La danse du mal
Chapitre 2
Rome baignait dans la douceur sensuelle d’une de ses soirées d’avril. Tête inclinée, yeux fermés, visage comme aspiré vers l’intérieur, c’est son âme qui semblait s’échapper de la flûte traversière. Dans l’ombre montante, le grand amphithéâtre de l’université pontificale Sant’Anselmo était plein. Pour l’entendre, tous les étudiants des collèges de rite catholique oriental de Rome s’étaient déplacés : bien que bénédictin, n’était-il pas un peu des leurs ?
Du haut de l’amphi où il avait pris place, Nil l’écoutait avec ravissement. C’est lui qui lui avait demandé d’interpréter ce soir le Syrinx de Debussy. Comment un Américain peut-il si bien faire chanter une mélodie tellement française ?
Tous deux avaient été envoyés près du Vatican pour décrocher leur maîtrise en théologie, frère Nil par son abbaye du Val-de-Loire et frère Anselm par la sienne du New Jersey. Située en pleine ville à quelques dizaines de kilomètres de New York, l’abbaye de Newark avait mauvaise réputation auprès des bénédictins français : « Pensez donc, ils accueillent des réfugiés ! » Malgré cela, pendant leur scolarité l’Américain aux allures aristocratiques et le Français à la silhouette effacée étaient devenus très proches.
À la sortie du concert Nil s’approcha d’Anselm, entouré dans le cloître par un groupe d’étudiants grecs catholiques volubiles. Le jeune homme, qui dépassait les orientaux d’une tête, lui fit signe.
– Alors, Frenchie, ça t’a plu ?
– Tu as fait des progrès ! Je te laisse à tes admirateurs, on se voit demain ?
Nil gravit lentement le grand escalier de marbre qui débouchait sur un long couloir obscur, franchit la porte de sa chambre. Hésita un instant, traversa la pièce sans allumer. Ouvrit la fenêtre, s’appuya sur la rambarde, ferma les yeux et respira longuement. Depuis le cloître redevenu silencieux, une fine odeur d’orangers montait vers lui, mélangée à celle de la pasta.
L’odeur de Rome ! Comme chaque soir à l’approche de la nuit une chanson se mit à trotter dans sa tête : Hello darkness my old friend… Elle lui rappelait les ténèbres de son autre vie, et son départ furtif de l’appartement familial.
La cage d’escalier était sombre, pourtant il n’avait pas allumé la minuterie ni appelé l’ascenseur. Sa valise légère à la main, il avait descendu les marches une à une, sans bruit, comme un voleur qui s’enfuit. Et c’est bien d’une fuite qu’il s’agissait : la veille, son père n’avait pas caché sa colère.
– Tu n’es plus des nôtres. En allant te réfugier dans un monastère, tu as choisi de fuir notre monde. Pars, je ne te connais plus ! Quand je pense aux études que tu as faites, à l’avenir que je te préparais, quel gâchis !
Le gâchis pour Nil, c’était cette vie passée à se couler dans l’hypocrisie d’un épais conformisme social qu’il ne supportait plus. Pour y échapper il avait collectionné les diplômes et fait la fête. La ronde des filles ! Les ambitieuses, les timides, les assoiffées, les chercheuses, les insatiables, elles avaient défilé comme un tourbillon, leurs visages confondus dans une même quête de plaisir. Des rendez-vous, des étreintes suivies de lassitude. Le désir, jamais satisfait. L’amour… existe-t-il hors la littérature ? se demandait-il. Brusquement saisi d’un immense dégoût, il avait décidé de fuir cet univers sans âme aux horizons fermés pour chercher autre chose, l’imprévu d’un idéal.
Dieu, pourquoi pas ? Le Dieu de ses souvenirs d’enfance dont il ne savait presque rien, mystère qui commençait à l’attirer comme un défi à relever après ceux de l’université. Un autre père, qui est aux cieux.
Où donc apprendre Dieu mieux que dans un monastère ? Un jour il avait frappé à la porte de l’abbaye, posé sa valise et revêtu l’habit monastique.
Or ce qu’il apprit c’est l’observance, les mille détails moyenâgeux auxquels il fallait se soumettre pour être un bon moine. Nil s’imagina que c’était un passage obligé, que Dieu serait au terme, et s’appliqua consciencieusement à devenir mérovingien : c’était un autre conformisme, mais celui-là au moins devait déboucher sur l’amour. « La chasteté, enseignait-on à l’abbaye, c’est de n’aimer personne en particulier pour aimer Dieu seul. » L’abstinence lui sembla d’abord légère : tendu vers son but, c’est en toute sincérité qu’il prononça son vœu de chasteté pour l’éternité.
Les saisons passaient sur lui sans laisser d’empreinte. Seule changeait la couleur du fleuve amical et tutélaire, qu’on apercevait au loin derrière un rideau d’arbres. Peu à peu, en lieu et place de la plénitude attendue, un obscur sentiment de vide commença de l’envahir. Il se rendit compte qu’il perdait pied quand des pensées firent irruption, s’insinuèrent en lui, l’investirent tout entier. Affolée, sa mémoire lui représentait avec une réalité presque tactile des sensations qu’il avait refoulées et croyait oubliées, des souvenirs de peaux satinées, de bouches ardentes, de profondeurs moelleuses qui l’assaillaient en vagues successives et mortelles. Insatiable, le désir renaissait comme une plante vénéneuse.
Ses nuits, surtout, devinrent des saisons en enfer. Dévastatrices, des images peuplaient ses rêves dans un mélange d’excitation et de honte. Au réveil, un pli amer à la bouche, il détournait les yeux devant son reflet sur les fenêtres de sa cellule.
Ce trouble grandissant, il aurait voulu mettre sur lui un nom, le dire, en parler à quelqu’un. Ses confrères ? Ils évoluaient entre les arcades du cloître avec aisance, dans une léthargie apparente, élégante et de bon ton. Un seul mot prononcé devant eux, et son univers immobile s’écroulerait. Avouer ses tentations à son supérieur, le père abbé ? Jamais il ne comprendrait, ce serait la honte, le scandale, l’anathème. Alors Nil s’enferma dans le mensonge, conscient qu’en cachant à chaque confession ses tourments et les péchés de sa vie passée, il en ajoutait un autre. Miné par cette souffrance muette, il coula lentement.
Sans se douter qu’à l’abbaye chacun l’observait, notait ses attitudes, ses moindres gestes, pesait ses lourds silences. Une famille athée, des études prestigieuses, un garçon brillant… si brillant que jamais il ne pourra entrer dans le moule, pensaient les autres.
Derrière les sourires une méfiance sourde commença de l’entourer. Il était le dernier à s’en rendre compte.
Il fut soulagé quand on l’envoya étudier à Rome avec l’élite des jeunes moines du monde entier. Encore une fuite ? Peut-être. Tout, plutôt que cette lente crucifixion. Et le jour où il monta dans le wagon du Rome Express, l’abbaye poussa un soupir de soulagement. Sur les rives de la Loire qui coulait à ses pieds, immuable depuis des siècles, frère Nil détonnait, il commençait à devenir gênant. Une fois qu’il serait éloigné au bord du Tibre, ici l’observance se passerait de lui.
À son retour, on verrait bien.
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