La danse du mal
Chapitre 60
L’imam était assis en face de Moktar, la lampe à pétrole projetait leurs ombres sur les parois de la tente. Il parlait avec fougue.
– Il le faut, chef, cet homme est très dangereux !
– Quelqu’un pour qui je travaille à Rome m’a demandé de le laisser en vie, je ne veux pas me fâcher avec lui.
Sa collaboration avec Monsignore se révélant financièrement juteuse, Moktar ne souhaitait pas y mettre fin, seulement lui montrer qu’il n’était plus son larbin des basses besognes. Lui aussi avait un idéal et un objectif, lui aussi avait une stratégie. Et il était un Qoraysh, un descendant du Prophète. Il se massa les yeux d’une main. Dans sa tête résonnaient encore les paroles de son père : « Le djihad, petit, c’est rendre coup pour coup mais jamais s’en prendre à des innocents. La mort, oui, mais dans l’honneur du combat. » Le frère Nil ? Ce n’était qu’un innocent aux mains vides, en aucun cas un combattant. Un marabout dont personne n’avait jamais entendu parler, qui retournerait s’enfouir dans son abbaye, aussi insignifiant après qu’avant.
– De plus, sans le rouleau il est inoffensif. Je lui ai repris son bout de parchemin, il n’a plus aucune preuve, il n’est plus rien. Qu’il aille à Rome ou au diable ! Dans ma famille, ajouta-t-il avec une nuance de mépris en regardant Brahim, on est moudjahidin. On ne tue pas pour tuer.
– Mais sur ses épaules sa tête est remplie de blasphèmes ! Si tu le laisses vivre il les répandra partout. Pourquoi Erwin a-t-il été neutralisé ? Lui non plus n’avait plus de preuves, mais il aurait parlé. Ces deux-là disent qu’ils ont étudié, mais en réalité ils insultent le Prophète – paix et prière sur lui. Chacun de nous sait ce qu’ordonne le saint Coran : ces têtes, il faut les trancher.
Moktar ferma les yeux et réfléchit. Brahim avait sans doute raison. Monsignore lui avait dit de préserver Nil, c’était trop tard. Les hommes qu’il avait recrutés ne comprendraient pas un geste de clémence que l’imam aurait tôt fait de leur dénoncer comme une faiblesse coupable. Le bruit se répandrait dans le désert. Un Qoraysh ne peut pas être faible. Le rouleau avait été dévoré par les vautours ? Nil connaissait son contenu, l’imam avait raison, il devait disparaître.
Il saisit le bout de parchemin, le posa délicatement sur l’ouverture du tube en verre de la lampe à pétrole et le regarda s’enflammer. Quand il fut entièrement consumé, il poussa un soupir.
– Erwin fait partie d’un complot occidental dirigé contre le Coran et le Prophète, il n’a pas encore dit tout ce qu’il sait sur ses collègues, on va le travailler. Le Français c’est différent, ce n’est qu’un sous-fifre, avec lui on n’apprendra rien de plus. Tu lui trancheras la gorge au lever du soleil, devant les hommes réunis. Que ce soit halal, que son sang coule librement.
– Et la fille ?
Les yeux fixés sur les lèvres de Brahim, Moktar répondit :
– La fille, c’est mon affaire.
Après le départ de l’imam, il souffla sur les cendres du parchemin. La dernière preuve de la naissance du Coran s’envola dans un nuage de cendres grises.
Le visage du Prophète ne serait pas dévoilé.
L’hémorragie s’était arrêtée. Nil avait très mal et passait par des moments d’hébétude où sa tête semblait fonctionner toute seule, comme si elle pensait sans lui. Quand doit-on mourir ? Quand on est allé jusqu’au bout de sa trajectoire, quand le monde n’attend plus rien de vous ? En rentrant à l’abbaye, il avait librement choisi de quitter ce monde. Pouvait-il dire, comme Jésus sur la croix : « Tout est accompli » ?
Sarà… L’ovale parfait du beau visage de sa mère se superposait à celui de la jeune femme. Ce qu’il éprouvait pour elle, était-ce de l’amour ? Est-ce que j’aimerais, pour la première fois ?
Depuis quand n’avait-il pas mangé ni bu ? Il allait mourir. Les questions sans réponses cessèrent de tourner dans son esprit, il sombra dans une douloureuse somnolence.
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