Ce qui veut dire…

– Ce qui veut dire qu’avant d’être une mosquée, ce bâtiment était une synagogue juive ou judéo-chrétienne ! Tu as vu l’épaisseur du mur du fond, il doit dissimuler une guenizah, l’endroit où les rabbins mettaient précieusement à l’abri les textes anciens sur lesquels est écrit le nom de Dieu – puisque à leurs yeux ce nom rendait le manuscrit sacré, indestructible.

Les ouvriers dégagèrent dans l’épaisseur du mur l’ouverture d’un étroit réduit. Erwin les fit sortir et projeta le faisceau de sa lampe à l’intérieur : entassés pêle-mêle, il vit des centaines de livres aux couvertures fatiguées, mélangés à des manuscrits reliés par des ficelles, à des parchemins dépareillés. Il en prit un et l’examina attentivement.

– Un palimpseste 1 biblique, c’est bien une guénizah ! L’architecture de cette synagogue montre qu’elle a été construite très tôt, sans doute à l’époque du Prophète, comme l’affirme la tradition. Peut-être certains de ces manuscrits ont-ils été écrits de son vivant ?

Son attention fut attirée par un coffret de bois précieux au couvercle finement ouvragé qui semblait avoir été mis à l’écart des autres documents. Il s’en empara, l’ouvrit avec précaution : à l’intérieur, protégés par un tissu huileux, six rouleaux étaient soigneusement alignés comme de gros cigares. Il en sortit un : en dessous, il y avait une seconde rangée de six rouleaux.

Il fit signe à Marwan d’approcher sa lampe torche et déroula celui qu’il venait de prendre. C’était un parchemin dont la peau était restée souple, couverte d’une fine écriture. À mesure qu’Erwin la parcourait, son visage trahissait une stupéfaction qui se transforma en excitation fébrile.

– Celui-là n’est pas un palimpseste, c’est donc un original très ancien. Écrit en araméen, la langue des judéo-chrétiens des débuts du christianisme !

Tête contre tête ils déchiffraient le texte sans difficulté.

– Mais, murmura Erwin, mais… ce sont des versets du Coran !

– En effet, professeur, cependant… voyez, ils ne sont pas disposés dans l’ordre habituel. Ici… là encore, le texte ne semble pas conforme à la version officielle. Il y a des différences, n’est-ce pas ?

La face éclairée par le pinceau lumineux sous ses cheveux blancs ébouriffés, Erwin répondit d’une voix troublée par l’émotion :

– Je connais bien ce passage : tu as raison, il y a des variantes mais surtout, ce texte-ci est plus court que le texte officiel. Est-ce qu’il a été écrit à partir du Coran, ou avant lui ?

– Que voulez-vous dire ?

– Le Coran est censé être descendu du ciel en langue arabe, pas en araméen. Pour les musulmans chacun de ses mots, chaque phrase est comme une incarnation divine, sacrée, intouchable. Nul ne peut ni l’amputer ni l’abréger, comme c’est le cas ici.

Pendant un long moment il resta penché sur le rouleau, suivant les lignes du doigt comme un écolier. Quand il releva la tête, son visage était grave.

– Pour moi, déjà, c’est clair : ce rouleau a été écrit avant le Coran. C’est un aide-mémoire de citations bibliques, sans doute un de ceux qu’utilisaient les judéo-chrétiens pour catéchiser les Arabes avant de les traduire dans leur langue. Si j’ai raison, voilà enfin la preuve matérielle que le Coran n’a pas été dicté par l’ange Gabriel au Prophète – de quoi faire exploser l’islam ! Il faut absolument que j’étudie ces rouleaux en Allemagne, avec l’aide de mes collègues. Jamais les Yéménites ne me laisseront les emporter, je dois les photographier tout de suite, avant que…

Il tourna la tête vers la porte de la mosquée. Négligemment appuyés contre le chambranle, leur arme posée contre le mur, les soldats chargés de les surveiller leur tournaient le dos et fumaient en bavardant. Erwin prit rapidement sa décision.

– Déroule chaque rouleau l’un après l’autre et maintiens-le à plat sur le sol pendant que je le cliche. Ensuite remets-le à sa place dans le coffret. Vite, mon ami, vite !

Marwan venait de sortir le douzième rouleau quand un policier, alerté par les éclairs du flash, se tourna brusquement vers eux.

– Hé là ! Qu’est-ce que vous faites ? C’est interdit de photographier à l’intérieur de cette mosquée, arrêtez ça immédiatement !

Erwin arracha le rouleau des mains de Marwan, l’empocha et sourit aimablement au policier qui s’approchait, l’air menaçant.

– J’ai seulement pris quelques images pour situer ce réduit dans le plan du bâtiment, c’est la routine, ne vous inquiétez pas. Tenez – il lui tendit un billet –, allez déjeuner, vous boirez à ma santé.

Puis il replaça ostensiblement le coffret dans la guénizah. Au fond de sa poche, il pouvait sentir le contact du rouleau qu’il venait de dérober.

Note

1. Manuscrit dont on a gratté le texte pour en écrire un autre par-dessus. La rareté du

parchemin expliquait le recours à ce procédé.

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