La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 5 sur 87

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La danse du mal

Chapitre 4

 

 

Dans le cloître de Sant’Anselmo où Nil débarqua un soir de septembre, il fut accueilli par un grand gaillard aux cheveux roux, au fin visage de patricien.

– Frère Anselm, de l’abbaye de Newark au New Jersey. Bienvenue à Rome !

– Mais… tu parles parfaitement français !

– Oh – un timide sourire éclaira le visage mince d’Anselm, le plus difficile avec les langues étrangères, ce sont les quatre premières. J’en parle six ou sept, sans compter les langues mortes. Ici tu sais, ça n’a rien d’exceptionnel !

En effet, se dit Nil qui ne parlait que quatre langues, ici je vais devoir passer à la vitesse supérieure, mon père serait content de moi.

Il se sentit vite à l’aise dans la prestigieuse université pontificale. Le travail pour seule observance, une ambiance à la fois sérieuse et décontractée. Avec délices, Nil se plongea dans l’étude. Au fil des mois s’instaura entre Anselm et lui une amitié telle qu’il n’en avait jamais connue à l’abbaye, ni même avant. L’un après l’autre il brisa les cadenas qui verrouillaient sa parole et confessa à l’Américain, bribe après bribe, sa jeunesse troublée. Sa quête d’un amour inaccessible, l’aiguillon du plaisir jamais satisfait, le calvaire qu’il avait vécu depuis son saut dans l’inconnu de l’abbaye, son enfouissement dans un silence plein de remords inavoués. Sa solitude enfin, devant un désastre intérieur qu’il ne maîtrisait pas.

– Tu n’imagines pas comme ça a été dur !

Anselm l’écoutait, et son visage se fermait.

– Moi aussi, j’ai connu une souffrance impossible à nommer. Une force invisible, insaisissable, m’a attaqué quand je m’y attendais le moins. Elle est trop ingénieuse, trop perspicace, trop sournoise, trop efficace pour ne pas être personnelle. Elle a trouvé la faille secrète, s’y est introduite pour me détruire. C’est un ennemi qui ajuste ses coups, frappe quand il veut, où il veut, et qui fait mouche.

Jamais il n’en disait plus. Nil s’habitua à ses silences, surpris de le voir sécher les cours de théologie pour se pencher, jour après jour, sur des photocopies d’obscurs manuscrits anciens.

– À toi je peux l’avouer, lui dit un jour Anselm, l’enseignement de la théologie m’a déçu. Tu verras, un théologien c’est un homme qui monte sur une estrade pour apprendre à Dieu comment Il est fait, et s’emparer du seul pouvoir auquel aucune armée n’a jamais pu résister, le pouvoir des idées. Je me réfugie dans ces textes anciens pour chercher la part de vérité qu’ils recèlent, une vérité qui n’aurait pas été encore recouverte par l’ambition humaine – et dans la musique, qui me parle au-delà des mots.

Nil avait souri : depuis trois mille ans qu’il y a des théologiens, c’est fou ce que Dieu a dû apprendre sur Lui-même ! Comme Anselm, il était très déçu. Derrière l’épaisse construction des dogmes accumulés par des siècles de christianisme, le mystère de Dieu semblait s’obscurcir en formules creuses. Avait-il quitté sa famille, sacrifié son avenir pour une chimère ? Peu à peu, leurs entretiens changèrent de tonalité. Toujours taciturne, Anselm ne s’épanchait que quand il lui parlait de son travail.

– La seule chose que je sache de Dieu c’est qu’on ne peut rien savoir de Lui, alors je me suis attaché à la personne de Jésus le nazôréen. Son enseignement a été transmis en araméen, sa langue maternelle : j’apprends cette langue pour reconstituer le climat de pensée et d’émotions dans lequel il vivait. Comme un policier sur une scène de crime, j’essaye de redonner leur troisième dimension à ses paroles et à ses actes. L’homme que je découvre ainsi me fascine…

Brusquement, il s’arrêtait. Et Nil, comprenant qu’il n’irait pas plus loin, relançait la conversation :

– Pourquoi l’appelles-tu le nazôréen ?

– C’est le nom que lui donnaient les premiers convertis, qui voulaient rester juifs tout en devenant chrétiens. Après sa mort, certains de ces judéo-chrétiens adoptèrent son surnom de nazôréen et furent persécutés par les Juifs puis par les chrétiens. Ils se sont réfugiés un peu partout, notamment en Syrie où ils se sont faits tout petits. La Syrie, Nil, là où tout a commencé, le christianisme comme l’islam !

– Que sont-ils devenus ?

– Ils ont été étouffés par l’Église triomphante.

Frappé par ce qu’il entendait, Nil demanda à l’abbaye l’autorisation de s’inscrire au cours d’araméen de l’université grégorienne. Au bord de la Loire il y eut des froncements de sourcils, des moues de désapprobation, puis on finit par accepter.

– L’araméen, une langue morte ! Ça empêchera peut-être le frère Nil de trop penser.

Négligeant à son tour les cours de théologie, il passa de plus en plus de temps avec Anselm. À ses côtés il découvrait la personne de Jésus derrière l’épaisseur des dogmes, sa compassion universelle, son Dieu à l’amour tendre et prévenant. Sa vie allait-elle, enfin, trouver un sens ?

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