La danse du mal

Michel Benoît · Chapitre 85 sur 87

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La danse du mal

Épilogue

 

Les premiers rayons du soleil frappaient d’oblique les murs calcinés du village, faisant lever du sol détrempé une fine brume qui ne tarda pas à se dissiper.

Comme il arrive parfois après la pleine lune de printemps, un orage violent s’était abattu pendant la nuit sur le désert syrien, noyant sous des trombes d’eau les ruines fumantes, éteignant les dernières lueurs de l’incendie.

 

Après Mar Moussa, l’Égyptien avait décidé de ratisser jusqu’au moindre village nazôréen de la vallée. Il faisait route maintenant vers l’un des plus petits, caché au fond d’une cuvette au milieu de nulle part. Alertés par la

rumeur, dix hommes constitués en minyan 1 se rassemblèrent dans la cahute qui donnait sur la place. Keffieh sur la tête, le hazzan se balança en se frappant la poitrine. Sa voix montait comme une plainte chantée :

– Adonaï ech’ad ! Ieshua bar-Iosef, Messiaou… Dieu est un ! Jésus fils de Joseph, notre Messie…

Au nom de tous il implorait le pardon pour tous et suppliait le Messie de leur donner, à eux, la force de pardonner.

Alors on n’entendit plus dans la pièce qu’un long sanglot arraché aux dix poitrines, une question désespérée qui n’attendait pas de réponse :

– Éloï, Éloï, lama sabachtanou… Dieu, notre Dieu, pourquoi nous as-tu abandonnés…

Soudain, un sourd grondement couvrit leurs voix. Ils s’embrassèrent en silence et sortirent l’un après l’autre sur la place. Leurs visages étaient empreints de gravité.

 

Quand il entendit le rugissement des 4×4 qui investissaient le village, l’enfant se blottit contre sa mère. Les yeux agrandis par la peur, elle lui saisit très fort le bras et l’entraîna. Sa voix était rauque.

– Les moudjahidin ! Petit, va, cours vite, cache-toi derrière la décharge et ne bouge plus !

Il resta là toute la nuit, le visage contre les gravats, les mains plaquées sur ses oreilles pour ne pas entendre les cris d’agonie, trempé par l’averse qui avait cessé aussi brutalement qu’elle avait commencé.

 

À l’aube, les moudjahidin étaient repartis en trombe. N’ayant plus rien à tuer, ils ne reviendraient pas : l’enfant n’avait plus peur, Le Mal avait quitté le village.

Il se releva, gravit le monceau de décombres.

Parvenu au sommet, il baissa les yeux : la pluie avait lavé la décharge, effaçant toute trace du cadavre. Personne ne se souviendrait de l’homme qu’il avait découvert là, coupé en deux, un rouleau brillant dans la main gauche.

Il leva la tête : une nuée de vautours planait au-dessus des masures carbonisées.

– Amma !

Il était le seul survivant. Seul au monde.

Lentement, il redescendit. Que faire maintenant, où aller ? Il scruta le désert, la ligne bleutée des montagnes qui s’étirait vers le nord. Le père Paolo… Là-bas vivait l’homme si bon, si doux, avec ce regard de feu qui atténuait la rudesse de son visage. Si tendre quand il se penchait vers lui et lui parlait.

Mar Moussa… C’était loin, mais à mi-chemin il y avait un puits.

Il irait à Mar Moussa, chez les chrétiens.

Résolument, il tourna le dos au village de son enfance et se mit en route vers la montagne.

 

Dans sa djellaba légère, pieds nus sur l’étendue brûlante, l’enfant marchait sous l’immensité du ciel. Il était le dernier des nazôréens du désert. Son grand-père était mort : sans le savoir, il portait en lui sa mémoire, la mémoire des siens.

Après le puits, il y en aurait un autre.

Il irait ainsi, de puits en puits.

Note

1. Pour qu’un Juif ou un judéo-chrétien puisse s’adresser à Dieu au nom du peuple

croyant, il faut réunir le minyan, neuf hommes et un hazzan, qui dirige la prière.

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