La danse du mal
Chapitre 58
Tâchant de lui tenir tête, Nil répondit :
– Qui êtes-vous ?
Pour toute réponse, l’homme le gifla.
– Hier, je t’ai vu sur le tas d’ordures. Tu cherchais quelque chose qui concerne le Chemin d’Allah, dis-moi ce que c’était.
– Je ne cherchais rien ! Qu’avez-vous fait de Sarà ?
L’homme le gifla une deuxième fois.
– La fille, elle est entre nos mains. Tu as vu ce qu’on a fait au professeur Erwin ? Il finira par dire ce qu’il sait, et il vivra s’il peut encore nous être utile. Toi aussi tu vivras, si tu me dis ce que tu cherchais sur la décharge.
– Un document que Georges avait en sa possession quand il a été assassiné.
– Je sais. C’était quoi, ce document ?
Nil comprit qu’il ne leur résisterait pas très longtemps. Il avait vu le corps supplicié d’Erwin, jamais il ne pourrait supporter pareil traitement. Il décida de dire la vérité :
– Un rouleau écrit à l’époque du Prophète sur des peaux de mouton.
– Un rouleau ? À l’époque du Prophète ! Et tu l’as trouvé ?
– Je… je n’ai rien trouvé.
Les yeux exorbités, l’homme le frappa violemment, fouilla dans sa poche de chemise et brandit le morceau de parchemin.
– Et ça, c’est quoi ?
Du sang coulait de la bouche et du nez de Nil. Étourdi par les coups, il parvint à articuler entre ses lèvres qui gonflaient :
– Les vautours mangent tout ce qui sent l’animal, ils ont dévoré le rouleau en même temps que le cadavre de Georges. J’ai eu beau chercher, je n’ai trouvé que ce bout de parchemin qui leur a échappé. C’est tout ce qu’il en reste.
– Dévoré par les vautours !
L’homme le frappa à la volée, le renversa sur le sol et se pencha vers lui.
– Toi, l’entendit-il dire dans un brouillard, tu restes ici. On va s’occuper de toi.
Il sortit en coup de vent.
Un long moment Nil resta échoué sur le sol, inconscient. La douleur qui irradiait de son visage le fit revenir à lui. Il tenta de se rasseoir, n’y parvint pas : de sa bouche et de son nez le sang continuait de couler, maculant sa chemise.
Il allait sombrer à nouveau quand la toile de tente s’écarta pour laisser entrer un homme qui le redressa sans ménagement contre le sac. De petite taille, il était coiffé d’une calotte blanche qui soulignait ses yeux charbonneux et sa barbe fournie. Il s’accroupit en face de Nil et le toisa avec arrogance.
– Je m’appelle El-Hadj Brahim, je suis l’imam de celui que tu viens de voir, un descendant du Prophète – béni soit son nom. Tu dis qu’un rouleau que tu cherchais a été dévoré par des charognards, qu’est-ce qu’il y avait d’écrit dessus ?
Le cerveau de Nil était comme anesthésié. Il répondit machinalement :
– Une trace du premier Coran, écrit par des judéo-chrétiens.
L’imam le frappa sur la bouche.
– Sais-tu le sort que la charia réserve à ceux qui prétendent qu’Allah n’est pas l’auteur du saint Coran ? Et toi, tu oses dire qu’il viendrait des Juifs et des chrétiens ! Tu as vu le professeur Erwin, tous ceux qui salissent le Coran sont des ennemis de l’islam, ils souffriront et ils mourront.
– Erwin n’est pas l’ennemi des musulmans, au contraire il cherche la vérité pour les éclairer.
Brahim se leva d’un bond.
– Kafir ! Sache que deux choses restent cachées aux hommes, parce qu’elles appartiennent au mystère d’Allah depuis la création : l’origine divine du Coran et le visage du Prophète – paix sur lui. Deux mystères voilés comme sont voilées nos femmes. Quiconque cherche à soulever un coin de ce voile porte atteinte à Allah, il dénude la majesté divine en dévoilant le visage caché du Prophète. Moi je suis allé à La Mecque, j’ai vu la grotte de Hîra où le Coran est descendu sur lui !
Tout tournait autour de Nil, qui balbutia :
– Nous ne faisons que l’étudier…
Les yeux exorbités, Brahim tira un poignard de sa ceinture et se pencha sur lui.
– Seuls ceux qui sont soumis au Prophète – prière sur lui –, peuvent comprendre le Coran ! Seul Allah connaît son sens caché et peut l’interpréter. En l’étudiant comme vous le faites, vous prenez la place d’Allah, vous ne devez pas vivre !
Il renversa la tête de Nil, appuya la pointe du poignard sur sa gorge.
– Voilà quel sera ton châtiment, Français. Puisque tu l’as étudié, tu connais le sort que le Coran réserve à des misérables comme toi : la mort.
Il se releva, cracha sur lui et sortit.
Le sang qui coulait maintenant du cou de Nil se mélangeait à celui qui coulait de son visage. Un jour, sur le banc du cloître, Georges lui avait dit : « Les fous de Dieu sont les gardiens d’une vérité unique, la parole d’Allah révélée au Prophète. En dehors de cette vérité, il n’y a pour eux que ténèbres. Quiconque ne pense pas comme eux est un ennemi d’Allah. »
Ce Brahim recevait ses instructions directement de Dieu.
On ne négocie pas avec Dieu : Sarà et Nil étaient à la merci des djihadistes.
OceanofPDF.com