La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 54 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 52

 

 

Le désert où Nil marchait derrière Éliah était inondé maintenant d’une lumière qui lui brûlait les yeux. Autour de lui, tout semblait baigner dans une vibration issue des profondeurs de la galaxie. Un espace minéral de sable et de cailloux gris ou noirs, parfois épandus en longs tapis brillants, une quatrième dimension privée de vie qui gardait jalousement ses secrets. Il n’y a donc personne ici ? Pas un être humain ? Ni chemins, ni buissons d’épineux, ni insectes. Des hommes et des femmes avaient pourtant vécu sur cette étendue jaune miroitante, devenue poussière et rocs, ombres et vide. Une terre moulue par la main brûlante et patiente de Dieu. Très loin devant, sur la ligne d’horizon, apparaissaient des montagnes surmontées de roches acérées qui se chevauchaient dans le ciel. Cette solitude oppressante, c’était celle qu’avait choisie Paolo Dall’Oglio pour tenter de rapprocher chrétiens et musulmans. Dans cet autre monde, Nil avançait sans penser.

 

Le soleil était haut quand Éliah leur fit signe de s’arrêter à l’abri d’un rocher. Sarà et Nil s’assirent avec soulagement, jamais leur guide n’avait progressé en ligne droite et la chaleur était insoutenable. Ils lui demandèrent s’ils étaient loin du but.

– Nous avons fait environ la moitié du chemin, répondit laconiquement le jeune homme. Maintenant, il faut attendre que le soleil décline.

Assis contre la pierre chaude, Nil s’aperçut que le désert n’était pas entièrement silencieux. Tendant l’oreille, il lui semblait entendre à intervalles espacés de minuscules claquements secs, comme la déchirure par saccades d’un tissu lointain. Soudain attentif, il perçut ici ou là d’autres bruits qui s’éteignaient dans la vibration de l’air surchauffé. Étaient-ils aussi seuls qu’il se l’imaginait ?

Éliah ne semblait pas inquiet. Il s’approcha d’eux, leur tendit la gourde, du pain de mil et des dattes.

– Buvez, mangez, dit-il.

Puis il s’allongea, keffieh enroulé autour de la tête. Ils mangèrent et burent en silence. Les cernes mauves avaient refait leur apparition autour des yeux de Sarà, qui se pencha vers Nil et chuchota :

– J’ai eu toutes les peines du monde à convaincre Gaby que partir avec nous serait inutile, qu’il devait rester à nous attendre dans le village du Rabbi. Il avait peur de me laisser aller seule, je dois dire qu’il me manque.

– Tu le retrouveras dans peu de temps, et tu seras à nouveau protégée.

Son visage se plissa dans une moue amère et triste.

– J’ai trop souffert, Nil ! Quand est-ce que ça va s’arrêter ?

– Tu vas rentrer à Beyrouth, retrouver ton travail à l’ONG, t’occuper de ton père. Il ne faut pas perdre l’espoir, ce que le Rabbi appelle la petite musique intérieure.

Elle appuya sa tête contre le rocher.

– L’espoir… c’est une ruse de Dieu pour laisser les humains endurer d’autres souffrances.

– Si le cœur des hommes n’existait pas, il n’y aurait pas de désespoir sur terre.

Avec vivacité, elle se tourna vers lui.

– Mais toi, qu’en sais-tu ? Depuis notre rencontre tu me parles du Mal, qu’est-ce que tu sais de lui ? Tu n’as jamais vécu, jamais connu la vie vraie et nue ! Le monde tu l’as fui, tu t’es enfermé dans un cloître pour lui échapper ! Ce que nous endurons, nous autres, tu n’en sais rien – à part ce que racontent tes livres…

Touché ! Pour faire diversion il prit une poignée de sable doux et chaud, le regarda s’enfuir entre ses doigts en petits jets ternes et gris. Comme s’est enfuie ma vie, sans laisser de trace. Enfin il regarda Sarà.

– Tu ne peux pas comprendre, dit-il. Je n’ai jamais cessé de vivre, mais Le Mal se moque des cloîtres, rien ne l’arrête. Il a pénétré le refuge de ma solitude, des pensées m’ont envahi jusqu’à manquer me détruire, j’ai cédé au désespoir. Alors, j’aurais aimé mourir, et j’ai bien failli.

– Comment as-tu survécu ?

Nil sentait que Sarà jouait sa propre vie sur sa réponse. Il décida de lui dire la seule vérité qu’il connaisse – la sienne.

– Un jour à l’abbaye mon avenir m’est apparu comme un décor à la Potemkine – tu sais, cet officier de la tsarine Catherine II qui dissimulait la détresse des campagnes qu’elle parcourait par de belles façades peintes derrière lesquelles il n’y avait que misère. L’idéal que j’avais choisi s’est révélé trompeur lui aussi, le décor somptueux des dogmes et des rites faisait illusion. Le Mal s’en moquait, il enjambait allègrement ces palissades, m’attaquait sans relâche et… j’ai perdu pied. J’allais sombrer dans les ténèbres quand j’ai découvert que derrière la façade il y avait un homme de chair et de lumière, Jésus. J’ai appris à le connaître, me suis pris d’amitié pour lui, pour ce qu’il était, ce qu’il disait. Depuis je ne suis plus jamais seul. Je n’ai plus envie de mourir.

Elle approcha son visage du sien.

– C’est lui qui remplit ton cœur ?

Il répondit dans un souffle :

– Oui, Sarà.

Leurs fronts allaient se toucher quand Nil se releva brusquement.

– Partons, dit-il à Éliah.

Mais que fait-il donc ? se demandait Carl. La nuit allait tomber, combien de temps faudrait-il rester ici à l’attendre ?

Il s’interrogeait quand le talkie-walkie sonna dans sa main :

– Trois personnes dans le désert, sud-sud-ouest.

Il pointa ses jumelles dans la direction indiquée et les aperçut au loin, qui marchaient vers le village. Il parcourut l’horizon : pas trace de Mercedes.

Les bédouins ne traversent pas le désert à pied.

Il répondit :

– C’est pour nous. On laisse passer, et on attend.

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